Mike Ward : quand le mieux est l’ennemi du bien

Si pour lutter contre la discrimination et s’assurer du droit à la dignité, il faut par ailleurs s’attaquer à un autre droit fondamental, celui à la liberté d’expression, Marilyse Hamelin ne nous trouve pas plus avancés.

Photo : La Presse canadienne

Non, Jérémy Gabriel ne manque ni d’humour ni de sens de l’autodérision. Et non, Mike Ward ne lui a pas gentiment tiré la pipe. Ce que ce dernier semble avoir oublié au moment d’écrire sa blague, c’est qu’il se moquait d’un être humain, d’une personne qu’il a déshumanisée en la réduisant à son handicap. Cet être humain était alors âgé de 12 ans. Et la blague, digne d’un bully de cours d’école, l’humoriste vedette ne l’a pas dite qu’une seule fois dans son sous-sol, mais répétée sur scène pendant trois ans.

On comprend que Jérémy Gabriel ait pu être heurté et on salue son courage. D’ailleurs, je n’ai pas de mots pour qualifier la bêtise de ceux qui osent lui envoyer des menaces à la suite du récent verdict rendu à l’encontre de Mike Ward.

Ce qui me choque est ailleurs.

Souvenez-vous des débats autour de SLAV… Les opposants sont allés manifester devant le Théâtre du Nouveau Monde, ils ont écrit des lettres ouvertes dans les journaux. C’est une méthode redoutablement efficace pour braquer les projecteurs sur une cause. De fait, la controverse a duré une bonne partie de l’été 2018.

Ces tsunamis médiatiques ont l’air d’influer sur les mentalités. À l’échelle locale, on peut penser à la sortie de Daniel Pinard contre les blagues homophobes à la télé québécoise au tournant des années 2000. Sa prise de parole a changé le visage de l’humour au Québec à bien des égards en augmentant le niveau. Plus globalement, pensons seulement à #AgressionNonDénoncée et #MoiAussi comme moteurs de changement social.

Non, il ne faut plus se taire. Il faut répliquer, dénoncer. C’est pourquoi, alors que plusieurs ont crié à la censure à l’encontre de Robert Lepage, j’ai pour ma part défendu les protestataires. Ils avaient le droit de se faire entendre et leurs bémols étaient justifiés. L’art n’est pas au-dessus de toute critique sociale.

Mais faire appel au Tribunal des droits de la personne pour dénoncer le contenu d’un spectacle ? C’est extrêmement délicat. Si pour lutter contre la discrimination et s’assurer du droit à la dignité, il faut par ailleurs s’attaquer à un autre droit fondamental, celui à la liberté d’expression, je ne nous trouve pas plus avancés. Même qu’on franchit une ligne rouge.

Pour le moment, ce droit, aussi complexe que fondamental, est bien balisé au pays. Un fragile équilibre est maintenu tant bien que mal, mais jusqu’à quand ? Nous, journalistes, sommes sensibles à tout ce qui menace d’entraver la liberté d’expression, car nous constatons trop souvent l’absence de libertés fondamentales dans bien des régions du globe : liberté d’expression, liberté de presse, liberté artistique.

Bien que nous en soyons encore loin, le danger qui nous guette avec cette poursuite est celui de l’autocensure, de la peur pour un artiste d’être traîné devant les tribunaux. C’est un précédent dangereux, un terrain très glissant. À mon sens, aucun créateur ne peut se réjouir de cette affaire.

Un monstre nommé Mike Ward

Je conçois bien la volonté animant ceux qui souhaitent punir l’humoriste pour sa blague douteuse et ainsi en faire un exemple. Je constate aussi que certains veulent au passage lui faire payer pour toutes les blagues de mauvais goût depuis le début des temps, incluant celles de Guy Nantel, qui rit du pauvre monde dans ses vox pop, ou encore pour toutes les conneries que Peter MacLeod débite en ondes jour après jour. « On en tient un, pis on va la crucifier ! » Ça fait quand même un bel exutoire…

Mais voilà, à l’approche de Noël, une fête chrétienne — on tend à l’oublier —, j’ose ramener la question du pardon et du droit à la rédemption sur le tapis.

Si vous me demandez ce que je préfère dans l’humour, je vous répondrai les humoristes engagés, socialement à gauche. Je me suis d’ailleurs longuement épanchée sur le sujet l’été dernier. Vu de l’extérieur, je suis le contraire du public cible de Mike Ward. D’ailleurs, lorsque la controverse a éclaté, en 2015, je faisais partie des scandalisés et j’étais très remontée contre lui.

