Model City fête ses 100 ans

Il y a un siècle, des ingénieurs eurent l’idée de percer le mont Royal pour y faire circuler un train partant du centre-ville de Montréal. À l’autre bout du tunnel, des promoteurs créèrent une cité-jardin, enclave de tranquillité encore jalousement gardée.

Photo : Julia Marois

Un poète français avait déjà eu, au début du siècle dernier, cette idée – qui fit bien rire ses contemporains – de bâtir les villes à la campagne, parce que l’air y est plus pur. En 1912, les ingénieurs de la Canadian Northern Railway, qui ne con­nais­saient sûrement pas Alphonse Allais, mais qui aimaient la cam­pa­gne et ne manquaient pas d’audace, entreprenaient de créer, sur le versant nord du mont Royal, alors agricole et forestier, une ville pas comme les autres?: Model City, aujourd’hui la ville de Mont-Royal, banlieue charmante et cossue, lieu d’ordre et de beauté, d’air pur et de belle nature… à six minutes de train du centre-ville de Montréal.

L’élégante foule qui, les soirs de semaine, débarque sur les quais de la petite gare est toujours très détendue. Elle rentre des bureaux qu’elle occupe au cœur de la grosse ville brutale et bruyante, sans avoir eu à subir le stress des bouchons de circulation. Même aux heures de pointe, entourée de ces fleuves de métal hurlant que sont l’autoroute Métropolitaine au nord, le boulevard de l’Acadie à l’est, la rue Jean-Talon au sud et l’autoroute Décarie à l’ouest, Mont-Royal reste un havre de paix, une oasis, un douillet cocon. Parce qu’il y a ce train, beaucoup de ménages n’ont qu’une voiture. Et les rues, larges, généreusement plantées d’arbres et bordées de pelouses, sont d’une tranquillité irréelle.

L’idée de creuser un tunnel sous le mont Royal, lancée quelques années avant la Première Guerre, n’a fait peur à personne. On venait d’achever la construction d’un che­min de fer qui traversait forêts, lacs et rivières sur plus de 4 000 km avant de foncer sur les Rocheuses, où on avait bâti maints tunnels, ponts et viaducs. Passer sous la vénérable Montérégienne serait donc un jeu d’enfant.

Les forages ont commencé à chacune des extrémités, en juillet 1912. Un an et demi plus tard, après s’être frayé un chemin dans cinq kilomètres de roc, les deux équipes se rejoignaient à quelques centimètres près. Les travaux d’installation de la voie ferrée ayant été ralentis par la guerre, ce n’est qu’en octobre 1918 qu’un premier train s’est glissé sous le mont Royal. À la sortie nord du tunnel, ingénieurs et promoteurs s’étaient portés acquéreurs d’immenses terrains, où ils avaient commencé à construire leur ville modèle, moderne et «?songée?».

Ils ont fait appel à un architecte paysagiste très en vogue, Frederick Gage Todd, élève de Frederick Law Olmsted, qui avait dessiné Central Park, à Manhattan, et le parc du Mont-Royal, à Montréal. Todd, lui, a signé des parcs urbains et des jardins privés dans plusieurs villes canadiennes. À Montréal, alors métropole du Canada, il a créé, entre autres, le lac aux Castors, le parc de l’île Sainte-Hélène, les jardins du chemin de la Croix de l’oratoire Saint-Joseph. Son incontestable chef-d’œuvre reste la cité-jardin de Mont-Royal.

Le train de banlieue, station Mont-Royal.

(Photo : Julia Marois)

Aux promoteurs de la Canadian Northern, il a proposé un plan inspiré de celui que l’architecte français Pierre Charles L’Enfant avait fait pour Washington?: deux grandes avenues se croisant en diagonale dans un petit centre-ville lové autour de la gare. Dans les six segments délimités par ces avenues et par la voie ferrée, il a tracé les rues en croissants et en méandres capricieux et les a entrelacées de telle sorte que le promeneur s’y égare et s’y perde. Todd, esprit lyrique, souhaitait que les habitants de Model City s’adonnent à la méditation et à la contemplation de la nature.

On a vite construit une école primaire (Carlyle), une église anglicane (St. Peter), une banque (Nova Scotia). Quelques fermiers établis sur les terres argileuses que traverse l’actuel chemin Lucerne faisaient encore de grandes cultures maraîchères et potagères, dont celle du fameux melon de Montréal, qu’on exportait jusqu’à New York et Chicago. Ils n’ont pas résisté au formidable boum immobilier de l’après-guerre, qui a mené à l’occupation de l’ensemble du territoire.

