Montréal, d’aujourd’hui à hier

Cinq romanciers québécois font vivre une Montréal que beaucoup de visiteurs étrangers, au début du 20e siècle, vouaient à l’anglicisation complète.

Autrefois, on célébrait Montréal comme « la ville aux cent clochers ». Ils y sont encore, les clochers, du moins la plupart d’entre eux, mais ils ne servent plus à définir la ville. Nos lieux sacrés sont plutôt le Plateau-Mont-Royal, ou le boulevard Saint-Laurent, ou le Centre-Sud, ou encore la rue Jean-Talon, chef-lieu de la diversité ethnique et culturelle.

On savait tout cela depuis un certain temps, grâce à Michel Tremblay et à quelques autres, mais les cinq nouvelles réunies par Jean Fugère pour la maison d’édition française Autrement le confirment avec éclat. Cela s’intitule Montréal, la marge au coeur.

C’est dans le Plateau – qui est sans doute le coeur du Montréal littéraire d’aujourd’hui – que débute la première nouvelle, qui par la suite fera des excursions du côté de Rosemont, de ce que Lise Bissonnette appelle « la tranchée Saint-Laurent » (je ne connaissais pas cette expression), et même d’Outremont, où il faut bien se rendre si l’on veut consulter un psy. L’histoire est un peu étrange – c’est celle d’une jeune femme, professeure du secondaire, qui essaie de venir en aide à une élève qui aurait subi dans sa propre famille des sévices assez horribles. Le conditionnel s’impose, parce que l’enseignante, peut-être en raison de son amour de la littérature, fabrique du fantasme au point de risquer la grande dépression. La fin de ce récit subtil, bien mené, fermement écrit, avec de temps à autre des pointes de préciosité, vous étonnera.

On change de quartier et on change d’écriture en passant chez Marie-Sissi Labrèche: « Montréal, ma salope », « Montréal, mon accoucheuse », « Montréal, ma putain culturelle », « Montréal, ma rockeuse »… Cette litanie lyrique déconcerte au départ par ses outrances, aussi bien stylistiques qu’émotionnelles, mais peu à peu une histoire crédible (en partie autobiographique, d’ailleurs) s’y construit, dans les décors calamiteux d’un certain Centre-Sud. Au-dessus de tout cela, dira le personnage de Michael Delisle, prénommé Mike, « le pont Jacques-Cartier flotte dans les airs comme un projet de cathédrale ». Ce n’est pas dire que le garçon soit émerveillé. Il traverse le pont à pied, pour se rendre au bureau de recrutement de la Société canadienne des postes, où – insiste sa mère – un emploi l’attend. Il n’aura pas l’emploi, et ira s’échouer dans une taverne, où il sera recruté par un gros homosexuel qui ne cesse de parler de Mallarmé. C’est un récit dur, impitoyable, à la Michael Delisle.

Les deux autres nouvelles du recueil sont plus énigmatiques. Dans « Je n’ai pas porté plainte », Robert Lalonde met en scène un journaliste qu’un ancien ami a blessé d’un coup de couteau, sans raison apparente. On croit comprendre qu’ils se sont connus en Gaspésie et que Bertin, le Gaspésien, tient l’autre responsable de la mort de son amante. Les événements antérieurs sont évoqués très vaguement; ils constituent la toile de fond d’une étrange relation, faite à la fois de ressentiment et de fidélité.

Plus étrange encore est la nouvelle de l’anglophone Trevor Ferguson, dont on ne sait pas assez – de notre côté de la barrière linguistique – qu’il est un des quelques écrivains majeurs de Montréal. Les protagonistes, ici, sont un camionneur et une vieille dame qui tient la réalité pour essentiellement illusoire – même celle d’une roue de camion qui a défoncé la porte d’entrée de sa maison et le mur de sa cuisine. Suit un dialogue plutôt surréaliste, qui, à la grande surprise du lecteur, devient émouvant, grâce aux passions divergentes qu’y mettent les personnages. Précisons, pour la géographie urbaine: le boulevard de l’Acadie, la rue Jean-Talon, l’esplanade du mont Royal, le Plateau – eh oui! -, le Vieux-Montréal. Pour la première fois, la vieille dame découvre sa ville. « Ma grande ville », finit-elle par dire. Il nous semble qu’elle insiste sur le possessif.

Prenons du champ, maintenant, éloignons-nous un peu. Dans le deuxième tome, intitulé Mots d’ailleurs, du Québec sous la plume d’écrivains et de penseurs étrangers, de Luc Bureau, on trouve beaucoup de pages enthousiastes sur la Vieille Capitale, son site, les souvenirs historiques qu’elle abrite, alors que Montréal – moins souvent visitée, d’ailleurs – provoque bien des réactions négatives. La plus désolante, sans doute, signée par Albert Camus, en 1946: « Montréal et les deux collines. Un dimanche. Ennui. Ennui. La seule chose drôle: les tramways, qui ressemblent par la forme et la dorure aux chars de carnaval. » On sent que même les festivals de l’été dernier n’auraient pas déridé l’auteur de La peste. D’autres voyageurs, les plus nombreux, se refusent à croire à l’avenir de Montréal, à cause de la division linguistique et culturelle qui l’afflige. « À vrai dire, écrivait en 1911 le grand écrivain autrichien Stefan Zweig, ce combat héroïque [des Canadiens français] contre une suprématie illimitée semble désormais toucher à sa fin. » Le métier de prophète est vraiment l’un des plus risqués qui soient. La palme revient, en la matière, au poète anglais Rupert Brooke, qui écrivait, en 1913: « Sir Wilfrid Laurier a fait des miracles, mais plus jamais le premier ministre du Canada ne sera d’extraction française. » Bon.

Tout n’est pas négatif de ce qu’on raconte sur Montréal dans le gros livre de Luc Bureau, mais on sent que l’enthousiasme n’y est pas, ou ne repose que sur des bases extrêmement fragiles. Montréal est peut-être une ville d’invention récente, après tout. Seule Québec aurait-elle un passé?

Montréal, la marge au coeur, par Lise Bissonnette, Michael Delisle, Trevor Ferguson, Marie-Sissi Labrèche et Robert Lalonde, coll. « Romans d’une ville », Autrement, 158 p., 26,95$.

Mots d’ailleurs: Le Québec sous la plume d’écrivains et de penseurs étrangers, par Luc Bureau, tome II, Boréal, 369 p., 29,95$.

MOTS D’AILLEURS

Montréal est déjà perdue pour les Français en raison de la rapidité avec laquelle afflue une population étrangère. […]

Toute personne raisonnable devrait conseiller à ces Français de mettre un terme à leur résistance (rendue d’autant plus obstinée par le danger actuel), mais la déraison est ici si merveilleusement héroïque que l’on a une seule envie: encourager ces descendants des hardis aventuriers.

Stefan Zweig (1911)