Mister Pip

Lisez un extrait du roman Mister Pip, par Lloyd Jones. Avec l’aimable autorisation des éditions Michel Lafon.

Lisez aussi la chronique de Martine Desjardins.


 

Tout le monde l’appelait Bel OEil. Même alors, la fille maigrichonne de treize ans que j’étais pensait qu’il connaissait ce surnom, mais qu’il s’en moquait. Trop occupé à regarder loin, très loin devant lui, il ne prêtait aucune attention à nous autres, gamins aux pieds nus.

Il avait l’air d’avoir vu ou connu des malheurs si terribles qu’il n’avait pu les oublier. Ses gros yeux se détachaient curieusement de sa grosse tête – à croire qu’ils voulaient s’en échapper comme d’une maison en flammes.

Bel OEil portait tous les jours le même costume en lin blanc, dont le pantalon s’accrochait à ses genoux osseux dans la chaleur moite. Parfois, il s’affublait aussi d’un nez de clown. Il avait un nez imposant, donc aucun besoin de ce lumignon rouge. Mais pour des raisons que nous ne pouvions imaginer, il le mettait certains jours qui étaient peut-être importants pour lui. Il ne souriait jamais et, quand on l’apercevait avec son drôle de nez, on se surprenait à détourner la tête : il émanait de lui une tristesse infinie.

À l’aide d’une corde, il tirait un chariot sur lequel se tenait Mme Bel OEil, droite comme la reine des glaces. Presque toutes les femmes de notre île avaient les cheveux crépus, mais ceux de Grace étaient lisses. Elle les coiffait en chignon au sommet de son crâne, où ils tenaient lieu de couronne. Elle avait l’air fier ainsi, à croire qu’elle avait oublié qu’elle allait pieds nus. Nous, nous remarquions surtout son énorme derrière, et nous inquiétions pour la lunette des toilettes. Nous pensions à sa mère, quand elle avait accouché. Ce genre de choses, quoi.

Chaque jour à deux heures et demie de l’après-midi, les perroquets se perchaient dans les arbres pour admirer une ombre humaine plus longue d’un tiers que toutes celles de l’île. Ils n’étaient que deux, M. et Mme Bel OEil, mais à eux seuls ils donnaient l’impression de former une procession.

Les enfants, sautant sur l’occasion, les suivaient aussitôt à la queue leu leu. Nos parents quant à eux regardaient ailleurs. Ils préféraient s’absorber dans la contemplation de fourmis agglutinées sur une papaye pourrie. Certains adultes s’immobilisaient quand même, machette à la main, en attendant que la procession soit passée. Pour les petits, le spectacle se résumait à un homme blanc traînant derrière lui une femme noire. Ils ne voyaient rien de plus que ce que voyaient les perroquets ou les chiens assis sur leur derrière décharné, qui de temps à autre happaient un moustique au vol. Les enfants les plus âgés, cependant, devinaient une histoire plus complexe. Parfois, nous surprenions des bribes de conversation. Mme Watts était folle à lier. M. Watts faisait pénitence pour un crime qu’il avait commis longtemps auparavant. À moins qu’il n’eût perdu un pari. En tout cas, cette vision introduisait une part d’incertitude dans notre monde où tout était toujours pareil.

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