Martin Amis, l’irrévérencieux

Dans ses livres — dont La zone d’intérêt, Inside Story et Money, money —, humour, mélancolie, fureur, folie, horreur et vérité se côtoient. Des œuvres dont la lecture rend plus intelligent, dit notre collaborateur Dominique Lebel.

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L’auteur a publié Et moi, je lis toujours (2022), L’entre-deux-mondes (2019) et Dans l’intimité du pouvoir (2016), le journal de son mandat auprès de la première ministre Pauline Marois à titre de directeur de cabinet adjoint. Il a travaillé dans les communications et la publicité, le milieu de la politique, puis celui des technologies chez Behaviour Interactif.

C’est un écrivain en mission. Il écrit des romans comme des pamphlets et des essais comme des poèmes. Son écriture est vive, tranchante, drôle. Il écrit à la pioche et au scalpel, parfois les deux en même temps. Ses phrases frappent comme le vent sur les vieilles portes de grange. C’est l’enfant terrible de la littérature britannique. C’est un écrivain fantasque. Il écrit comme si c’était la fin du monde.

Né en 1949, il a signé 15 romans, plusieurs essais et un livre de mémoires avec un titre qui pourrait résumer à lui seul son approche de la littérature : Expérience. C’est le prince de la satire — pas du cynisme. Ses textes sont pleins d’humour et de mélancolie. Lorsqu’on lit un de ses romans comme Money, money — de loin son meilleur —, on est scotché par tant de fureur, de folie, d’horreur et de vérité. Et disons une chose toute simple, c’est une littérature qui rend intelligent. Oui, qui rend intelligent. Cette capacité qu’il a de faire des liens entre tellement d’éléments rejaillit sur nous comme les étincelles d’un feu qui crépite. On l’imagine à la recherche de l’Aleph, ce « lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l’univers, vus de tous les angles », comme l’écrit Jorge Luis Borges, l’un de ses auteurs préférés. En lisant Amis, on ne peut s’empêcher de se parler à soi-même, à l’instar de ces écrivains adeptes du soliloque. « Lire, ça me donne toutes sortes d’idées », écrit-il dans Money, money. Il n’aurait pas pu mieux dire.

Money, money

Martin Amis est un grand styliste. Phrase après phrase, de répétitions en interrogations, il expose une vision de la société. Une société du manque où chacun a ce sentiment que quelque chose lui échappe. Dans Money, money, le narrateur semble chercher une trousse de survie pour le XXe siècle, sans jamais la trouver. « Tout le monde est spécial. Voilà ce que la vie m’a appris », écrit-il dans D’autres gens, publié à la fin des années 1980 — un livre très près de ce que fait Paul Auster, un mystère dans un mystère. C’est que nous marchons tous sur une crête, sans garde-fou, prêts à nous engouffrer dans cette brèche que chacun d’entre nous reconnaît en lui-même. C’est que les personnages d’Amis voudraient exister alors que l’on semble se coaliser pour les ramener dans la norme. Amis repousse les limites, défonce les portes et mène ses personnages à leurs derniers retranchements, parfois jusqu’à l’éclatement. « Il est facile de mal tourner quand on vit sur une ligne de fracture », écrit-il encore dans D’autres gens. C’est que « quelque chose manque au présent », et que chacun tourne éternellement autour de lui-même. « Quelque chose se mijote, mais je ne sais pas quoi », lit-on dans Money, money. « Toute vie est une partie d’échecs qui a foiré. »

Quelques années avant Le bûcher des vanités de Tom Wolfe, Amis impose dans Money, money une lecture saisissante du New York du début des années 1980. Dans ce livre, on se balade entre Londres et New York, d’un bar à l’autre, dans des ruelles plus malfamées les unes que les autres, d’hôtels minables en palaces cinq étoiles, des grandes tables des plus grands restaurants au réfrigérateur vide des lendemains de veille. C’est Reagan et Thatcher. C’est le règne des financiers « minces comme des cartes de crédit », de la publicité sans lendemain et des vedettes de cinéma vides comme des bars au petit matin. L’écriture d’Amis a le mordant de son ami Christopher Hitchens — figure centrale de son roman Inside Story, publié en 2020 — et la pugnacité de James Ellroy, Virginie Despentes et Bret Easton Ellis réunis. « Les écrivains immatures imitent, les autres volent ! » lance-t-il, amusé, dans Inside Story. Et ce dialogue que l’on retrouve dans Money, money :

« — À quoi tu penses tout le temps ?