À l’est, à la place du terrain de golf, on a bâti des maisons et on a construit le Centre Rock­land, propriété de la Caisse de dépôt et placement du Québec. À l’ouest de l’autoroute Décarie, la Ville a acquis de nouvelles terres et créé un parc industriel, qui aujourd’hui génère à lui seul 40 % de ses revenus. Elle peut donc offrir aux habitants de nombreux services, un mobilier urbain impeccable, de la sécurité, de la propreté, de la beauté. Mont-Royal compte autant d’arbres adultes que d’habitants, 20 000, de très beaux arbres, bien structurés, bien entretenus. En 2007, quand l’école secondaire Pierre-Laporte a parlé de fermer sa piscine, qui, en vieillissant, lui coûtait trop cher, la Ville a assumé les coûts de la restauration (460 000 dollars). Et en 1980, huit ans après l’intégra­tion forcée de son corps policier à la police de la Communauté urbaine de Montréal, elle s’est payé son propre service de sécurité publique.

Le parc industriel subit maintenant la concurrence des parcs situés sur les axes routiers suburbains, comme le Quartier DIX30. On a donc entrepris d’en changer peu à peu la vocation. Le Quartier Design Royalmount, créé en 2009, est fréquenté par des architectes et des décorateurs professionnels, qui y trouvent du très haut de gamme hyper-cher et super-rare. Rien pour changer la réputation de ville riche dont jouit (ou souffre??) Mont-Royal.

Cette ville est bien élevée, sage et vraiment très belle. Mais c’est une âme inquiète, consciente de sa fragilité et des menaces qui depuis toujours l’entourent. Certains jours, les vieux Townies (c’est ainsi que se désignent ceux de ses habitants qui ont connu son âge d’or) ne s’y retrouvent plus. Ils craignent que ne se perde ce qu’ils appellent le town spirit, cet esprit de fine urbanité, cet art de vivre que leurs parents ont créé, fignolé, affiné, et qu’ils chérissent au plus haut point. Ils se demandent aujourd’hui qui va hériter de cet esprit trempé dans les valeurs anglo-saxonnes et chrétiennes qui donnaient à leur monde une si parfaite et rassurante cohésion. Leurs enfants sont partis étudier et vivre ailleurs. Cet exode, qu’a amorcé le déclin de Montréal, a été stimulé par l’arrivée au pouvoir du Parti québécois, en 1976.

Il fallait de l’audace en 1912 pour creuser un tunnel de cinq kilomètres dans le roc du mont Royal.

(Photo : archives de la Ville de Montréal)

La population était alors très majoritairement wasp (White Anglo-Saxon Protestant). Les quatre écoles primaires anglaises débordaient d’enfants. On devait même en exporter dans une école de Parc-Extension, le quartier voisin, très multiethnique, pas riche du tout. L’unique petite école française, Saint-Clément, songeait à se saborder, faute d’élèves. Aujourd’hui, il y a quatre écoles françaises et deux anglaises, dont l’une, Carlyle, est sérieusement menacée et doit importer des enfants du quartier Côte-des-Neiges. L’ancienne Mount Royal High School a été francisée il y a quelques années. Mont-Royal est ainsi devenue majoritairement francophone. Son maire, Philippe Roy, 43 ans, avocat, écorche l’anglais.

Ce sont de jeunes professionnels francophones comme lui qui ont acheté les maisons désertées par les enfants des Townies. Des Libanais chrétiens, francophones – et riches -, cons­tituent maintenant une importante partie de la population. Et les tours de condos de la bordure nord sont occupées par des immigrants venus d’Europe de l’Est et d’Asie. L’homogénéité d’antan n’est plus. La vie a changé.

Autrefois, on plantait autour des maisons des haies que les enfants franchissaient allégrement. Les parents s’impliquaient bénévolement dans la vie sociale, l’administration des écoles, l’entre­tien des terrains de jeux. On organisait des piqueniques, il y avait des ligues de hockey, baseball, football et curling, une troupe de théâtre amateur, des fanfares, des chorales.

Aujourd’hui, on fait ériger des clôtures infranchissables autour des maisons. On ne fréquente pas les mêmes lieux de culte ni les mêmes banques. La sécurité publique doit souvent intervenir pour régler des chicanes de clôture entre concitoyens qui ne se connaissent pas. Beaucoup ont des résidences secondaires, dans le Sud en hiver, dans le Nord en été, de sorte qu’il y a ici et là, dans cette ville, de grands vides.

Les résidants s’impliquent infi­niment moins dans la vie sociale et l’entretien du town spirit. C’est désormais la municipalité qui doit imposer des critères et des normes de construction et d’aménagement. On a limité, par exemple, la hauteur des clôtures à deux mètres?; et à 28 % la portion du ter­rain que peut occuper une maison, qui doit obligatoirement être entourée de tous côtés d’une bande de verdure. On a défini huit styles architecturaux avec lesquels tous doivent composer, de manière à former une harmonieuse symphonie architecturale. Vivre à Mont-Royal peut donc être fort contraignant. Pas de place, ici, pour le laisser-aller, le jardin sauvage, le feu de joie, la pro­menade nocturne dans le parc.

