Meurtres et autres sucreries

Extrait du roman Meurtres et autres sucreries, par Jô Soares, avec l’aimable autorisation des éditions Hurtubise. 

MEURTRES_SUCRERIES

La grosse est la dernière cliente à quitter la confiserie Colombo après le traditionnel thé de l’après-midi. Elle emprunte la rua Gonçalves Dias en direction de la rua do Ouvidor. Son chemisier blanc est assombri par une quantité infinie de taches de sauce et de soupe. Des miettes anciennes s’accrochent comme des naufragés désespérés aux revers de son manteau. La grosse est belle. Belle et vorace. En passant la porte de la confiserie, elle tient encore dans sa main gauche une demi-part de tarte aux fraises et, dans la droite, un énorme éclair au chocolat. Ses doigts sont crispés autour de ces friandises comme si sa vie en dépendait. Elle est grosse, belle, vorace et surtout gourmande. D’une gourmandise effréné.

Un dilemme l’étreint à mesure qu’elle s’avance sur le trottoir trop étroit pour elle : doit-elle commencer par finir la tarte aux fraises ou d’abord engouffrer l’éclair ? Ses petits yeux porcins, indécis, regardent les appétissants gâteaux que tiennent fermement ses mains replètes. Elle est grosse, belle, vorace, gourmande et indécise.

Finalement, tremblante et essoufflé, pressentant déjà la jouissance qu’elle va prodiguer à ses avides papilles, la grosse mord goulûment dans la tarte. Elle mâche et avale automatiquement, dans un mouvement simultané que de longues années de pratique ont perfectionné. Puis elle frotte sa main sur sa jupe pour en essuyer les derniers restes de crème chantilly. Les traînées blanches sur l’étoffe forment l’image grotesque d’un tableau abstrait. Elle est grosse, belle, vorace, gourmande, indécise et négligée.

La grosse arrive à la praça de Março, serrant à deux mains son gigantesque éclair au chocolat comme si c’était un immense phallus noir. Avant de planter ses dents dans cette sucrerie si ardemment convoitée, elle est brusquement intriguée par la présence d’un fourgon peint d’un blanc terne, stationné presque au coin de la rue. Ce qui attire l’attention de la grosse, ce sont les gâteaux exposés sur un grand présentoir sur le côté du véhicule et l’écriteau que tient un homme debout à côté de ce séduisant étal, annonçant :

dégustation gratuite !
goûtez les savoureuses friandises
de la pâtisserie « delicias de rio »
et aidez-nous à choisir !
aucune expérience nécessaire.

Elle engloutit son éclair d’une bouchée et s’avance vers cet Eldorado gastronomique, sans savoir qu’elle s’approche de sa dernière tentation.

L’homme est maigre. Plus que maigre : émacié, sec, décharné. Il ferait, pour tout dire, un excellent modèle pour une caricature de la Mort, mais ses liens avec Thanatos outrepassent le talent de n’importe quel dessinateur. Il a hérité de son père l’entreprise de pompes funèbres Styx, du nom du fleuve qui sépare les morts des vivants dans la mythologie grecque. Sa mère, Odília Barroso, dotée d’un sens de l’humour discutable, l’a baptisé Charon, comme le nocher chargé de la traversée des âmes vers les enfers. Son père, Olavo Eusébio, n’a pas protesté. Olavo était de ces hommes qui se plient à tous les caprices de leur femme.

Située dans la rua Real Grandeza, près du cimetière São João Batista, la firme Styx est sans aucun doute la plus prestigieuse de la ville en matière d’obsèques. Ses corbillards élégants et ses cercueils de grand luxe confèrent un lustre sans pareil à ce qui, chez les autres, se borne à une banale cérémonie de deuil. Ses salons réservés aux veillées funèbres rivalisent avec les plus somptueuses salles de bal de Rio de Janeiro.

Charon est grand, très grand. Ses vêtements noirs, ses cheveux longs et rares le font paraître encore plus cachectique. Il est d’une pâleur cadavéreuse et sa peau blafarde le fait ressembler aux défunts qu’il a coutume de transporter. Il a lavé et revêtu son premier mort à l’âge de treize ans.

Quand il en a eu dix-sept, son père, contrariant son épouse pour la première et dernière fois de son existence, l’envoya en Allemagne, où, pendant un an, il étudia avec Friedrich Berminghaus, professeur au Collège royal de chimie et directeur du département d’anatomie à l’Université de Munich. Là, il apprit tout sur la thanatopraxie, la technique moderne d’embaumement qui préserve l’apparence naturelle des corps, minimise leurs altérations physiologiques et permet aux veillées de durer plus longtemps que les traditionnelles vingt-quatre heures.

Berminghaus avait été le disciple d’August Wilhelm von Hofmann, père fondateur de la chimie organique et découvreur du formaldéhyde. Son apprentissage, Charon le paya au prix fort. Dans son empressement à se perfectionner, il ne se méfia pas des effets du formol. Il travailla des heures et des heures d’affilée, obsessionnellement, en manipulant les flacons et leur contenu sans les précautions nécessaires. Les produits lui causèrent des lésions à la peau et un prurit intermittent. Le professeur Berminghaus, pourtant, le mit maintes fois en garde contre le danger :

« Vorsicht, Charon ! Das ist sehr gefärlich !

