Montréal : je reviens toujours

Ce sont les ruelles de Montréal, ses sirènes, ses after-hours et sa faune qui ont séduit Guillaume Vigneault. Mais c’est sa candeur un peu villageoise, un peu bonasse, qui l’a retenu.

La chanson me revient sur les lèvres, toujours, quand apparaissent les lumières de Montréal par le hublot. C’est immanquable. J’emmêle les couplets tout en cherchant des yeux le mât du Stade, histoire de me repérer, et, en même temps, de m’assurer que j’ai bien pris le bon avion. Car j’ai toujours eu cette crainte curieuse et ridicule, d’aussi loin que je me souvienne, de me retrouver ainsi, par une monumentale inadvertance, à Ouagadougou ou à Calgary. Je ne me suis jamais trompé d’avion, naturellement, mais je mets cela sur le compte de ma vigilance.

Il y a tant d’années que je répète ce petit rituel d’arrivée que je ne pourrais plus imaginer une descente vers Dorval sans fredonner cette mélodie joliment nounoune mais insidieuse qui évoque si justement le retour.

Revenir. Je ne vais jamais à Montréal, je ne fais qu’y revenir. Bien sûr, j’y habite, mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Il y a plus que ça. Depuis mon premier quatre et demie dans Côte-des-Neiges, j’ai toujours su que Montréal serait la seule ville que j’habiterais vraiment, que tous mes chemins m’y ramèneraient. Fraîchement débarqué de ma campagne à la fin des années 1980, empruntant le boulevard Saint-Laurent à contresens aux petites heures (authentique: 200 dollars d’amende, quatre points d’inaptitude), je me suis découvert citadin. Pas pour les musées, le théâtre et les sorties; pas non plus pour le Voir gratuit et le Biodôme. Ce sont là des motifs intéressés et somme toute superficiels. Non, la ville a été franche d’emblée avec moi, et ce sont ses ruelles, ses sirènes (pas celles d’Ulysse, celles du poste 26), ses after-hours et sa faune qui ont séduit le péquenaud en moi. Ce sont la multiplicité de ses visages, la palette de ses charmes discrets et surtout sa candeur un peu villageoise, un peu bonasse, qui m’ont retenu. C’est Montréal elle-même qui a fait de moi un citadin.

Pourtant, elle est un peu mal foutue, ma ville, mais elle a quelque chose, elle dégage, elle compense. Elle a cette « belle personnalité » des petites annonces personnelles. Sa beauté se fige assez mal sur une carte postale, ne se condense pas en un quartier, en quelques images bien choisies. Il y a bien le Vieux-Montréal, mais c’est un peu comme la jolie pièce de la maison où on ne va jamais. Comme une majorité de métropoles nord-américaines, donc, Montréal n’est pas très belle. Mais Dieu qu’elle bouge bien.

Évidemment, j’ai des escapades à mon actif J’ai parfois mes envies de Québec, envie d’une mansarde nichée dans la vieille ville, de sa lucarne sur le fleuve. Mais au bout de trois jours, il me vient l’impression de marcher au coeur d’une bonbonnière; et quand je me mets à traverser aux intersections, à ne plus jeter mes mégots dans le caniveau et à me coucher tôt, je sais qu’il me faut reprendre la 20.

J’ai eu un bref béguin pour Vancouver, mais je me suis bien vite senti étranger entre les joggeurs et leurs labradors végétariens.

J’ai aussi eu mon coup de foudre pour Lisbonne, mais franchement, ce que j’irais bien y foutre, ce n’est pas clair.

Et puis j’ai eu mes envies de Paris, comme bien d’autres. Mais on décevra toujours Paris, c’est une vieille dame désabusée, elle en a vu passer et vous la lasserez inévitablement. Et il n’y a rien de plus gris, humide, dégueulasse et pourtant indécis qu’un hiver parisien.

À tout prendre, je préfère encore l’hiver d’ici. Mais, soyons francs, la chanson de Charlebois ne parle pas vraiment de la ville que je connais et de son hiver. Avec sa « lumière descendue droit du Labrador », son « lac étrange », son « long désert », elle aurait dû s’appeler « Je reviendrai à Rimouski ».