— Au fric. À ça ou à la peur ou à la honte. »

Avec Money, money, Martin Amis fait la jonction entre des mondes qui s’ignorent jusqu’à ne plus savoir qu’ils existent. Entre ceux qui pensent qu’ils savent et ceux qui ne savent rien. Et ce no man’s land où les très pauvres et les très riches se croisent, mais ne se voient pas. « Aussi proche que les deux faces d’une lame de couteau », écrit-il. Ce vide qui se prend pour un tout. Ce trop-plein qui rend fou. Aux deux tiers de son roman, une phrase comme une thèse : « Le fric est aussi important pour ceux qui en ont que pour ceux qui n’en ont pas. » Le roman d’Amis conteste — parfois jusqu’à l’absurde — cette soumission à notre temps, cette propension à tomber dans tous les excès d’une époque, à en adopter tous les tics qui caractérisent nos sociétés. « Existe-t-il une éthique du roman ? Quand je crée un personnage et que je lui fais vivre certaines épreuves, quelles sont mes intentions… moralement ? » écrit-il dans Money, money. Comme bien d’autres, Amis ne répond pas à cette question, mais son livre est un genre de défi lancé à toutes les polices de la censure qui rôdent.

Dans La zone d’intérêt, Martin Amis se penche sur la vie dans la guerre. La vie au temps de la guerre. Il a beaucoup écrit là-dessus, mais nulle part autant que dans ce roman de 2014 il n’était allé aussi loin. La vie ordinaire dans un camp d’extermination. « J’étais certain qu’il existait un univers caché », fait-il dire à l’un de ses personnages. Et toujours chez Amis, cette forme d’empathie qui émerge du délire, de la folie, de l’oubli. Une histoire d’amour dans la grande histoire de l’horreur de la Deuxième Guerre mondiale, comme ces fleurs qui poussent au travers de l’asphalte. Ces juxtapositions qui vous font retenir votre souffle une fraction de seconde, et qui caractérisent le travail d’Amis. On pense à la trilogie 1984 du romancier québécois Éric Plamondon. Parfois, vous relisez une phrase. Vous n’êtes pas certain d’avoir bien lu. Vous relisez et vous vous dites : il a osé. C’est tout Amis.

Avec Christopher Hitchens

C’est un homme de clan, qu’il forme d’abord avec son père, Kingsley, également écrivain, puis avec ses amis, dont bien sûr Christopher Hitchens, tout aussi iconoclaste que lui, et Saul Bellow, sur qui il écrira de très belles pages dans Inside Story. La forme de ce livre est d’ailleurs tout à fait étonnante. Même s’il est écrit « roman » en couverture, on découvre une proposition à mi-chemin entre autobiographie et fiction. « Un roman dévoile plus sur l’auteur que ses mémoires », dit-il. Amis est fasciné par le pouvoir de la fiction. « J’écrivais de la fiction depuis vingt ans lorsque je m’aperçus de son existence, sans parler de son pouvoir », écrit-il. En lisant une entrevue qu’il avait donnée au New York Times à la sortie de ce livre, j’avais été étonné par une affirmation toute simple : il soutenait ne jamais lire au lit… Cela m’avait intrigué. C’était peut-être tout simplement parce que pour lui, la littérature, la vraie, vous empêchera nécessairement de dormir. Dans Inside Story, il écrit : « Le bonheur en littérature, c’est de l’encre blanche sur du papier blanc. »

Contrairement à son complice Christopher Hitchens, Martin Amis n’a pas traité des événements du 11 septembre 2001. Hitchens, comme on le sait, s’y est jeté à corps perdu, défendant non seulement la décision américaine de traquer les terroristes en Afghanistan, mais également celle, beaucoup plus controversée, d’envahir l’Irak. Hitchens, mort en 2011 à 62 ans et né lui aussi en 1949, était plus près des idéologies que l’écrivain Amis. Plus militant aussi. Amis note cette différence dans Inside Story : « Mais il [Hitchens] n’accepta jamais ma conviction selon laquelle écrire supposait une entière liberté, une liberté absolue, y compris par rapport à l’idéologie, quelle qu’elle fût. »

Je me souviens d’une soirée, c’était en septembre 2008, nous étions une petite centaine de personnes venues entendre Christopher Hitchens, de passage à Montréal à l’invitation du mécène Daniel Langlois. À la surprise générale, Hitchens, britanno-américain, s’était naturellement exprimé en français à son public montréalais, ce qui, aussi curieux que cela puisse paraître, n’avait pas semblé aussi naturel aux yeux de Bernard-Henri Lévy, reçu par le même public quelques mois plus tard. Hitchens nous avait entretenus des « affaires du monde », comme on dit dans les milieux généralement bien informés, et avait fait face avec calme et aplomb aux questions de l’auditoire, notamment au sujet de l’Irak. Près de 15 ans après cette soirée de septembre, c’est l’opinion de Hitchens sur la situation actuelle en Ukraine que l’on aimerait bien connaître.

Dans Joseph Anton, Salman Rushdie révélait que Martin Amis était l’un des invités de son mariage dans les Hamptons. Ça ne devait pas être ennuyeux. Dans Inside Story, Amis soutient que trois sujets doivent être traités avec délicatesse en littérature : les rêves, le sexe et les religions. Mais comme toujours avec lui, on se doute bien que c’est au contraire une invitation à la désobéissance. « Méfie-toi de ton propre pouvoir. Personne n’est sans pouvoir », écrit-il dans D’autres gens.

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