Minuscule

Extrait du roman Minuscule, par Andrew Kaufman, avec l’aimable autorisation des éditions Alto.

Extrait du roman Minuscule, par Andrew Kaufman

         Le cambriolage n’avait pas été sans conséquences. Ces conséquences étaient l’objectif même du cambriolage. Il n’avait jamais été question d’argent, le cambrioleur n’avait pas réclamé un sou. Que cela ait eu lieu dans une banque était d’ailleurs accessoire. Cela aurait tout aussi bien pu se passer dans une gare de chemin de fer, ou une école, ou au musée d’Orsay. Ce n’était pas la première fois que cela arrivait, et ce ne serait pas la dernière. Quoi qu’il en soit, la chose se produisit peu après quinze heures, le mercredi 21 février, à la succursale 117 de la British Bank of North America.

         La banque était située au coin des rues Christie et Dupont, au centre-ville de Toronto. Lorsque le cambrioleur fit son entrée, treize personnes se trouvaient à l’intérieur : deux caissières, le directeur adjoint, et dix clients qui faisaient la file. Le cambrioleur portait un extravagant chapeau violet et brandissait un pistolet. Ayant un faible pour les effets dramatiques, il tira un coup de feu en l’air. Des miettes de plâtre tombèrent du plafond et se prirent dans la fourrure synthétique de son chapeau. Tout le monde resta tranquille. Personne ne fit un geste.

         – Bien qu’il s’agisse d’un cambriolage…

         Le cambrioleur avait un accent britannique prononcé, le genre d’accent qui rend les Nord-Américains légèrement honteux. Il secoua la tête et un nuage de plâtre s’éleva dans les airs.

         – … je n’exigerai qu’une seule chose de chacun d’entre vous :  l’objet présentement en votre possession qui a la plus grande valeur sentimentale.

         D’un geste du pistolet, il invita le personnel à venir se joindre aux clients. En tête de file se tenait David Bishop, un homme court et rond comme un manchot, âgé de quarante-cinq ans, et qui tremblait légèrement. Le cambrioleur s’approcha de lui au point d’effleurer ses cheveux avec le rebord de son chapeau.

         – Alors ? demanda le cambrioleur.

         David plongea la main dans son veston, saisit son portefeuille et en sortit plusieurs centaines de dollars.

         – Vous voulez me faire croire que cet argent a une grande valeur sentimentale à vos yeux ?

         David Bishop ne savait que faire. Il tenait toujours les billets bien haut. Le cambrioleur appuya son pistolet contre la tempe gauche de l’homme.

         – Comment vous appelez-vous ?

         – David. David Bishop.

         – David David Bishop, déchirez cet argent en petits morceaux, et lancez les morceaux en l’air.

         Après une brève hésitation, David fit ce que le cambrioleur ordonnait. Les morceaux de billets tourbillonnèrent jusqu’au sol.

         – Maintenant, David, réfléchissez bien. Vous jouez gros là-dessus. Quel est l’objet le plus significatif, le plus prodigieusement chargé de souvenirs que vous ayez en votre possession en ce moment ?

         David Bishop indiqua, à son poignet, une montre bon marché.

         – Essayez de me convaincre.

         – Ma mère me l’a donnée, il y a plusieurs années, quand je suis parti à l’université. Je viens juste de la faire réparer et j’ai recommencé à la porter.

         – Voilà, c’est beaucoup mieux! s’exclama le cambrioleur. Il retira le pistolet de la tête de David Bishop, et la montre de son poignet.

         – Et maintenant, allez vous coucher par terre de ce côté-là.

         David obéit.

         Avec un geste du pistolet, le cambrioleur invita la personne suivante à s’avancer. Elle s’appelait Jenna Jacob. Elle tenait dans sa main une paire de boucles d’oreilles en diamant. Elle les glissa dans sa poche, fouilla dans son sac à main et en tira deux photos froissées.

         – Très mignons, fit le cambrioleur. Quel âge ?

         – Dix et treize ans.

         – Jamais vous n’aurez aussi bien mesuré combien vous les aimez.

         Jenna Jacob hocha la tête et, sans attendre, alla s’allonger près de David Bishop.

         Ma femme était la suivante dans la file. Je n’y étais pas, bien sûr, mais elle m’a raconté cette histoire – et toutes les autres histoires – si souvent, et avec tant de détails, que je n’ai pas seulement l’impression d’avoir été là: je commence à le croire. Je me rappelle comment Stacey se redressa avant d’avancer.

