Monstres ordinaires

Monstre des marais mi-reptile, mi-marsupial, le bunyip est la créature la plus terrifiante du folklore aborigène australien — la plus insaisissable aussi. Dans le deuxième roman de Louis Carmain, la bête sert de métaphore à la fois aux ambitions dévorantes et à la noirceur qui se terrent dans le cœur des hommes.

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Photo : Ruben Chase Carbo / Getty Images

Monstre des marais mi-reptile, mi-marsupial, le bunyip est la créature la plus terrifiante du folklore aborigène australien — la plus insaisissable aussi. Dans le deuxième roman de Louis Carmain, la bête sert de métaphore à la fois aux ambitions dévorantes et à la noirceur qui se terrent dans le cœur des hommes.

Timothée, reporter et photographe pour un magazine de voyage, est envoyé sur l’île de Bougainville, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, avec la mission de repérer l’épave d’une frégate japonaise disparue depuis 40 ans. « Pour trouver un tel fantôme, il vous faudrait faire partie d’un autre monde, pas de celui-ci, pas de la lumière mais de l’ombre », lui dit son guide.

Le passage à l’ombre se produit quand le reporter est pris en otage par un groupe de violents révolutionnaires retranchés au cœur de la jungle. « C’est le destin qui vous envoie », lui dit Pisin, le chef des guérilleros, qui offre de le conduire à l’épave en échange d’un photoreportage favorable à sa cause. « Et c’est l’horreur qui me reçoit », répond Timothée, pour qui collaborer avec Pisin équivaudrait à tacher ses mains de sang.

La force de Bunyip est de désamorcer, avec une patience de démineur, les arguments fallacieux qui valident le besoin des rebelles de surpasser l’ennemi en monstruosité et qui permettent à leur chef d’affirmer : « Avec la folie il y a, si je puis dire, toujours place à l’amélioration. » En dépit de ses principes, Timothée finira par vendre son âme au diable — pour l’épave d’abord, sorte de bunyip dont la découverte lui apportera la célébrité, et aussi pour l’amour de Viviane, une autre otage qui, elle, se laisse séduire par le relativisme moral de Pisin.

De tous les personnages du roman, celui de Viviane est le plus complexe. La jeune femme, une activiste engagée dans la sauvegarde d’un atoll menacé d’engloutissement par les changements climatiques, rejette sans peine son engagement pacifique pour embrasser la violence. Elle participe à une mission de représailles contre un village allié aux forces gouvernementales et, bien que le carnage l’effraie d’abord, elle finit par y voir une expression de sa nature profonde : « Tout ça, c’est moi. »

Viols, mutilations, tortures innommables : Louis Carmain décrit ces brutalités d’un ton prosaïque, presque terre à terre, qui en traduit non seulement la terrifiante banalité, mais aussi le pouvoir de faire taire les cons­ciences. Tant d’intelligence au service d’un texte est à saluer et place Bunyip parmi les romans importants de la rentrée.

C’est dans le même esprit que Ghayas Hachem a écrit son premier roman. Le narrateur de Play Boys, Ref’at, est un garçon de 12 ans qui grandit au milieu des combats, à Beyrouth. Avec son cousin, il invente des jeux de guerre élaborés, épie les voisines, fantasme en feuilletant de vieux numéros de Playboy. Mais surtout, il surveille les allées et venues de Cow-boy, un haut dirigeant des milices palestiniennes, et rêve de se joindre à ses combattants dans le sud du pays.

Dans cette ville divisée par la guerre civile, on devient un homme en tirant son premier coup de kalachnikov. Pour Ref’at, cependant, le rite initiatique sera beaucoup plus sanglant — et exigera qu’il tire 12 coups meurtriers. Comment un enfant devient-il un monstre ? Un monstre peut-il redevenir un enfant ? Voilà les questions troublantes auxquelles répond Play Boys, un roman parfaitement réussi qui dissèque le germe de la haine pour étouffer le mal à la racine.

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Bunyip
par Louis Carmain
L’Hexagone
256 p., 26,95 $

 

 

 

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Play Boys
par Ghayas Hachem
Boréal
218 p., 25,95 $

 

 

 

 

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VITRINE DU LIVRE

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L’île mystérieuse

Le pôle maritime d’inaccessibilité, ou point Némo, est l’endroit de l’océan Pacifique le plus éloigné de toute terre — autant dire le bout du monde. Dans le nouveau roman de Jean-Marie Blas de Roblès, c’est le terme du voyage d’une bande d’aventuriers (un opiomane et sa secrétaire, une lady et sa fille comateuse, un enquêteur de la Lloyd’s et son majordome) partis à la recherche d’un diamant volé — voyage qui les mènera, par le Transsibérien, jusqu’à une île sortie tout droit de l’univers de Jules Verne. Une magnifique folie littéraire, qui, en rendant ainsi hommage au père de la science-fiction, donne des lettres de noblesse au rétrofuturisme steampunk.

(L’île du point Némo, par Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma, 448 p., 37,95 $)

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Poids lourd

Experte des sujets difficiles, l’auteure d’Il faut qu’on parle de Kevin (sur les répercussions d’une tuerie dans une école) s’attaque maintenant à un mal en pleine expansion : l’obésité. Elle l’aborde par l’intermédiaire du combat que mène une femme pour sauver son frère d’une mort lente par suralimentation. Détresse psychologique, culpabilité, obsession des régimes, appétit inassouvissable qui dépasse amplement celui de l’estomac, défi de la modération dans une société d’abondance : jamais ce problème de taille n’a été aussi bien circonscrit.

(Big Brother, par Lionel Shriver, Belfond, 434 p., 34,95 $)