Martha Wainwright : petite sœur deviendra grande

Martha Wainwright publie ce mois-ci ses Mémoires, Rien de grave n’est encore arrivé (Québec Amérique). Voici un extrait qui raconte comment sa carrière est née, dans l’ombre de son frère, Rufus, et sous l’œil de leur célèbre mère, Kate McGarrigle.

Photo : Gaëlle Leroyer

Martha Wainwright, fille de Loudon Wainwright III et Kate McGarrigle, a grandi à Montréal, au sein d’une tribu d’artistes et de musiciens. Au milieu des années 1990, à l’aube de l’âge adulte et incertaine quant à son avenir, elle retrouve son frère, Rufus (de retour au Québec après quelques années de pensionnat aux États-Unis), et le suit dans ses débuts sur la scène musicale montréalaise.

Rufus et moi formions un duo réticent, deux personnes qui avaient d’abord eu besoin l’une de l’autre, avant que ne s’impose la nécessité de se distancier. Notre collaboration musicale était remplie d’amour, mais demeurait complexe. Déjà, ce n’était pas une véritable collaboration. Rufus écrivait les chansons et me dictait quoi interpréter, en vrai grand frère. Petite, je l’avais suivi partout comme un chien de poche, et quand nous avons commencé à chanter ensemble, c’était pareil. Il se régalait de toute cette attention — quelle surprise ! 

J’avais désormais accès à sa vie sociale, aux bars gais qu’il fréquentait et aux personnages excentriques et parfois téméraires qui l’entouraient. Nous étions nous-mêmes fort imprudents, par moments. Il était populaire, doué, drôle, mesquin, ambitieux et rebelle, et ses amis m’intriguaient. Je jouais fréquemment son bras droit, un honneur pour moi. J’ai plus tard réalisé que j’avais besoin de tracer ma propre voie, mais pour l’instant, j’avais le meilleur mentor. 

Vers 1995, Rufus a commencé à donner régulièrement des spectacles les mercredis soirs au Café Sarajevo, un troquet près du boulevard Saint-Laurent, alors déglingué et parsemé de bars miteux, de delicatessens juifs et d’ateliers de machinerie. On y trouvait un piano dans un coin, et on pouvait y entendre des performances plusieurs soirs par semaine, surtout des musiciens de jazz ou de musique du monde aux instruments bizarres et aux visages tristes. Souvent à demi vide, le Sarajevo était tenu par un couple de Serbo-Croates ayant récemment fui la guerre en Yougoslavie. Ils y servaient de petits plats yougoslaves préparés dans leur appartement du dessus pour éponger les grandes quantités d’alcool avalées par leurs clients. Avant que Rufus s’y produise, on n’accordait pas tellement d’attention aux musiciens. À l’époque, les jeunes chanteurs gais qui jouaient leurs mélodies enflammées au piano, à Montréal, ça ne courait pas les rues. Kate a eu l’idée d’incliner un long miroir sur le piano noir, pour que tous les spectateurs puissent voir le visage de Rufus. C’était un vieux truc, mais il fonctionnait bien avec les traits de mon frère. La glace apportait une touche d’intimité à la scène, tout en projetant l’image de Rufus vers la salle, une combinaison qui lui seyait particulièrement. Sans compter qu’il avait maintenant une raison professionnelle de s’adonner à l’une de ses activités favorites : se regarder dans le miroir. 

Rufus et Martha Wainwright, à l’époque où ils jouaient au Café Sarajevo. (Photo : collection Martha Wainwright)

Nous faisions partie de la scène artistique locale depuis quelques années déjà, par l’intermédiaire de YAWP, des événements tenus dans différents lofts et salles de spectacles de sous-sol. Animées par Jake, un professeur de poésie amer et agité, sorte de cowboy urbain aux airs de gourou, les soirées YAWP ressemblaient à des cabarets réunissant musique, spoken word, théâtre et art du clown (« YAWP » signifiait sûrement quelque chose, mais je n’ai jamais su quoi). 

Notre ami Tom Mennier, pianiste classique de formation d’une virtuosité incontestable, s’y produisait aux côtés de danseurs et de clowns qui connaîtraient plus tard un vif succès (Joe De Paul, Catherine Kidd, Heather O’Neill). Lhasa de Sela était arrivée en ville, et nous étions choristes ensemble dans un groupe de reggae plutôt minable. J’ai passé plus d’une soirée dans son appartement au demi-sous-sol, à boire du thé et écouter ses histoires. Son rire et ses mots étaient aussi captivants que sa musique. Elle n’avait pas encore rencontré les musiciens montréalais avec qui elle réaliserait son extraordinaire premier album, mais on pouvait déjà deviner son génie. C’était une scène bigarrée et marginale — beaucoup de piercings et de tatouages insolites, de cafés véganes anarchistes et de production de zines. 