Au début des années 1960, la Ville a érigé une clôture à mailles de hauteur variable le long du boulevard de l’Acadie. Un soir d’Halloween, elle en a cadenassé les portes afin d’empêcher les enfants pauvres de Parc-Extension de venir quémander des bonbons aux riches habitants de Mont-Royal. On a alors parlé du «?mur de la honte?». On en parle encore, même s’il n’y a plus de cadenas nulle part et qu’une affichette sur chacune des portes souhaite la bienvenue aux passants. En été, les parcs Mohawk et Hamilton sont très fréquentés par les familles indiennes et pakista­naises de Parc-Extension. Mais Mont-Royal, qui a toujours vécu dans la peur que Montréal s’empare de son territoire, ne sera jamais vraiment ouverte à tous.

Mont-Royal, autrefois anglophone, se fait de plus en plus francophone, comme l’est son maire, Philippe Roy. Mais une chose n’a pas changé?: le calme des rues et la beauté des 20 000 arbres adultes. Et pour protéger cet ordre, une clôture surnommée le «?mur de la honte?» a été érigée le long du boulevard de l’Acadie, en 1960.


(Photos : Julia Marois)

Les Monterois (c’est ainsi que la Commission de toponymie du Québec désigne les habitants de Mont-Royal) ont eu un puissant choc, en 2002, quand le gouvernement péquiste a fusionné les villes de l’île de Montréal. Il y a eu chez eux un mouvement défusionniste unanime et spontané. Quatre ans plus tard, les Townies retrouvaient leur autonomie financière. Mais il a fallu faire un peu de ménage. Les rues, les parcs, les arbres avaient souffert de l’inique occupation.

Il suffit d’entrer dans le quartier Glenmount pour comprendre l’efficacité de Mont-Royal en matière d’urbanisme. Bien qu’il soit situé au nord de la rue Jean-Talon, à l’intérieur du périmètre qu’occupe presque en entier le fief des Townies, ce petit quartier de moins de 1 500 habitants, d’à peine 30 hectares (le parc La Fon­taine en a 34), a toujours fait par­tie de Montréal. Lors de la fusion, il a été inclus dans l’arrondissement de Mont-Royal. Il en fut détaché, au moment de la défusion, pour être intégré à l’arrondissement de Côte-des-Neiges.

Le contraste est frappant?: dans Glenmount, corps étranger dans la cité-jardin, les rues sont abîmées, les maisons dépareillées, les arbres aussi, le déneigement et l’enlèvement des ordures sont déficients. Il n’y a pas de service de sécurité publique. Et les impôts sont plus élevés qu’à Mont-Royal. On peut comprendre que la quasi-totalité des résidants de Glenmount souhaitent devenir monterois. Et que Mont-Royal n’y tienne pas vraiment.

D’autres dangers pèsent, cepen­dant. Dans son plan d’aménagement du territoire, la Communauté métropolitaine de Mont­réal souhaite freiner l’étalement urbain. Déjà, tout autour de Mont-Royal, la densification est amorcée. De hautes tours d’habitation ont été mises en chantier dans le secteur voisin des rues Jean-Talon et de la Savane. Des promoteurs vont en planter d’autres sur les terrains laissés vacants par l’Hippodrome, qui jouxtent le parc industriel de Mont-Royal.

Mont-Royal n’est plus à la campagne, où elle fut construite il y a 100 ans. Elle reste quand même fort belle. Mais pourra-t-elle encore longtemps empêcher les dizaines de milliers d’habitants des tours voisines de venir respirer son air pur et profiter de sa belle nature, sans que l’esprit des lieux en souffre??

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À la mémoire des daoust

Le minuscule parc Delvida-Daoust, chemin Lucerne, honore la mémoire du dernier fermier de Mont-Royal. «?En été, on avait une vingtaine d’employés, raconte son fils Roger, né en 1929. On cultivait des choux, des concombres, des tomates et les meilleurs melons de Montréal.?»

La vénérable maison de pierre dans laquelle ont grandi les 11 enfants Daoust a été démolie en 1951. Ses pierres ont servi à construire le muret de soutènement qui se trouve à l’angle du chemin de la Côte-des-Neiges et de l’avenue Cedar, non loin de l’Hôpital général de Montréal. Et la croix de chemin que les Daoust avaient plantée près de chez eux a été transportée rue Jean-Talon, près du chemin Lucerne, où la famille possédait, par bail emphytéotique, la jouissance de quelques mètres carrés d’un terrain appar­tenant à Hydro-Québec. Elle y est restée pendant plus d’un demi-siècle.

L’an dernier, prétextant qu’elle avait des travaux à effec­tuer sur l’immeuble voisin, Hydro-Québec a déménagé la croix près du cimetière de Saint-Laurent. À quelques pas du lieu où elle se trouvait, on a érigé de hauts panneaux-réclames de marques d’auto­mobiles de luxe. Hydro-Québec a promis à Roger Daoust de remettre la croix en place… dans cinq ans.

 

Au début du XXe siècle, au nord de la montagne, on produisait les meilleurs melons de Montréal. Delvida Daoust a été le dernier à en cultiver.

(Photo : archives de la Ville de Montréal)

À Mont-Royal, quoi de mieux qu’un espace vert pour saluer la mémoire d’un ancien résidant? Ci-dessous: le parc Delvida-Daoust.

(Photo : Julia Marois)

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