Montréel

Extrait du roman Montréel, par Éric Gauthier, avec l’aimable autorisation des éditions Alire.

Extrait du roman Montréel, par Éric Gauthier

Jacques Cartier était à peine arrivé que déjà ses matelots débaptisaient sa trouvaille dans son dos, faisant du mont Royal le mont « Réal » – « réel », dans la parlure de l’époque. Comme la magie n’y avait pas prise, ils n’avaient pas à y craindre des illusions d’aucune sorte. Que du vrai ! Les premiers colons s’en réjouirent aussi : pour eux, pour leurs enfants, le mont ne fut jamais que « réal », dit bientôt « réel », jusqu’à ce que Ville-Marie fût renommée « Montréel ». L’opinion populaire l’emportait ainsi sur les décrets officiels, mais l’ironie s’avéra force plus puissante encore : que produit-on maintenant sur ce mont « Réel », dans les espaces hermétiques de la Cité gouvernementale, si ce n’est illusion, poudre aux yeux, tromperies et balivernes ?

Luc Héneaut, Déboires d’un peuple

 

Montréel, garde tes fantômes
J’ai les cheveux blancs rien qu’assez de même
La ville chez nous tient dans ma paume

Y a moins de belles filles mais moins de nuits blêmes

Achille Bigorneau, « Le chiâle de Montréel »

 

La voix emplit son casque d’écoute, rude et cassante. Rien de sophistiqué, pas plus que les accords qui l’accompagnent. Elle fausse un brin sur l’avant-dernière syllabe du refrain et Clovis Thériaud sourit juste avant, par anticipation. Il a le sourire délicat ce matin. Trop bu hier. Il se sent fragile : un château de cartes à forme humaine.

Il vide son verre d’eau, marche jusqu’à la fenêtre. Le soleil printanier martèle la rue, déborde jusque dans son petit appartement. Il y a toute une journée qui attend dehors et Clovis retarde le moment de s’y mettre. Il a la pelouse à tondre, les retardataires à harceler, un chat à aller nourrir. Des suppresseurs à aller chercher, aussi ; ne pas oublier les suppresseurs.

Pour l’instant, il n’a que la force de savourer la musique. Il écoute et se demande s’il existe une seule autre personne sur l’île de Montréel qui se souvienne d’Achille Bigorneau. C’est la parfaite compagnie pour ce genre de matin lent. L’année où Clovis vivait à Sainte-Ernestine, il a dû le voir en spectacle une bonne douzaine de fois. Bigorneau, toujours en retard, se traînait jusqu’au fond en marmonnant des salutations, s’assoyait sous la vieille affiche de Sommerfields, calait une bière en douce, puis accordait sa guitare pendant au moins cinq minutes. Comme s’il croyait que le bon réglage donnerait à ce vieux bout de bois un son impeccable. Les habitués se moquaient, ça faisait partie du jeu. Quand tout ce fignolage finissait par se muer en une mélodie, Bigorneau paraissait aussi surpris que son auditoire. Pendant une heure ou deux, il poussait des chansons simples, franches, poétiques, toutes nues. Chantait sans permis, sans rendre de comptes. Quel inspecteur allait se rendre jusque dans cette ville minuscule, jusque dans cette taverne anodine ? Aujourd’hui, il s’en trouverait peut-être. On s’inquiétait moins à l’époque, la paranoïa allant par vagues…

À vingt-six ans, Clovis se sait trop jeune pour la nostalgie, mais ces jours-là lui manquent tout de même. Il a au moins ses enregistrements. Celui-ci est le pire, une copie d’une copie d’une copie, mais quelques moments de génie transparaissent.

Lui-même se sent bien loin du génie. Son esprit est encore flou, tout comme les détails de sa soirée d’hier. Il sent un souvenir qui rôde sur de fines pattes d’insecte, tout juste hors de portée.

