Miles Davis : période électrique, pochettes éclectiques

À partir de 1968, le trompettiste Miles Davis a tranquillement quitté le monde du jazz traditionnel pour entrer dans sa période dite « électrique ». Fidèle à son habitude de ne jamais reculer, il a fait en sorte que son aventure en terre électrifiée s’allonge et se transforme jusqu’à sa mort, en 1991. Les pochettes de ses disques en mettent plein la vue et en disent aussi long sur le grand musicien.

Le célèbre trompettiste Miles Davis fait l’objet d’une exposition au Musée des B

Miles in the sky (1968)

Pour la première fois, Miles Davis fait entrer dans son univers sonore de la guitare, de la basse et du piano électriques. Toujours à la recherche de nouveaux sons et désireux de ne pas se répéter, le musicien voyait dans l’électrification de son groupe un terrain de jeu à conquérir. Pour l’occasion, il orne sa pochette d’un dessin aux allures psychédéliques. Le titre du disque, lui, serait un clin d’œil à la pièce des Beatles « Lucy in the sky with diamonds », elle-même assez dans cet esprit.

À l’endos, on trouve une photo de Miles Davis fixant la caméra, assis sur une tête de lion.


Pour Philip Freeman, auteur du livre Running the voodoo down, la tête de lion, un symbole africain, et le look de Miles, qui rappelle le musicien Fela Kuti, ne sont pas innocents : Davis souhaitait affirmer clairement son appartenance à la culture noire. L’enregistrement de Miles in the sky coïncide d’ailleurs avec la mort de Martin Luther King. Par la suite, les références à la culture noire et le militantisme du trompettiste sur le sujet ne vont que s’accentuer.

Dans la pièce « Stuff », tirée de Miles in the sky, Miles Davis et Wayne Shorter y vont d’une mélodie étonnamment longue sur une rythmique funk. 

Filles de Kilimanjaro (1969) >>

Filles de Kilimanjaro (1969)

Qui est cette femme ? L’actrice et musicienne Betty Mabry, à qui Miles Davis était marié à l’époque. Plus jeune que lui, elle a fait découvrir au trompettiste tout un pan de la musique populaire : le rock et le funk. C’est également elle qui lui a présenté Sly Stone et Jimi Hendrix, deux musiciens qui ont eu une influence majeure sur ce que Miles allait composer à partir de 1970.

À preuve : la pièce « Mademoiselle Mabry », qui clôt l’album, n’est ni plus ni moins qu’une reprise « jazzée » et à peine modifiée de « The wind cries Mary », chanson phare du répertoire de Jimi Hendrix. Ni l’arrangeur Gil Evans, à l’origine de cette version, ni Jimi Hendrix ne sont mentionnés dans la pochette de l’album, mais la similarité est frappante et ne ment pas.

« The wind cries Mary » et « Mademoiselle Marbry »

Bitches Brew (1970)>>

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Bitches Brew (1970)

Les pochettes de Bitches brew et de Live-Evil sont l’œuvre du peintre allemand Abdul Mati Klarwein. Le style vous dit quelque chose ? C’est que ses peintures ornent plusieurs disques de rock et de jazz. Le plus connu : Abraxas, du guitariste Carlos Santana.

Bitches brew est l’un des albums les plus vendus de Miles Davis. Pourtant, le jazz-rock du disque est dur d’approche. Le critique du magazine DownBeat lui donne une bonne note, mais le qualifie « d’expérience difficile à décrire » et indique qu’il lui a fallu plusieurs écoutes pour arriver à le comprendre. Est-ce plus facile de vendre un tel mélange étourdissant de guitares et de batteries avec une pochette aussi belle que dans l’air du temps ? Peut-être.

La pièce « Miles Runs the Voodoo Down », tirée de Bitches Brew :

Live-Evil (1971) >>

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Live-Evil (1971)

Le dessin de Abdul Mati Klarwein qui orne l’endos de Live-Evil est une suggestion de Miles lui-même. « Il m’a demandé de peindre un crapaud pour le côté « Evil ». J’ai donc imaginé John Edgard Hoover [le directeur du FBI] en crapaud travesti », a raconté Klarwein. À l’époque, Hoover utilisait le FBI pour infiltrer des groupes d’activistes, notamment les Black Panthers et le SCLC, l’organisation de Martin Luther King.

On the Corner (1972) / In Concert (1973) / Big Fun (1974) >>

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On the Corner (1972)


In Concert: Live at Philharmonic Hall (1973)


Big Fun (1974)

Pour les pochettes d’On the corner, d’In concert et de Big fun, Miles Davis a fait appel au dessinateur Corky McCoy, son ancien colocataire.

