Montréal-Chibougamau aller-retour

Où sont les plus grands risques? Dans le Nord (et la poésie) ou dans le bonheur ordinaire, trop ordinaire, d’une famille de Montréal?

C’est un livre où l’on consomme beaucoup de bière, énormément de bière. Et de temps à autre du « fort », quand ça se corse, ou du vin de dépanneur. De la drogue, aussi.

Rien d’étonnant, donc, à ce que le lecteur flotte dans une atmosphère éthylique et qu’il ait un peu de difficulté à trouver son chemin. La première nouvelle s’intitule « Bonjour l’air », et on en a besoin, ça sent un peu le renfermé. L’action se passe dans des chambres sales, malodorantes – habitées par des poètes qui le sont également -, dans des bars miteux ou encore, plus rarement, dans une librairie de livres d’occasion dont le propriétaire ne veut pas être dérangé. On voit passer, à l’extérieur, un Michel Tremblay qui ne se sait pas regardé: on se trouve donc au coeur du Plateau-Mont-Royal.

Diverses choses se passent, des dialogues s’amorcent sans qu’on sache d’abord qui parle avec qui, mais plus loin, la mémoire aidant, on y arrive à peu près, avec des risques d’erreur. Et l’on finit par comprendre que les deux personnages principaux sont des poètes, de vrais poètes parfaitement paumés, dont l’un est en train de crever, accro à cette drogue dure qu’est la poésie. À la fin, ils quittent tous deux Montréal, l’un en direction de la Floride, l’autre vers l’Abitibi.

Raconté de cette façon, le premier récit de Louis Hamelin peut ne pas sembler très invitant. Mais l’incertitude, le vertige dans lesquels il nous entretient ont la force d’une écriture très évocatrice, qui fascine le lecteur alors même qu’il ignore où il est, où il en est. On le savait, surtout depuis Le joueur de flûte, paru en 2001: Louis Hamelin est un écrivain qui, après toutes sortes de détours, a trouvé sa voix, son style, et en use avec une liberté assez rare.

Le voici donc parti – l’écrivain ou le personnage, on ne sait trop – vers le lac Kenogama, en Abitibi, où l’auteur a vécu lui-même durant ces dernières années avant de revenir à Montréal. Mais, même quand elles ne se passent pas dans ces lointains, les histoires de Louis Hamelin ont toujours l’air de nous arriver du bout du monde. Ville Jacques-Cartier, où une famille héberge un étrange Amérindien venu d’on ne sait où et qui ne semble vouloir faire qu’une chose, marcher, marcher sans arrêt, pour rien. Ou encore Scotstown, pour une rencontre sexuelle assez acariâtre. Ensuite, éclairée par « l’unique rayon de soleil visible entre Baie-Saint-Paul et Trois-Pistoles », une fête bien arrosée dans la maison d’un ami. Il semble que les nouvelles, à mesure qu’on avance dans le livre, soient bâties de façon de plus en plus capricieuse, avec beaucoup d’ellipses, de petits chapitres séparés par des sous-titres, et d’autres trucs dont on peut penser que l’auteur abuse un peu, victime de sa propre virtuosité.

Les Amérindiens que l’on rencontre dans quelques nouvelles du livre, très loin dans le Nord, sont-ils les « sauvages » du titre? Ce serait trop restreindre le sens du mot. Tous les personnages de Louis Hamelin, quels que soient leur statut social et la région qu’ils habitent, méritent d’être appelés « sauvages », à cause de leur solitude foncière et du désordre fondamental de leur existence. Peut-être l’auteur l’entend-il d’ailleurs comme un hommage.

Retournons-nous à la vie ordinaire en lisant le roman de Maxime-Olivier Moutier Les trois modes de conservation des viandes? C’est à peine une histoire, à vrai dire, puisque le récit n’enfile pas des événements conduisant à une conclusion logique. Disons plutôt une chronique, où se mêlent petits faits et réflexions, celles d’un père de famille qui, dès la deuxième page du livre, en parlant de sa femme et de ses deux enfants, ose écrire, après avoir fait la liste de ses obligations domestiques les plus anodines: « Nous sommes heureux et nous ne sommes que cela. »

Il y a anguille sous roche, le « que cela » le suggère assez clairement. Le narrateur avait d’ailleurs écrit, une page plus tôt: « Je suis totalement guéri. Je suis guéri de tout. Cent fois par jour, je dis merci. » Guéri de quoi? Le lecteur, privé de renseignements précis, imagine quelque chose d’assez noir. Mais il a également de la difficulté à concevoir la totalité de la guérison. La force de l’affirmation dissimule mal les menaces qui pèsent encore sur ce bonheur familial. Et c’est précisément l’ambiguïté du discours, entretenue tout au long du récit avec un art très subtil, qui fait du roman de Maxime-Olivier Moutier quelque chose d’extrêmement singulier, de fascinant. La banalité apparente du récit est sans cesse contredite par les surprises de l’écriture, une écriture qui paraît sage, on oserait dire classique, mais qui se permet les écarts les plus étonnants. C’est intelligent, c’est beau et, parfois, comme dans un des derniers chapitres, c’est emporté par une angoisse bouleversante.

Mais, non, Les trois modes de conservation des viandes, je ne sais pas du tout ce que ça veut dire.

Sauvages, par Louis Hamelin, Boréal, 292 p., 22,50$.

Les trois modes de conservation des viandes, par Maxime-Olivier Moutier, Marchand de feuilles, 263 p., 21,95$.

Sauvages

Si un jour vous allez boire un verre à la Petite Broue, qui est un bar de Chibougamau, ne vous surprenez pas d’entendre prononcer le nom de James Joyce. Retournez-vous plutôt discrètement et vous apercevrez le seul habitant des territoires situés au nord du 49e parallèle, et probablement de tout le Québec, à avoir lu Finnegan’s Wake en entier. Payez-lui donc un scotch (il préfère le Chivas) et buvez à ma santé.

Louis Hamelin

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