Mayonnaise

Extrait du roman Mayonnaise, par Éric Plamondon, avec l’aimable autorisation des éditions Le Quartanier.

Extrait du roman Mayonnaise, par Éric Plamondon

1

À VOTRE SANTÉ

Puis un jour j’y suis arrivé. J’ai réussi à faire une mayonnaise. J’y suis tellement bien arrivé que je me suis mis à essayer toutes sortes de variations : à la cuillère en bois, au batteur électrique, au mixeur, au robot, à la fourchette, au fouet, avec de l’huile de tournesol, avec de l’huile d’arachide, avec de l’huile d’olive, avec plus ou moins de sel, de poivre ou de moutarde. Je me suis mis à me passionner pour cette mystérieuse émulsion, pour ses probabilités de réussite et d’échec. J’ai cassé des douzaines d’œufs et j’ai varié à foison. J’ai fait des mayos jaunes avec le vitellus. J’ai fait des mayos blanches en gardant l’albumine. J’ai fait des mayos roses avec un peu de ketchup et des mayos vertes avec de l’avocat.

Puis le verdict est tombé. Mon médecin me l’a annoncé. Le cholestérol venait d’entrer dans ma vie. Je frôlais l’arrêt cardiaque. Pour fêter ça, j’ai fait une sauce cocktail, à savoir une mayonnaise à laquelle on ajoute du Tabasco et du whisky. À votre santé !

2

JAMAIS

Je ne serai jamais le parrain de la Cosa Nostra. Je ne serai jamais chef d’escadrille ou pilote de navette spatiale. Je ne serai jamais Tom Cruise, Tom Waits ou Tom Ewell. Je ne coucherai jamais avec Madonna. Je ne jouerai jamais en finale contre Nadal. Je ne driblerai jamais comme Michael Jordan. Je n’aurai jamais le prix Nobel. Je ne me ferai jamais une ligne avec un top-modèle dans les chiottes du Studio 54.

Je ne serai jamais guitariste, violoncelliste, pianiste, trompettiste ou accordéoniste. Je n’habiterai jamais un loft au dernier étage d’un gratte-ciel à New York. Je n’habiterai jamais une villa au bord du Pacifique. Je ne vivrai jamais dans un igloo ou une maison sur pilotis.

Je ne serai jamais président, jamais premier ministre, jamais ceo, jamais directeur général. Je ne ferai jamais fortune en jouant à la Bourse. Je ne deviendrai jamais riche en jouant à la roulette à Monte-Carlo ou au black-jack à Montevideo.

Je ne découvrirai jamais la pénicilline. Je n’inventerai jamais l’ampoule électrique. Je ne bâtirai jamais de cathédrale ni de pyramide. Je ne serai jamais marin, coureur automobile, neurochirurgien ou mécanicien. Je ne vendrai jamais de beignets sur la plage ou de filles au coin des rues. Je ne serai jamais agent secret ou archéologue. Je n’escaladerai jamais l’Everest ou le Kilimandjaro. Je ne chasserai jamais l’éléphant blanc, le tigre du Bengale ou l’ours polaire.

Je ne deviendrai jamais pape, jamais pop star, jamais Mao, jamais Marlon Brando. Je ne descendrai jamais au fond d’une mine de diamants. Je ne retrouverai jamais l’Atlantide. Je n’irai jamais au centre de la Terre. Je ne marcherai jamais sur la Lune. Je ne déchiffrerai jamais la pierre de Rosette. Je ne traverserai jamais le Sahara à dos de chameau.

À quarante et un ans, je ne serai jamais quelqu’un d’autre que moi-même, Gabriel Rivages. Ai-je pour autant raté ma vie ?

3

TACOMA

Dimanche soir en famille, en mangeant une pizza, on a regardé La ruée vers l’or de Charlie Chaplin. Une certaine définition d’un certain bonheur, je suppose. Nous voilà donc devant un classique. Charlot en prospecteur solitaire se rend au Klondike tenter sa chance. Comme tant d’autres, il marche dans la neige. Des milliers d’hommes marchent vers le rêve de l’or. Des milliers d’hommes risquent le tout pour le tout. Le film est réalisé en 1925. On est encore à l’époque du muet. En 1942, avec l’arrivée du son, Chaplin décide d’ajouter musique et voix off à l’œuvre originale. C’est ainsi que La ruée vers l’or devient le seul film muet de l’histoire du cinéma à avoir été mis en nomination pour un oscar dans la catégorie « Meilleure prise de son ». C’est cette version, en français, que nous regardons. Henri Virlogeux fait la narration. Le film est dédié à Alexander Woollcott. On s’en fout.

On rigole bien. Il y a la scène avec l’ours. Il y a la scène où Charlie mange sa chaussure. Il y a la scène avec la cabane qui se balance au bord du précipice. Il y a la scène où les deux petits pains dansent au bout des fourchettes. C’est tellement beau qu’on dirait un ballet de Noureïev.

Il y a un méchant. Charlot tombe amoureux. À la fin, il trouve de l’or avec son pote Big Jim. Devenus millionnaires, les deux compères rentrent à la maison en bateau. C’est la dernière scène du film, les cinq dernières minutes. Si j’en parle, c’est à cause du plan où on voit deux bateaux de sauvetage. À droite, dans l’ombre, l’Emma Alexander. À gauche, sous les rayons du Pacifique, brille le Tacoma.

Jusque-là, pour moi, Tacoma, c’était la ville natale de Richard Brautigan. C’est là qu’il est né, le 30 janvier 1935. C’est là que tout a commencé. D’ailleurs, Tacoma se situe au bord d’une baie qui s’appelle Commencement Bay. C’est un important port du détroit de Puget. Tacoma a été détrôné par Seattle à l’époque du Klondike. C’est un endroit où on pêche la panope, le plus gros mollusque du monde. On y voit nager des orques. On aperçoit au loin le mont Rainier, qui culmine à 4 392 mètres. En 1940, le pont du détroit de Tacoma s’est mis à valser et à se tordre. Sous l’effet du vent, il a ondulé, a littéralement fait des vagues pendant une heure avant de s’effondrer. L’évènement a été filmé. On l’avait vu dans un cours de physique à la polyvalente. Ça servait à illustrer le phénomène de résonance. J’ai aussi appris que Tacoma avait été le terminus du Northern Pacific Railway. On y arrivait en train, on en repartait en bateau. C’est ce qui a donné sa devise à la ville : Quand les rails rencontrent les voiles (When rails meet sails). De Chicago au Pacifique, c’était le chemin le plus court.

Mais quand même, pour moi, Tacoma, c’est avant tout la ville natale de Brautigan, un bateau de sauvetage dans La ruée vers l’or et le rire de mon fils quand Charlot mange sa chaussure.

 

La suite dans le livre…

 

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