Nonobstant, j’aime les saisons de Montréal. J’aime combien elles jouent avec nos humeurs, combien leur passage nous obsède, combien elles transfigurent l’énergie même de la ville.

Elle est mignonne au réveil, Montréal, fin avril, avec son haleine de fond de poubelles et ses derniers bancs de neige sale. Déjà en mai, le Kanuk est au fond du placard et Montréal montre son nombril gentil. Puis le jazz revient, il chauffe la ville à blanc, les tissus collent à la peau (formule d’un ami: « Montréal, dans la mousson des robes légères »), on s’imagine à Rio, on dort sur les balcons, on peste contre cette fourmilière languide de touristes qu’est devenu le Quartier latin, mais dans le fond, on est fiers comme des paons. Et aux Français qu’un premier hiver à l’angle de Papineau et Saint-Joseph a traumatisés, on dit: « Tu vois, je te l’avais dit! » Qu’est-ce qu’on leur avait dit, encore, au coeur de janvier? Quelque chose de banal, sans doute: « Tu verras, l’été à Montréal, le parc, le jazz, les feux d’artifice sur le toit » Et ainsi de suite. Mais l’hiver nous a fait oublier qu’on lui doit tout; que juillet dans le parc Laurier ne serait rien sans janvier sur le boulevard Crémazie. Parlant de juillet, comment ne pas trouver sympathique une ville entière qui déménage le même jour Sans compter que ça nous fait une jolie excuse – poliment moqueuse, mais c’est une vue de l’esprit – pour oublier l’autre fête nationale. Mais merci pour la journée de congé, quand même, hein, c’est pratique pour promener son frigo.

Et puis, dans l’urgence sexy d’une fin d’été montréalais, on prend la mesure de l’automne qui arrive. À 11 h du soir, quelqu’un enfile une petite laine, et on le fusille du regard. « Homme de peu de foi! » maugrée-t-on en son for intérieur, même si on se les gèle un peu soi-même – surtout si on se les gèle, en fait. Mais le constat est inévitable comme comme le rythme des saisons, tiens.

Alors on ressort les pelures, et les promenades paresseuses se muent imperceptiblement en « marches de santé ». Le mot « vivifiant » reprend du service et on attend l’été indien, jusqu’à ce que quelqu’un nous dise que les deux jours légèrement moins vivifiants, la semaine passée, ben c’était ça; on se sent trahi. Et tous les jours on se dit qu’il faudrait aller dans les Laurentides, pour voir les foutues couleurs, et si on y va, c’est toujours trop tard, c’est triste, c’est gris, tout nu, et on revient voir les couleurs dans le parc La Fontaine.

Puis la fatale première neige tombe, elle reste blanche et virginale 15 minutes, et on essaie de se convaincre que c’est beau en regardant par la fenêtre du Canadian Tire, où l’on voudrait vous faire avaler que les pneus d’hiver sont, oui, oui, « en spécial ».

Le fameux « Boeing bleu de mer » de Charlebois, c’est à peu près à ce moment-là qu’on le prendrait. Mais on manquerait quelque chose. On manquerait cette solidarité d’assiégés qui s’installe entre Montréalais quand plonge le mercure. On se priverait de la chaleur du bar de quartier quand rugit le blizzard. Et l’on se priverait de ces quatre inconnus qui, spontanément, viennent pousser votre vieille traction arrière hors d’un banc de neige rue Saint-Hubert et vous fichent la canicule au coeur pour la semaine.

Bon, j’essaie de me convaincre et ça paraît un peu, d’accord. Mais l’argument tient: Montréal vit de contrastes et de paradoxes. Et quand, fredonnant ma mélodie nounoune derrière mon hublot de Boeing, je repère enfin l’horreur olympique, je souris. On est le 3 mars et, au sol, il fait -51oC, car le facteur éolien sonne toujours deux fois. Et moi, je souris.