Depuis, je me suis intéressé à ce gars-là, que je ne connaissais pas vraiment, au fond. Je me suis mise à écouter son balado. J’ai davantage compris le personnage, d’où il vient, de quelle tradition humoristique il se réclame et aussi la difficulté de marcher sur la fine ligne du roast, de l’humour abrasif, si vous voulez. Et j’ai compris que parfois on la franchit cette ligne, en allant trop loin, comme dans le cas de la blague sur Jérémy Gabriel.

L’humoriste a goûté à sa propre médecine. Pour plusieurs, il n’est plus une personne, mais un symbole. On le déteste et on veut qu’il paie. Sur les réseaux sociaux, certains militants semblent nous dire : désormais vous allez marcher « drette » les humoristes. Exit l’humour bête et méchant, il sera à gauche, social, éthique et engagé ou il ne sera pas.

Mais, au fait, il l’a faite quand, au juste, cette mauvaise blague ? Entre 2010 et 2013. Ça ne semble pas si loin, mais c’est pourtant une éternité. Le monde a changé dans les années 2010. Nous avons connu une nouvelle vague féministe et l’affirmation des diversités culturelles et sexuelles. Se pourrait-il que bien de l’eau ait coulé sous les ponts ?

Je n’ai pas encore eu la chance de voir le plus récent one man show de Mike Ward, mais je fais totalement confiance aux journalistes Judith Lussier et Audrey Pageau-Marcotte, dite Audrey PM, lorsqu’elles nous rapportent qu’il est allumé, que Ward y déconstruit la pensée dominante, dénonce la violence faite aux femmes, défend les droits des personnes trans et que « son propos est beaucoup plus nuancé et groundé qu’on le croirait, que la vulgarité est plutôt dans son style que dans son propos ».

Je les crois d’autant plus que c’est ce qui ressort des nombreuses entrevues de fond que l’humoriste a livré ces derniers mois, dont l’une chez Catherine Perrin, pour qui ce fût une véritable révélation.

Réparer les pots cassés

Les controverses ont du bon. Mike Ward a réfléchi et plein d’autres humoristes dans son sillage aussi. Je pense notamment au « gros cave », Jean-François Mercier, qui, dans sa série « Rire sans tabous », va à la rencontre de personnes victimes de préjugés. Réflexions, il y a eu. Changements, il y a eu. Le contraire eut été étonnant. Pensez-vous que Robert Lepage envisage son art de la même manière depuis l’été 2018 ? Non, et c’est une bonne chose.

Reste le problème de la judiciarisation.

Le Revoir, une page satirique que j’aime bien d’ordinaire, a réduit la démarche de l’humoriste à une simple manière de s’acheter le « droit de rire des enfants handicapés ». C’est ce qui s’appelle passer complètement à côté de l’enjeu.

Il est vrai que ce dernier a investi 150 000 $ à ce jour pour se défendre alors que seulement 35 000 $ en dédommagement lui sont réclamés. Et vous savez quoi ? Je suis contente qu’il le fasse.

Les conséquences de sa faute initiale dépassent désormais largement le simple cadre des deux parties impliquées. Elles menacent plutôt la liberté de création et d’expression au pays. Alors je trouve que Mike Ward prend ses responsabilités en déboursant le gros prix pour arrêter un dangereux précédent que les récentes décisions des tribunaux ont engendré.

Il faut espérer que la Cour suprême accepte d’entendre sa cause.

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6 commentaires
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Dites se que vous voulez, mais la liberté d’expression est le droit le plus fondamental qu’il soit, qu’on le orenne pour un bully ou pas, tu coupe la liberté de parole. Tu est en Allemagne Nazi.. Vous êtes une personne connue, attendez vous a faire parler de vous en bien ou en mal!
Mais parent non pas aimez car il n’aime pas l’humour noir, moi j’ai trouvé celà très drôles car ses mon style d’humour.

N’est reste que, la liberté d’expression est LE droit le plus fondamental, et même si personne n’est d’accord avec se qu’elle dit, elle devrait quand même avoir le droit de le dire!! Tu me peux pas museler quelqu’un..

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Intéressant, mais vous traitez Mike Ward de monstre et même pas dans le cadre d’une joke dans un article public, vous croyez pas que c’est le déshumanisée ? Pensez vous que Mike pourrait vous poursuivre?

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Avez-vous lu l’article Éric, ou seulement les titres de paragraphes?
Parce-que le texte et ce que vous avez retenu du texte, ça va comme pas ensemble…

Elle ne traîte pas Mike Ward de monstre. Ce titre sert à refléter l’attitude de certaines personnes à l’égard de Mike Ward et non ce qu’elle pense.

Vous êtes (les brallieux) chanceux qu’on ne peu pas écrire tout ce qu’on pense, car vous êtes vite à vous placer à 4 pattes pour pleurer par après.

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