Kein Problem, Herr Professor… »

Attendu que depuis l’enfance Charon avait des dents, des cheveux et des ongles fragiles, ainsi que des taches sombres qui lui parsemaient le corps et qu’il cachait sous des chemises à col haut et des manches toujours longues, il ne prêta pas grande attention aux altérations causées par les substances chimiques. Son cursus terminé, il retourna à Rio, emportant dans sa chair les dérèglements physiologiques qui devaient l’accompagner pour toujours : des crevasses lui fendillant la peau, des irritations des muqueuses, des troubles du système nerveux. Peu lui importait. Pour lui, la mort était un moyen de vivre.

L’entreprise de pompes funèbres Styx s’était transmise de père en fils depuis l’époque de la guerre du Paraguay, dans les années 1860. L’arrière-grand-père de Charon avait fait fortune grâce à un contrat signé avec le gouvernement, sans appel d’offres préalable et par l’entremise de la maîtresse d’un fonctionnaire attaché au cabinet du ministre de la Guerre. Ce contrat lui cédait en exclusivité les funérailles des soldats non identifiés qui avaient péri sur les champs de bataille. Quand la presse avait découvert que le nombre d’enterrements était supérieur à celui des combattants tués, la forfaiture avait déclenché un scandale, mais les autorités étaient parvenues à l’étouffer.

Olavo Eusébio s’était pendu au lustre de la salle à manger le jour de son cinquantième anniversaire. Mort, il portait encore la même vieille redingote que pour les cérémonies funéraires. Il n’avait pas laissé de lettre, mais Charon savait fort bien que ce suicide était la conséquence des nombreuses années où il avait subi passivement le despotisme de sa femme.

À cette époque, Charon aurait voulu vendre la firme et entrer au Conservatoire brésilien de musique, récemment fondé. Avant d’être contraint de participer aux affaires de la famille, il avait caressé le rêve de devenir chef d’orchestre. Il avait appris à jouer du piano d’oreille, sur un vieux pianola appuyé au mur de la cave, et savait par coeur de nombreuses oeuvres des grands classiques. En Allemagne, il assistait à tous les concerts de l’Orchestre philharmonique de Munich et adorait les opéras de Wagner, qu’il allait voir l’été au festival de Bayreuth, également en Bavière. Mais quand il dévoila ses intentions à sa mère, Odília le regarda avec mépris et lui répliqua : « Pas question. Ton éducation nous a coûté assez cher ! »

Charon détestait sa mère. Sa haine pour elle ne cessait de se distiller en lui, noire, viscérale, inextinguible, depuis le jour de son dixième anniversaire, où Odília, en lieu et place de gâteau, avait posé devant lui une assiette contenant la moitié d’une papaye dans laquelle étaient plantées les bougies. L’enfant famélique les avait soufflées, et depuis lors il l’avait haïe. Au contraire de son fils, Odília était grosse. Très grosse. Énorme. Elle avait cessé de se peser quand son corps éléphantesque, qui ne dépassait pas le mètre soixante-dix en hauteur, avait franchi la barre des cent quarante kilos sur la balance de l’entrepôt. Son visage avait de beaux traits, d’un dessin classique, qui, n’eût été son excès de poids, auraient pu susciter l’envie de ses vieilles amies d’école ; mais elle avait commencé à grossir après avoir donné naissance à son fils unique. La mère avait une peur bleue que son fils ne grossît aussi. Crainte sans fondement, car Charon tenait de son père, maigre comme lui. Le métabolisme accéléré de l’enfant brûlait les tartes et les gâteaux qu’il avalait en cachette avant même qu’il eût fini de les déglutir. Malgré les suppliques inutiles de son mari, rien n’avait pu convaincre Odília : elle soumettait son fils au régime le plus draconien. Et chaque assiette chichement garnie de légumes que ce tyran féminin lui tendait en guise de dîner excitait la haine qu’il nourrissait pour son obèse de mère. Ce qui aggravait encore cette torture de la faim était les copieux menus portugais qu’elle se préparait avec autant de soin que de délectation, en se servant des recettes que lui avait transmises sa grand-mère, native de la région du Minho. Odília avait coutume de dire en confectionnant tous ces mets exquis : « C’est mon passe-temps préféré. Pas seulement cuisiner, surtout manger ! » Et elle partait d’un grand éclat de rire, un rire effrayant qui faisait tressauter son triple menton.

Et c’est un jour comme ceux-là, alors qu’il voyait sa mère confectionner un grand plat d’ovos moles d’Aveiro (des œufs mollets à la façon d’Aveiro, 8 jaunes d’oeufs, 300 g de sucre, 60 g de farine de riz), que Charon décida de la tuer.

