Monsieur Ho

Extrait du roman Monsieur Ho, par Max Férandon, avec l’aimable autorisation des éditions Alto.
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Extrait du roman Monsieur Ho, par Max Férandon

La tâche était considérable pour celui qui avait évolué jusque-là dans les strates anonymes du pouvoir, les étages du milieu. Au cours de son ascension horizontale, il avait su trouver une certaine tranquillité dans la pratique quotidienne de la discrétion bureaucratique. Dans le Très-Haut, on louangeait son alliage improbable d’engagement et d’invisibilité, son talent d’équilibriste et sa volonté d’abnégation. Un peu comme les artistes du grand cirque de Pékin qui font du surplace sur un unicycle tandis qu’au-dessus de leur tête tournent des assiettes en porcelaine sur des pointes de bambou, Monsieur Ho avait arpenté trente années de paperasseries à aplanir tous les reliefs en lui, éclairé seulement par une lampe qui avait du mal à se réchauffer elle-même. Trente années de nivellement par le milieu dans des couloirs creux où résonnaient les soupirs. Rien ne l’avait préparé à sortir du rang. On demandait dorénavant à celui qui avait toujours eu une rétine d’ombre et non de lumière de se mettre à découvert.

Monsieur Ho naviguait ainsi entre le doute et le doute. Un cadeau offert par Pékin était toujours dangereux à déballer. On ne défroisse pas les ailes d’une mante religieuse sans craindre de faire les frais de son prochain repas. Devait-il opter pour la médiocrité acceptable, rester dans le convenu, la figuration, user d’un verbe aussi bien amidonné que son col ou risquer l’émancipation de ses compétences ? Dans ce monde de non-dits de la fonction publique chinoise, aspirer ouvertement à l’excellence était perçu comme un acte répréhensible d’individualisation et l’autoproclamation avait toujours valeur de crime. Tout au long de sa carrière, Monsieur Ho avait couvé sa réserve et veillé soigneusement à être remarquable sans jamais se faire remarquer. Mais il connaissait très bien la maison, l’Appareil, ses rouages compliqués ses résonances hiérarchiques et plus particulièrement celles de la Corde Grinçante, sorte d’épée de Damoclès qui pendait au-dessus de la tête de tous les commis de l’État. Relent de régime rouge oblige, le paternalisme de Pékin croyait avec vigueur aux vertus curatives de la culpabilité. Au moindre faux pas, la Corde Grinçante gémissait et annonçait la disgrâce du fautif. Les coupables étaient confiés au bureau des reconversions, instance obscure des ressources humaines spécialisée dans la régression de carrière. Là, on ne montait pas, on descendait. Chaque année, des milliers de mandarins étaient contraints au recyclage, le plus souvent dans des régions éloignées, à remplir des tâches éloignantes.

 

La suite dans le livre…

 

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