On cogne à la porte ; le souvenir fuit. Clovis pose son casque d’écoute et va ouvrir. Le visiteur porte des sandales, une robe de chambre par-dessus un pantalon olive élimé, et une tête d’âne là où l’on s’attendrait à un visage humain. Les yeux humides fixent Clovis avec un soupçon de tristesse. Une oreille tressaute, puis l’être dit d’une voix souple et mélodieuse d’animateur radio :

–  Tu vas me trouver bête, mais j’ai encore oublié de te payer le loyer.

Le visiteur retrousse ses lèvres d’âne sur de grandes dents jaunes. Est-ce un sourire ? Clovis soupire.

–  Léopold, épargne-moi cette tête-là et tu seras tout pardonné, d’accord ?

–  Tu as déjà eu meilleure tête, toi-même. Moult réjouissances et rebondissements hier soir, je suppose ?

Le visiteur termine à peine sa phrase que déjà son museau se dissipe, ses oreilles s’envolent en fumée, tout part pour révéler un visage ridé au menton rugueux et aux yeux vairons, encadré de longs cheveux gris et noirs. Clovis n’arrive pas à rester sévère devant cet air louche de contrebandier hongrois ou de shaman abusant du calumet. Il prend le chèque offert, décroche la planchette de son clou à gauche de la porte, trouve la bonne feuille et fait un crochet à côté de « Léopold Sanschagrin ». Qu’a-t-il d’intéressant à dire au sujet de sa soirée ? Émilien l’a traîné à la taverne. Clovis a écouté ses misères, puis s’est essayé à faire la conversation à une jolie fille, sans grand succès. Et en sortant, il a vu Émilien qui…

Léopold devine son trouble et lève un sourcil. Clovis lui fait signe d’entrer et se sert un autre verre d’eau avant d’expliquer :

–  Je suis sorti avec Émilien hier. Ça va pas, il pense que sa copine l’a trompé avec son trompettiste. Il avait besoin d’en parler. Il y avait l’autre énergumène qui était assis dans un coin, celui avec le scarabée, tu sais…

–  Le conjureux ?

–  Le conjureux. On a bu beaucoup, Émilien et moi, et j’ai préféré rentrer pendant qu’il me restait un peu de jugeote. En partant, j’ai vu Émilien qui allait s’asseoir avec le conjureux. J’espère qu’il est pas allé faire des bêtises…

–  C’est sûr qu’il a fait des bêtises. C’est comme ça qu’ils apprennent. Vingt ans et maîtres du monde, tu connais la chanson. Et qu’est-ce que tu crains ? Que le conjureux l’ait changé en balai ?

Léopold dit ça avec un air narquois, presque condescendant mais pas tout à fait. Clovis revoit le conjureux perché comme un crapaud sur son tabouret au bout du comptoir, ses bijoux scintillant dans l’ombre. Un petit homme replet, chauve devant, échevelé derrière, toujours prêt à offrir ses services. Propre, mais on le devine crasseux de l’intérieur. Le soir, il ne sort jamais sans son scarabée serti de pierreries, broche vivante qui vagabonde au bout d’une laisse dorée. Son familier, qu’il dit. Le conjureux n’aurait pas besoin de ces artifices s’il était un mage autorisé : il n’a sans doute aucun pouvoir sinon celui de la superstition. Mais on ne sait jamais…

–  C’est Émilien qui m’inquiète. Si on lui disait qu’il est métamorphosé en balai, il serait capable de le croire… Laisse tomber. Parle-moi de la tienne, de soirée, plutôt.

–  Oh, j’ai chassé des papillons, courtisé la lune… Écrit un brin, aussi : j’ébauchais le seizième épisode des Aberrations d’Ombremont. Voici d’ailleurs le quinzième, tout frais de chez l’imprimeur.

