Monsieur Ho

Extrait du roman de Max Férandon, publié avec l’aimable autorisation des Éditions Alto.

Lisez la chronique de Martine Desjardins.

Le jour entrait dans une nuit à court d’arguments. Sans la moindre nostalgie, Monsieur Ho se sépara de son lit. Il avait traversé une dizaine d’heures d’encre sans réussir à trouver la moindre minute de réconfort. Une insomnie ponctuée de hasardeuses et brèves somnolences, de rêves chaotiques et d’images hallucinées, toujours les mêmes. Des gens, innombrables. Des hommes, des femmes, une profusion d’humanité, un pluriel inquiétant. Depuis quelque temps, les courtes périodes de sommeil de Monsieur Ho se résumaient à de longs voyages mal éclairés. Le jour et la nuit partageaient chez lui une même hypothèque. Il alla se réfugier dans la salle de bains afin de se débarrasser des fantômes qui traînaient dans ses draps. Devant son miroir, il aurait de grandes chances d’être enfin seul.

La rencontre plutôt maladroite d’un rasoir émoussé et d’une barbe récalcitrante occasionnait à Monsieur Ho quelques désagréments. C’était un matin à chan – ger trois fois de lames, à jeter les neuves, à reprendre les vieilles, celles qui coupent ou ont coupé. Un matin où rien n’y faisait, ni l’eau bouillante, ni l’angle d’attaque, un matin où le miroir se montrait bavard et déprimant. Un épais cumulonimbus de mousse à raser flottait autour de ses lèvres fines, illuminait son visage, triste carte géographique couvrant toute la longitude de ses cinquante-trois ans. Ses yeux étaient des lacs fatigués et sa bouche, une discrète calanque. Toutes les rivières se jettent dans le grand fleuve, toutes les rides dans le temps.

Comme il ne voulait pas faire attendre Madame Ho, son épouse, il mit un terme à ses solennités de salle de bains. Il aurait plusieurs occasions de reprendre le fil de son exploration personnelle. Le rasoir électrique eut le dernier mot.

Une odeur complice s’échappait de la cuisine. Le thé de Long jin, moins racoleur que le Jing shan mao feng, entonnait le chant du matin, l’appel des vivants et la joie infusée. Une seule gorgée de cette incanta – tion parfumée suffisait à les emmener, Madame Ho et lui, dans un silence caressant qui guérissait toutes les migraines et les tracas. Le bonheur, fidèle au rendezvous, tous les matins. Les derniers spectres encore collés à lui s’étiolaient en vapeur. La mau vaise nuit de Monsieur Ho ne fut plus qu’un vague souvenir. Même le vacarme de la radio, qui crachait entre deux interférences la voix saccadée d’une jeune chanteuse très en vue cuisinant rap et musique traditionnelle chinoise, était emporté par les em bruns de miel. La planète entière comme une douce infusion. Le complet neuf de Monsieur Ho patientait, pendu sur son cintre. On devinait dans son tombant, outre un voeu d’élégance, un espoir de réussite. Il était fait d’une étoffe de laine de moutons plus précieux que des vers à soie, mille fois peignée, amoureusement délicate au toucher. Rien de commun avec la garderobe habituelle du fonctionnaire moyen et anonyme, avec ces costumes patauds, ces cousus épais selon un cadastre pour patron. On était même allé jusqu’à réinventer l’art de l’ourlet du pantalon qui, dans une chute vertigineuse, frôlait le sol comme on côtoie le ciel, en l’approchant sans jamais l’atteindre. Une magnifique paire de chaussures de cuir verni venait donner une touche finale d’éclat à la parure administrative de celui qui, ce matin-là, avait rendez-vous avec son destin.

Monsieur Ho se sentait un nouvel homme, moins accablé, plus rebelle. L’habit n’était que légèreté et envol. D’inspiration italienne, pensé à Milan, il avait été confectionné à Shanghai. Fatigués de copier les autres, les Chinois voulaient, signe des temps nou – veaux, se copier eux-mêmes. Exporter oui, mais exporter un peu vers soi. Pour marquer une promotion, la tradition appelait à faire de généreuses dépenses vestimentaires. Plus la promotion était importante et plus l’habit devait être précieux. Monsieur Ho, qu’il faudrait bientôt appeler Monsieur le commissaire au recensement du ministère des Affaires sociales, en était à son sixième habit d’intronisation.

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