Rufus avait déjà l’aura d’une star. Ça n’était pas mon cas. Mais quand j’ouvrais la bouche pour chanter, les gens écoutaient. Peu à peu, Rufus m’a laissée interpréter quelques-unes de mes compositions lors de ses spectacles au Sarajevo — ma mère avait sûrement insisté. Kate adorait son rôle de mère d’artistes. Elle aimait voir le Sarajevo rempli — un public jeune, vieux, gai, straight, mais jamais « trop » straight. Elle aimait surtout constater toute l’affection vouée à Rufus. 

Son soutien était indéfectible. Elle se portait même volontaire pour percevoir les frais d’entrée des clients. Elle se perchait sur un tabouret, l’air d’une cartomancienne avec sa longue jupe, son foulard fixé sur la tête et ses bracelets bruyants, une petite caisse de métal noir posée sur les genoux, et se prenait pour la patronne. Elle adorait tout de cet endroit — les lieux enfumés, l’ambiance marocaine chic, le parfum de clandestinité, les habitués bohèmes à qui elle s’identifiait. Les foules entassées du mercredi soir devaient lui rappeler les clubs et cafés où elle avait amorcé sa carrière. 

Aujourd’hui, quand je pense à ma mère, je vois une image composite d’elle sur ce tabouret, où se fondent toutes les femmes qu’elle a déjà été et voulu être — une poète beatnik, une reine égyptienne, une religieuse dévote, une rebelle irlandaise, une bolchévique ou une tzarine, une astronome, une scientifique, une pèlerine sur le chemin de Compostelle, une aventurière du 19e siècle sillonnant le désert à dos de chameau.

À force de voir Rufus au centre de l’attention chaque semaine, j’ai commencé à l’envier. Je n’avais jamais appris le piano — comment faire autrement, avec un frère qui s’y épanchait à cœur de jour ? La guitare est un instrument plus intime, qui me ressemble, mais je m’y suis mise seulement à dix-sept ans. Ma mère m’a enseigné quelques accords, et j’ai d’abord mémorisé des chansons d’Elvis et des airs country. Les histoires tristes et l’aspect plaintif et solitaire de la musique country m’attiraient. Mes premières chansons sont nées sous cette influence. Évidemment, j’y traitais de ma famille. Ma toute première s’intitulait « Question of Etiquette » ou « The Lexie Song ». J’y abordais l’arrivée de ma demi-sœur Lexie, née en 1994 de la relation de mon père avec Ritamarie Kelly, qu’il fréquentait depuis quelques années. Je voulais transmettre à ce bébé naissant les informations dont elle aurait besoin tôt ou tard pour naviguer sur les eaux de notre famille dysfonctionnelle. 

J’ai plus tard réalisé que j’avais besoin de tracer ma propre voie, mais pour l’instant, j’avais le meilleur mentor.

Je faisais mes premiers pas dans ce style confessionnel qui me définirait, avec ses détails autobiographiques parfois crus. Sans surprise — c’est peut-être même un peu décevant —, ma première chanson s’ajoute à la longue liste des compositions familiales « adressées à » ou « parlant de » quelqu’un d’autre du clan. Lorsque nous tenons un instrument, toute notre réserve anglo-protestante se dissipe et nous vomissons nos émotions — pourvu qu’elles riment. Évidemment, ce n’est pas toujours une bonne idée, mais je persiste et signe. J’ai sans doute choisi d’utiliser la scène et la chanson pour exprimer les sentiments que je n’arrive pas souvent à nommer dans une conversation normale. 

Plusieurs facteurs m’ont finalement poussée à me consacrer à mon art. D’abord, Rufus a signé un contrat de disque avec DreamWorks. Il était le deuxième à accéder à cette nouvelle compagnie après George Michael, et le premier à y être invité par le cofondateur Lenny Waronker. (Lenny avait produit le premier album de Kate et Anna lorsqu’il travaillait chez Warner ; mon père avait confié le démo de Rufus au musicien, compositeur et arrangeur Van Dyke Parks, qui l’avait refilé à Lenny.) Je n’oublierai jamais le regard stupéfait de ma mère lisant les cinquante pages de ce contrat dans l’appartement sur Querbes, entourée des toiles criardes sur les murs de son fils. C’était un excellent contrat, peut-être un des derniers du genre. L’industrie musicale ne s’était pas encore effondrée, et les patrons des compagnies de disques dépensaient encore sans compter. 

Ensuite, la signature du contrat a poussé Rufus à déménager à Los Angeles. Il se tenait au seuil de la célébrité, tandis que je m’effondrais (non sans me débattre). Il devait couper les ponts et je devais sortir de son ombre. Mais il ne s’est jamais complètement débarrassé de moi, pas plus que je ne suis parvenue à le quitter. Nous avons toujours eu besoin l’un de l’autre. Moi plus que lui, mais je connaissais mon importance. J’étais sa plus grande fan. Je le suis encore. 

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