micro_scope : Luc et Kim font leur cinéma

Incendies, Monsieur Lazhar et Gabrielle portent leur marque. Les producteurs Luc Déry et Kim McCraw ont bâti un pont entre le cinéma d’auteur québécois et le grand public.

microscope
Le créneau du tandem de micro_scope : des films accessibles, artistiquement ambitieux, et explorant des sujets forts, comme l’immigration, la fraternité et la famille. – Photo : Mathieu Rivard

Le cinéma d’auteur fait au Québec voyage dans les festivals. Mais le public québécois le boude trop souvent. À l’inverse, le cinéma populaire est plus sédentaire. Pourtant, les spectateurs se font moins prier pour aller à sa rencontre.

En 10 ans, les producteurs Luc Déry et Kim McCraw ont montré qu’il était possible de bâtir un pont entre ces deux mondes. Leur créneau ? Des films à la fois accessibles et artistiquement ambitieux, la plupart du temps sans vedettes, abordant des sujets forts (immigration, fraternité, famille) dans lesquels tous les publics d’ici et d’ailleurs se retrouvent.

Gabrielle, sorti en salle en septembre dernier, est un des plus beaux spécimens du genre. Cette œuvre lumineuse et émouvante signée Louise Archambault (Familia) raconte le désir d’affranchissement d’une handicapée intellectuelle de 22 ans (Gabrielle Marion-Rivard) vivant son premier amour avec un partenaire de chorale (Alexandre Landry).

Lors du Festival de Berlin, en février dernier, la rumeur autour de Gabrielle (auquel Robert Charlebois a participé) s’est emballée, sur la foi d’un montage de trois minutes présenté aux participants du Marché du film européen. Au printemps, à Paris, une projection conviant un aréopage de distributeurs français a provoqué la surenchère ; c’est la maison de distribution Haut et court qui l’a emporté. Puis, des milliers de spectateurs émus l’ont chaudement applaudi sur la Piazza Grande, au Festival de Locarno, en Suisse, avant de lui attribuer le Prix du public. Signe encourageant : en 2011, Monsieur Lazhar avait amorcé au même endroit sa spectaculaire carrière internationale. Et reçu le même hommage.

Ce long métrage de Philippe Falardeau est, lui aussi, sorti de la pépinière de micro_scope. Tout comme, l’année précédente, Incendies, de Denis Villeneuve. Avec des recettes au Québec de 3 et de 3,6 millions de dollars respectivement, ces deux films ont été vus par plus de spectateurs que bien des films « grand public ». Ils ont aussi représenté le Québec dans des dizaines de festivals, été vendus dans une quarantaine de pays et se sont retrouvés parmi les finalistes, à Hollywood, dans la course à l’oscar du meilleur film en langue étrangère.

Le parcours de micro_scope est impressionnant. Luc Déry, Kim McCraw et leur famille de créateurs ont donné naissance à une douzaine de productions d’envergure, dont quatre ont remporté le Jutra du meilleur film québécois de l’année : Congorama (2006) ; Continental, un film sans fusil (2007) ; Incendies (2010) ; Monsieur Lazhar (2011). Leur exemple a favorisé l’émergence d’autres boîtes de production du même genre, telles que metafilms (Nuit #1, Laurentie), La Boîte à Fanny (Sarah préfère la course), Reprise Films (Romeo Onze) et La maison de prod (Vic + Flo ont vu un ours), etc.

« Quand j’ai débuté dans le métier, raconte Luc Déry, il n’y avait pas de producteurs de 30-35 ans au Québec. La plupart étaient déjà dans la cinquantaine. Donc, un cinéaste en quête d’un producteur se retrouvait toujours avec quelqu’un de beaucoup plus vieux, qui avait déjà de l’expérience, une méthode, son idée. Or, je voyais des cinéastes de mon âge qui commençaient à faire des films. Je me suis dit qu’il fallait que quelqu’un [de leur génération] les accompagne. »

L’accompagnement. Voilà le secret. Dès la germination d’un film, ces bergers sont à l’ouvrage, s’impliquant de près dans toutes les étapes de la création, particulièrement durant le processus de scénarisation. « Le succès de micro_scope repose en partie sur le fait qu’on y considère l’écriture, l’enfant mal aimé de notre cinématographie, comme une étape fondamentale du processus de création », confirme Denis Villeneuve, dont micro_scope vient de coproduire Enemy, à l’affiche au Québec en janvier.

