Michel Jean, un écrivain tourné vers l’avenir

Après la mort de Joyce Echaquan, les Québécois ont eu envie de lire sur la culture autochtone. Les écrits du journaliste Michel Jean sont tombés à point.

Photo : Julien Faugère

Le chef d’antenne et journaliste d’enquête Michel Jean mène depuis plusieurs années une belle carrière littéraire ici et à l’étranger. Celle-ci a connu toute une envolée lorsque Kukum, son septième roman, a remporté l’an dernier le prestigieux Prix littéraire France-Québec et est devenu le roman le plus vendu de l’année au Québec. Pour ce récit intimiste, l’auteur innu de Mashteuiatsh a créé le personnage d’Almanda Siméon en s’inspirant de sa propre grand-mère. Ce mois-ci, Stanké publie Wapke, un recueil collectif de nouvelles résolument tourné vers l’avenir, que Michel Jean a dirigé et dans lequel on peut aussi apprécier ses mots, toujours justes et puissants.

Comment décririez-vous votre démarche artistique ?

Avant de penser à l’histoire, je décide le propos d’un roman. De quoi ai-je envie de parler ? Ensuite, je construis une histoire qui me permet d’y arriver. Dans Kukum, mon but était de parler de la sédentarisation forcée des Autochtones. 

Quel est le secret de votre productivité ?

Je suis à la fois paresseux et travaillant. Paresseux pour les obligations, mais travaillant pour tout ce que j’aime. Écrire est un besoin, une passion. Je n’ai donc pas de difficulté à me motiver. J’y pense tout le temps et j’ai toujours hâte de plonger dans mon histoire. 

Parmi vos contacts avec les lecteurs, lequel est resté particulièrement gravé dans votre mémoire ?

Il faut savoir que beaucoup d’Autochtones ayant subi les pensionnats ont eu par la suite des problèmes comme l’alcoolisme, la toxicomanie et la violence. Une jeune fille de leur communauté peut être portée à les juger, car on n’en parle pas, ça reste un sujet tabou. Mon roman lui a ouvert les yeux sur sa propre réalité. Ça m’a beaucoup touché et ça m’a rappelé pourquoi il est important que des auteurs autochtones écrivent.

Mon roman Le vent en parle encore, paru en 2013, raconte l’histoire des pensionnats autochtones. Peu de temps après sa publication, une jeune Innue de 18 ans vivant à Uashat, communauté voisine de Sept-Îles, m’a dit : « Je n’ai jamais aimé les anciens pensionnaires. Je viens de lire votre livre. Je comprends pourquoi ils sont ainsi. Merci. » 

Publié en 2019, Kukum a conquis les Québécois seulement en 2020. Pourquoi ?

Les médias ont peu couvert la parution de Kukum, à l’automne 2019, mais le bouche-à-oreille a fait son effet : plus de 5 000 exemplaires se sont écoulés en un an. Puis, il y a eu le prix France-Québec et mon passage à Tout le monde en parle. Je n’avais jamais vécu quelque chose de semblable. Je crois qu’après la mort cruelle de Joyce Echaquan, les Québécois avaient envie de lire sur la culture autochtone. Joyce a ouvert des cœurs et des esprits. Ce qui me touche le plus, ce ne sont pas les chiffres de vente, c’est le fait que les Québécois ont été séduits par un roman autochtone.

Comment vous est venue l’idée de Wapke ?

En discutant avec mes amis auteurs wendats Isabelle Picard et Louis-Karl Picard-Sioui, j’ai décidé de demander à des écrivains de se projeter dans l’avenir pour un nouveau recueil. Parmi les 14 nouvelles, il y a de l’anticipation, de la science-fiction et des dystopies. C’est un prétexte pour découvrir comment les Autochtones voient l’avenir. Wapke signifie « demain » en attikamek. La plupart des auteurs d’Amun [NDLR : le premier recueil de nouvelles autochtones sous la direction de Michel Jean, publié en 2016] sont de retour, mais de nouvelles voix s’ajoutent. Connues, comme Elisapie Isaac et la poète innue Marie-Andrée Gill ; nouvelles, comme Janis Ottawa, qui est attikamek, ou Katia Bacon, qui est innue et qui signe un premier très beau texte.

Quelle partie de votre travail d’auteur vous rend le plus heureux ?

Dans mon travail de journaliste, c’est l’intérêt du public qui dicte les choix des sujets. Quand j’écris, je peux décider de parler de ce qui a de l’importance pour moi. Dans Kukum, par exemple, j’ai cherché à raconter, par l’intermédiaire de l’histoire de ma famille, celle plus large des Innus de ma communauté, Mashteuiatsh, et aussi, jusqu’à un certain point, celle de tous les premiers peuples du Québec.

Qu’on écrive un roman ou une nouvelle, les défis sont-ils les mêmes ?

Peu importe le format, le défi d’écrire, c’est de raconter quelque chose tout en gardant l’intérêt de la lectrice ou du lecteur. Dans un texte court, il faut surtout ne pas s’égarer, sinon ça ne marche pas. Pour un roman, eh bien, c’est la même chose ! L’écrivain est une sorte d’équilibriste des mots.

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