Mémoires de Montparnasse

Extrait du livre Mémoires de Montparnasse, par John Glassco, avec l’aimable autorisation des éditions Viviane Hamy.

Mémoires de Montparnasse, de John Glassco, éditions Viviane Hamy

Préambule

J’ai écrit les trois premiers chapitres de ce livre à Paris en 1928 quand j’avais dix-huit ans, peu après les événements rapportés ; en ce temps-là, je voulais composer ma propre Confession d’un jeune homme à la George Moore, et, contrairement à ce dernier, je n’avais pas envie d’attendre l’amorce de l’âge moyen. Le reste du livre a été écrit en trois mois durant l’hiver 1932-1933 au Royal Victoria Hospital de Montréal, dans l’attente d’une opération cruciale ; j’ai utilisé des notes prises sur le vif, rescapées de l’« holocauste » mentionné dans le chapitre de fin. À cette époque, mon intention avait changé et mon seul désir était de fixer sur le papier – et en un sens revivre – une période de grand bonheur. Après avoir survécu de justesse à l’opération, je me suis complètement détourné de ma jeunesse. Pendant trente-cinq ans, je ne me suis pas repenché sur le manuscrit.

J’ai très peu modifié le texte original. J’ai corrigé quelques phrases et, dans le premier chapitre, j’ai coupé certains passages particulièrement niais ; en outre, par souci de discrétion, j’ai donné à plusieurs personnages des noms fictifs. Rien d’autre n’a été transformé ou retranché – malgré la tentation de supprimer ou du moins d’édulcorer de nombreux passages qui exposent le mémorialiste juvénile dans sa légèreté, son hédonisme et sa vanité. Mais, après tout, pourquoi changer quoi que ce soit ? Ce jeune homme n’est plus moi : je le reconnais à peine, même lorsque j’examine ses photos et sa graphie, et dans ma mémoire il ressemble moins à quelqu’un que j’ai été qu’au personnage d’un roman que j’ai lu.

Foster, Québec

Octobre 1969

Chapitre I

Montréal, hiver 1927. La vie d’étudiant à l’université McGill m’avait tellement démoralisé qu’il m’était impossible de continuer. Je n’apprenais rien ; le cursus était, au mieux, destiné à faire de moi un professeur chargé d’introduire à leur tour mes semblables dans une ronde sans intérêt. À dix-sept ans, j’avais déjà le sentiment de dilapider mon temps et ma jeunesse.

Quand j’annonçai à mon père mon refus de poursuivre mes études (j’étais en troisième année), et ma décision de devenir poète, il déclara que je les décevais beaucoup, lui et ma mère, que j’étais un ingrat sans caractère, et que je pouvais tout aussi bien travailler : à cette condition, il me permettrait de vivre à la maison. Après une brève réflexion, je décidai de quitter à la fois la maison et le collège, et d’habiter avec mon ami Graeme Taylor.

J’étais un mélange de précocité et d’impatience, exacerbé par une incapacité de plus en plus flagrante à trouver de quoi m’alimenter dans les livres. Je vivais dans une atmosphère de fébrilité, de dédain, d’extase fréquente et de désespoir intermittent. Graeme, lui, parvenait à faire cohabiter son goût pour la littérature et l’ambition d’en tirer quelque profit d’ordre financier. Pour le reste, nous étions unis par la camaraderie et par un mépris sans partage pour le monde des affaires, la ville de Montréal et le Canada en général, à quoi s’ajoutait un violent désir d’évasion. Dieu sait ce qui nous serait arrivé si nous avions cédé sur ces principes.

Nous avions loué un appartement délabré dans la rue Metcalfe et trouvé du travail à la compagnie d’assurances Sun Life. Dans mes moments de liberté, je me lançais dans la composition de poèmes surréalistes, tandis que Graeme fourbissait son projet d’écrire le grand roman du Canada. Cependant Paris monopolisait la majeure partie de nos désirs et de nos pensées. Ce rêve nous donnait de l’allant ; sans lui, nous n’aurions pas supporté un quotidien qui consistait à nous lever à huit heures, à nous laver dans une baignoire minuscule et crasseuse, puis à nous vêtir sans nul souci d’élégance avant de filer par les rues verglacées pour affronter une journée de travail honnête.