Déry et McCraw peuvent lire 10 versions d’un même film avant de le juger digne de passer à l’étape suivante. Ils ne dirigent pas par décret, travaillent en étroite collaboration avec les cinéastes. « Ils ne sont pas du genre à annoncer en conférence de presse qu’ils vont faire un film sur tel ou tel sujet, alors qu’il n’y a pas une ligne d’écrite, raconte Philippe Falardeau. Ils travaillent leurs projets sur le fond, s’impliquent, prennent le temps qu’il faut. Ce sont de vrais marathoniens. »

Luc et Kim se sont liés d’amitié il y a plus de 25 ans, à Granby, durant le tournage d’un court métrage réalisé par une amie commune. Elle a ensuite bifurqué vers les plateaux de télévision et de production publicitaire, et lui, vers la distribution. Notamment chez Malofilm, où il a travaillé au lancement du collectif Cosmos (1996), produit par celui qui deviendra son modèle, Roger Frappier. En 2002, alors à la tête de Qu4tre par Quatre Films avec Joseph Hillel, fondateur de cette maison de production, Luc cherche un partenaire pour produire le premier court métrage de Stéphane Lafleur, Snooze. Il s’adresse à Kim, qui accepte. Entre eux, ça clique.

« On s’est super bien entendus », se rappelle la volubile productrice, attablée avec son complice dans un resto du boulevard Saint-Laurent, à quelques pas des bureaux de micro_scope, situés sur l’avenue du Mont-Royal. « Je venais du milieu, j’avais fait beaucoup de plateaux, d’organisation, de casting. Luc avait travaillé du côté de la distribution et fait un MBA. Six mois après avoir fondé micro_scope, il m’a rappelée. Il venait d’obtenir le financement pour tourner Familia, de Louise Archambault, et m’a demandé : “Est-ce que ça te tente de venir travailler avec moi ?” Je n’étais pas certaine de vouloir être productrice. Mais j’ai découvert ce métier-là avec bonheur. Aujourd’hui, je ne pense pas que je pourrais faire autre chose. »

Elle, c’est la fille de terrain, mais pas que ça. Lui, le gars des affaires, et plus encore. Par sa longue expertise en distribution, Luc Déry s’est forgé dans les festivals internationaux un goût pour le cinéma d’auteur accessible et de qualité. Son but : que les films produits sous la lentille de micro_scope se mesurent à ceux-là. D’où l’importance d’aller valider à Berlin, Cannes, Venise, Locarno ou Toronto des choix artistiques faits au Québec.

Le succès de micro_scope à l’international est tel qu’il a contribué à faire changer la politique de Téléfilm Canada. En effet, l’organisme fédéral qui subventionne le cinéma tient désormais compte des reconnaissances internationales (participations et prix à des festivals reconnus) dans le calcul de l’indice de performance d’un film. Pas uniquement de son box-office.

Ça tombe bien. À l’heure où le cinéma d’auteur québécois s’expose partout sur la planète, le cinéma populaire s’impose moins bien qu’auparavant auprès de son premier public. Phénomène circonstanciel ou tendance à long terme ? Trop tôt pour le dire. À l’automne 2012, le milieu s’est divisé sur la question à la suite de la sortie publique de l’exploitant de salles Vincent Guzzo. Celui-ci reprochait à l’industrie d’avoir causé une pénurie de productions lucratives au profit de films d’auteur « lamentards » (comprendre geignards, maussades, pas comiques ni hop-la-vie).

Déry et McCraw ont pris la chose avec circonspection. « Les films “lamentards” qu’on a produits ont rapporté beaucoup d’argent à ces gens-là, fait remarquer Luc Déry. Nous n’avons rien contre la production de comédies grand public et de films d’époque. Nous avons toujours été pour la diversité. Mais je pense que les films qui resteront, et ceux que nous aimons, ce sont les Rebelle, Gaz Bar Blues, Tout est parfait, Nuit #1. Bien plus que Séraphin ou Omertà. »

« La plus grande qualité de Kim et Luc, c’est leur bon goût », résume Emanuel Hoss-Desmarais, réalisateur de Whitewash (qui a pris l’affiche en novembre dernier). Ce drame d’hiver teinté d’un humour noir, récompensé à Tribeca en avril, met en vedette Marc Labrèche et l’acteur américain Thomas Haden Church. Il s’agit de la première production anglo-saxonne produite à 100 % par micro_scope.

Tandis que les complices Falardeau et Villeneuve répondent aux sirènes américaines, produire en anglais relève-t-il pour micro_scope d’un besoin ou d’une nécessité ? « D’un désir », répondent en chœur les producteurs. Celui, notamment, de travailler à des films plus ambitieux pourvus de budgets plus élevés. Et d’avoir l’occasion d’élargir leur terrain de jeux. « Le financement pour le cinéma francophone est engorgé », fait remarquer Kim McCraw. Du côté anglophone, le marché est plus ouvert. « Whitewash, c’est notre façon à nous d’entrer tout doucement dans ce monde-là. »