Dans son autobiographie, le trompettiste raconte que la maison de disques n’était pas enchantée de son travail. « Ça n’aidera pas à vendre des albums », disait-elle. Mais Miles Davis avait son propre plan : parler aux jeunes Noirs. La musique et les pochettes empruntent donc abondamment aux stéréotypes et à l’imagerie populaire noire, quitte à en choquer plus d’un.

In concert présente le dessin d’un groupe de rock formé exclusivement de Blancs. Sur la grosse caisse du batteur, on peut lire « foot fooler ». C’est le nom que Miles Davis donnait au funk fait par des Blancs, une musique d’imposteurs, selon lui.


Avec On the corner, Miles Davis offre un disque encore plus difficile d’approche, pour l’époque, que ses précédents. Sur des structures très répétitives, les tablas et les sitars côtoient les guitares électriques à la James Brown et un mur de percussions funk. Par-dessus, le son de trompette de Davis est déformé par une pédale d’effet de guitare, ce qui lui donne un son tout à fait étrange.

À l’époque, une critique du magazine américain DownBeat donnait deux étoiles sur cinq au disque. Le journaliste Will Smith y décrivait la musique comme un « chunka-chunka-chunka » d’un ennui mortel. Dix ans plus tard, en 1983, le DownBeat a publié une deuxième critique, lui décernant cette fois cinq étoiles. Le journaliste Gene Santorno écrit : « Statique. Électrique. Ne contient aucune vraie pièce. Pas de vrais solos non plus. Les percussions sont mixées à l’avant-plan. Ce n’est pas du jazz, en général. Ce ne sont là que quelques-unes des raisons pour lesquelles il s’agit de mon disque de Miles préféré. »

« Black Satin », de l’album On the corner :

Star people (1983) >>

Star people (1983)

Entre 1975 et 1981, Miles Davis prend une pause. Il n’enregistre rien et cesse même de jouer de la trompette. Loin de l’œil du public, il remédie à son problème de consommation de drogue et d’alcool. Une fois sobre, il comble ses temps libres en dessinant. Il revient à la musique avec The man with the horn, en 1981, puis Star people, en 1983.

La pochette de Star people est illustrée par une création du trompettiste. On retrouve aussi de ses esquisses à l’intérieur de celles de Decoy et de You’re under arrest ainsi que sur celle d’Amandla.

Miles Davis raconte également dans son autobiographie que c’est aussi à cause de l’actrice Cicely Tyson, sa femme de l’époque, qu’il a commencé à dessiner. « Vous savez comment sont les actrices. Ça leur prend du temps à être prêtes pour quoi que ce soit. Alors plutôt que de crier après elle, j’ai simplement commencé à dessiner. »

Pour Star people, Miles Davis renoue avec un vieux collaborateur, Gil Evans, qui avait fait pour lui de somptueux arrangements orchestraux pour des albums mythiques comme Porgy and Bess et Sketches of Spain. Il suffit de comparer l’un de ces disques avec Star people pour constater le chemin parcouru par les deux artistes.

La pièce « Speak », tirée de l’album Star People :

Tutu (1986) >>

Tutu (1986)

Pour son premier album sous l’étiquette Warner Bros, Miles Davis choisit d’orner sa pochette de photos du portraitiste Irving Penn. (Le site de la National Gallery of Art propose une série d’œuvres d’Irving Penn.)

Pendant son absence, les chemins du jazz fusion qu’il avait commencé à tracer ont été abondamment arpentés par ses anciens collaborateurs. On a qu’à penser au Weather Report de Joe Zawinul ou au Mahavishnu Orchestra de John McLaughlin.

Miles Davis a rapidement senti le besoin de s’éloigner de ce genre pour aller encore ailleurs. Il a donc troqué les guitares de Jimi Hendrix pour la pop de Prince.

Tutu est entièrement réalisé et arrangé par le bassiste Marcus Miller. Et puisque Miles Davis revendique encore et toujours son appartenance à la culture noire, la pièce-titre est nommée en l’honneur du prêtre sud-africain Desmond Tutu.

Pionnier jusqu’à la fin de sa vie, Miles continue toujours à se renouveler. Lorsqu’il meurt d’une pneumonie, en 1991, il en est à achever son travail sur l’album Doo-bop, qui paraîtra de façon posthume. Sur ce disque, on peut entendre le musicien s’essayer au hip-hop. On est bien loin du jazz « west coast » de Birth of the cool, en 1949…