Nos salaires d’employés de bureau suffisaient tout juste à notre subsistance. Mais notre situation s’améliora bientôt grâce à deux ex-condisciples, Pratt et Petersham. Un soir, ayant appris que nous louions un appartement en centre-ville, ils enfilèrent leur pardessus sombre et coiffèrent leur melon pour venir nous soumettre la proposition suivante : ils verseraient dix dollars par tête de pipe et par mois si nous leur accordions à chacun le privilège d’amener des femmes chez nous, une fois par semaine, de neuf heures du soir à une heure du matin.

Ces vingt dollars supplémentaires furent les bienvenus, et ce n’était pas la mer à boire que de déserter notre logis jusqu’à une heure tardive les mercredi et samedi soirs ; et puis, assez vite, il se trouva que Petersham n’utilisa pas sa soirée – celle du mercredi – sans pour cela cesser de la payer. Quelques autres eurent vent de notre arrangement et postulèrent pour obtenir les mêmes commodités. Notre domicile était un lieu sûr, chaud, calme, relativement propre, et il bénéficiait d’une entrée indépendante. Très rapidement nous encaissâmes soixante-dix dollars par mois, ce qui couvrait le loyer.

L’inconvénient, c’était que je devais désormais composer mes poèmes aux petites heures de l’aube, ce qui me faisait arriver à Sun Life dans un état de semi-somnolence. À dix heures pile, j’avais terminé ma besogne de la matinée qui consistait à inscrire dans le registre des encaissements les maigres sommes hebdomadaires versées par la main-d’œuvre chinoise de Hong Kong pour se faire enterrer, après quoi je filais prendre quelque repos dans une cabine des toilettes, au sous-sol, en m’enveloppant dans mon manteau en raton laveur qui me descendait jusqu’aux chevilles. Au bout de deux mois, je fus convoqué dans le bureau du directeur pour m’entendre dire que lorsque j’avais terminé la tâche qui m’était assignée, je devais redemander du travail, et, le cas non échéant, rester du moins décemment assis à ma place. Cette perspective était si déprimante que, le jour même, je donnai mon préavis de deux semaines au service du personnel.

Face à cette nouvelle mauvaise passe financière et désireux de faire la paix avec mon père, je décidai une dizaine de jours plus tard de lui rendre visite dans la demeure familiale. Il me suggéra de rentrer au bercail et de retourner à McGill pour, en mettant les bouchées doubles, rattraper les quelques mois que j’avais perdus.

Je refusai de nouveau. J’en avais vraiment soupé de la vie universitaire. J’étais plus que jamais résolu à devenir poète.

J’étais conscient depuis longtemps d’être un sujet de déception pour mes parents. Mon père avait toujours souhaité que je m’oriente vers le droit : il m’imaginait dans la toge du juge. Ma mère, pour sa part, aurait aimé que je rejoigne l’Église : elle me rêvait en évêque. Ces visions, et ce qui les accompagnait, suscitèrent chez moi un tel regain d’horreur que je campai sur mes positions, lesquelles, je m’en apercevais, étaient bien plus solides que je ne le pensais.

« On m’a rapporté que toi et ton ami Taylor vous teniez, dans la rue Metcalfe, un lieu s’apparentant de fort près à une maison de rendez-vous, me dit mon père. Le colonel Birdlime, le chargé des relations extérieures de McGill, m’a appris que c’était de notoriété publique. Et au club j’entends des bruits similaires.

– Ma foi, on recouvre un petit loyer. »

Il resta silencieux un moment en frottant la fossette de son large menton.

« Tu envisages toujours de poursuivre une carrière littéraire ? »

Devant ma réponse affirmative, il me proposa une allocation mensuelle de cent dollars, à la condition que je mène une existence plus discrète.

Cela dépassait ce que j’avais escompté. La voie vers Paris était ouverte. Mais ce fut une autre paire de manches de persuader Graeme de venir avec moi. Il prétendit ne pas vouloir vivre à mes crochets.

« Soit, mais je pensais au mari de ta cousine Jane, celui qui travaille aux chemins de fer. Il pourrait nous faire passer en Europe gratis sur un navire de la marine marchande. Cela représente bien trois cents dollars.

– C’est vrai. »

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