La mort d’Odília fut considéré comme accidentelle. Mais en réalité, l’« accident » avait été provoqué par son fils, qui l’avait poussée. On retrouva son corps sur le sol lisse de sa cuisine comme si elle avait glissé et heurté l’angle du four avec la base du crâne, alors qu’elle préparait un énorme pudim Abade de Priscos (un « flan de l’abbé de Priscos », 15 jaunes d’oeufs, 500 g de sucre, 50 g de lard, une cuillérée à dessert de farine, un verre de porto, un quart de litre de caramel, une cuillérée à café de cannelle, un zeste de citron). Avant d’appeler la police, Charon se pencha sur le fourneau pour lécher avidement le sirop caramélisé du pudim mélangé au sang de sa mère. Alors, un spasme secoua tout son corps et la tache sombre qui s’élargit devant son pantalon révéla un orgasme incontrôlable.

Un jour, quelque temps plus tard, Charon remarqua une grosse dans la rue, qui léchait un cône de glace. Son visage lui rappelle celui de sa mère. Utilisant la pointe de sa langue comme aurait fait un lézard, la grosse accomplissait des mouvements agiles et lascifs autour de la boule glacée, évitant avec adresse que des gouttes fondues ne coulent sur ses doigts dodus. Ce fut à ce moment que Charon prit conscience que jamais il ne se libérerait de sa mère à moins de la tuer encore une fois, d’autres fois, oui, de la tuer encore et toujours. Et il prit la décision de l’assassiner dans chaque grosse qu’il rencontrerait. Dès lors, il ne vécut plus que pour la voir mourir. La saison de la chasse commença. La chasse aux grosses.

Charon est maintenant riche et indépendant. Il peut faire ce qu’il veut de son temps. Il a découvert qu’il était doué. De l’oreille absolue : la capacité d’identifier toutes les notes de la gamme chromatique. Il a étudié la musique, appris à jouer avec aisance de tous les instruments à corde. Mais le piano reste son préféré. Pour que la mise à mort de ses victimes lui rappelât de manière indélébile le meurtre d’Odília, il a pris le parti de toutes les attirer avec les recettes portugaises de sa mère. Il s’est exercé intensément, en secret, jusqu’à devenir meilleur cuisinier que beaucoup de professionnels. Pour la première fois de sa vie, il mange.

Un des corbillards exclusifs de son entreprise date de 1931 et possède une caractéristique originale. Charon est le seul au Brésil à en posséder un pareil. L’innovation consiste en une porte latérale pour l’entrée du cercueil, alors que dans les autres modèles on le charge par l’arrière. Et quand on ouvre cette porte latérale, une plate-forme montée sur des rails apparaît au-dessus de la chaussée, ce qui facilite le dépôt de la bière par les hommes qui la transportent. C’est sur cette plate-forme que Charon dispose ses appâts irrésistibles.

Elle s’appelle Rosetta, et non Grossetta comme la surnommaient ses camarades de classe à l’école primaire. Ce jeu de mots facile les faisait mourir de rire, avec la cruauté innocente des enfants. Rosetta Casari a trente-cinq ans et elle est gourmande depuis qu’elle est petite. Sa grand-mère italienne avait coutume de dire pendant les repas, en la voyant se goinfrer de gnocchi : « Ne t’étouffe pas, mon petit. Che peccato, così bella e così ghiottona… » Elle trotte en direction du corbillard, aussi vite que ses petits pas courts le lui permettent. Ses cuisses opulentes se frottent l’une contre l’autre, présage de brûlure sur la peau. Peu lui importe. Ce n’est pas la première fois que cela lui arrive, tant s’en faut, et, rentrée chez elle, elle soignera son épiderme irrité avec un onguent.

Le visage ordinairement sérieux de Charon s’ouvre en un large sourire, qui ressemble au rire mort des masques de carnaval. Sa bouche forme une grande entaille d’une oreille à l’autre, révélant des dents parfaites et d’une blancheur excessive, comme c’est souvent le cas des dentiers. C’est d’une voix séductrice et veloutée qu’il l’invite :

« Mademoiselle nous fera-t‑elle l’honneur de soumettre nos pâtisseries à son palais délicat ? C’est gratuit, servez-vous à volonté… »

La grosse, prise d’une ferveur presque religieuse, s’approche de la plate-forme chargée de gâteaux. Elle sautille comme un oiseau fasciné par un serpent. Son indécision se manifeste de nouveau :

« Il y en a tant, mon Dieu, et ils sont si beaux… »

Elle s’incline pour les renifler, les narines frémissant de plaisir. La rue est déserte, il n’y a pas de raison de se gêner. Rosetta, voluptueusement, lèche la crème chantilly qui garnit une tartelette aux framboises.

C’est à cet instant que Charon la renverse sur l’étal, en écrasant les gâteaux. Avant qu’elle ait le temps de se rendre compte de ce qui lui arrive, il place sur son nez blanchi de crème un mouchoir imbibé de chloroforme. En quelques secondes, il a recouvert son corps maintenant inerte avec le linceul qu’il avait plié sur le siège avant, range l’écriteau dans le coffre et charge sa proie évanouie dans le fourgon. La plate-forme grince sur ses rails comme un tramway arrivé à son terminus. Puis il s’assied au volant et accélère sa limousine mortuaire, sinistre comme le Charon de la mythologie cinglant avec son chargement à travers le sombre fleuve Styx.

La suite ? Dans le livre…

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