         – Vous ressemblez tellement à mon frère, dit-elle. Et c’était vrai. Le cambrioleur avait le même nez busqué, et des yeux d’un bleu pâle qui trahissaient un mélange d’arrogance et de détresse.

         – Désolé, mais ça ne vous exempte pas.

         – Vous n’êtes pas obligé de faire ça, vous savez.

         – Peut-être bien que non. Mais il est plus probable que je doive le faire.

         – Pourquoi ?

         – Vous verrez.

         – Ça vous rend heureux ?

         – Ça donne un sens à ma vie.

         Ma femme hocha la tête, fouilla dans son sac à main et en sortit une calculatrice.

         – Je l’utilisais durant mon cours Analyse de variables, au moment où celui qui allait devenir mon mari est venu s’asseoir à côté de moi. Je l’ai utilisée pour l’aider à faire ses devoirs. Bien plus tard, je l’ai utilisée pour déterminer la nuit où j’étais tombée enceinte, et le jour où j’allais accoucher. Je l’ai utilisée pour calculer notre hypothèque, et pour décider si nous pouvions nous permettre une deuxième voiture ou un deuxième enfant. Il n’y a pas une seule décision importante de ma vie que j’aie prise sans elle.

         Et tout cela était vrai. Aucun objet n’avait une plus grande valeur sentimentale à ses yeux. Mais l’importance de cette calculatrice ne se bornait pas aux décisions qu’elle avait servi à prendre: ma femme adorait les mathématiques. Elles donnaient un sens à sa vie, elles donnaient un sens au monde.

         Avec un long soupir, elle déposa la calculatrice dans la main tendue du cambrioleur.

         – Y aura-t-il une manière de la ravoir ?

         – J’ai bien peur que non. Et ça fait combien de temps ?

         – Je l’ai eue en première année.

         – Non, votre mari.

         – Sept ans.

         – Et vous l’aimez encore ?

         – Je crois, oui.

         – Des enfants ?

         – Un seul.

         Le cambrioleur hocha la tête. Il fit un geste du pistolet et Stacey alla se joindre à ceux qui étaient couchés au sol.

         Le cambrioleur continua à faire défiler les gens. Daniel James donna la photo de mariage des parents de sa femme, qu’il devait porter à la restauration. Jennifer Layone donna un exemplaire corné de L’étranger d’Albert Camus. Sam Livingstone, le directeur adjoint, qui était le dernier de la file, tendit le talon de chèque de sa toute récente promotion.

         Lorsqu’il eut pris un objet à chaque personne qui se trouvait dans la pièce, le cambrioleur recula vers la sortie. Il marqua une pause sur le pas de la porte.

         – Mesdames et messieurs, votre attention je vous prie.

         Personne ne se leva, mais tous dressèrent la tête.

         – J’ai découvert que la vaste majorité d’entre vous croyez que votre âme – pour peu que vous pensiez en avoir une -, que votre âme repose dans votre for intérieur comme un lingot d’or. Je suis ici pour vous annoncer que rien ne saurait être plus erroné. Votre âme est organique, vivante. Elle n’est pas très différente de votre cœur ou vos jambes. Et tout comme votre cœur oxygène votre sang, et que vos jambes vous transportent, votre âme vous permet d’accomplir des choses magnifiques. Il s’agit cependant d’une étrange machine, qui doit être constamment ravivée. En temps normal, cela se produit lorsque l’on accomplit ces choses magnifiques, un peu comme une batterie de voiture qui se recharge pendant que l’on conduit.

         Le cambrioleur fit une pause, mit son nez dans son coude et éternua.

         – Excusez-moi, fit-il en regardant sa montre. J’abuse vraiment des métaphores aujourd’hui. Écoutez, je suis un peu pressé, alors permettez-moi de conclure. En sortant d’ici, je vais emporter 51% de votre âme avec moi. Cela va se traduire par d’étranges conséquences dans vos vies. Mais voici le plus important – et il ne s’agit pas d’une métaphore: apprenez à faire repousser votre âme, ou vous mourrez.

         La banque était plongée dans le silence. Le cambrioleur jeta son chapeau en l’air et, avant même que le couvre-chef ne touche le sol, il était parti.

 

La suite dans le livre…

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