Il tend un fascicule dont Clovis s’empare avec un sourire déjà plus solide. Le nouvel épisode est bienvenu. Clovis prendra plaisir à le lire quand il aura retrouvé toute sa tête. Pour l’instant, il fait parler Léopold. Écouter les locataires fait partie du boulot. Léopold, contrairement aux autres, se plaint peu ; mieux, il manigance toujours quelque chose d’intéressant.

Clovis s’assoit dans le vieux fauteuil brun, face au soleil, et écoute cette voix qui ne cadre guère plus avec ce visage de canaille qu’avec la tête d’âne. Léopold lui parle d’une pièce de théâtre en préparation pour laquelle il fournira quelques illusions ; un truc rétro et revendicateur dont toute l’action se déroule le premier jour du Silence. Il relate les manies des comédiens, bien plus amusantes que la pièce, on dirait.

Lorsque Léopold repart, Clovis enfile son casque d’écoute et retrouve Bigorneau. Il s’est acheté le casque sitôt arrivé ici : un modèle au fil extra-long qui lui permet de couvrir presque tout l’espace qu’on lui a alloué. Outre la salle de bains, l’appartement ne comporte qu’une grande pièce : le lit et le fauteuil contre un mur, la table contre l’autre, la télé dans le coin, la petite cuisine délimitée par son comptoir… Grâce au casque, pas une note ne s’échappe pour traverser les murs minces et inquiéter les locataires. Clovis jette les reliefs du repas d’hier, commence à dresser une liste de tâches pour la journée, va consulter sa planchette pour noter qui n’a pas payé son loyer, revient à sa liste qu’il rédige en marchant, comme si le mouvement allait lui activer le cerveau… C’est un jeudi comme un autre et déjà il tourne en rond, un chien en laisse, sage.

*

Dans le bus, une jeune Noire sifflote un air mélancolique jusqu’à ce que les regards sévères des autres passagers la fassent taire. Clovis lui sourit – enfin, il sourit à son reflet dans la vitre et la fille débarque sans qu’il sache si elle l’a vu ou non.

Le ballottement du bus lui remet les idées en place. Rue après rue, il redécouvre la ville et la clarté d’esprit tout à la fois. C’est ce qu’il préfère de ces matins lents : comment tout se précise. Même la lourde couronne d’édifices gouvernementaux sur la montagne le rassure par sa masse grise, inébranlable. Il l’aperçoit à la faveur d’une intersection, puis la perd derrière les modestes façades commerciales du Plateau Mont-Réel où il habite depuis son arrivée en ville. Les enseignes colorées défilent, disparates mais toutes de la même taille réglementaire – Gutierrez Cacao, Bandes à part, Chaussures Dubuisson, orgues droits dernier modèle, amulettes bon marché… Le bus s’engage sur l’avenue Hochelaga, tournant le dos à la montagne. Avec ces grands arbres et ces immeubles tous semblables qui se regardent au-dessus d’une large voie, l’avenue rappelle Paris – enfin, ce que Clovis s’imagine de Paris. La silhouette de l’ancre Hochelaga, au bout de l’avenue, demeure une vision toute montréeloise : un pan de roc dressé vers le ciel, bleui par la distance.

Avant de quitter son immeuble, Clovis a cogné à la porte et à la fenêtre d’Émilien. Personne n’a répondu. Il en ressent un soulagement égoïste : ça lui évite de se mêler des problèmes d’autrui. Chacun ses fantômes… Le blondinet peut être n’importe où. Peut-être flâne-t-il dans le centre-ville en ce moment même, sa copine drapée sur lui, indécollable, toutes offenses pardonnées si offenses il y avait réellement. Peut-être l’a-t-il troquée pour une autre, semblable à toutes les précédentes. C’est un insouciant, Émilien : il vit par brefs emportements qui ressemblent à de la passion mais s’éteignent plus vite encore. En témoignent les deux caractères chinois qu’il s’est fait tatouer à l’épaule : il les a choisis pour leur allure, sans en connaître le sens. Ça pourrait vouloir dire « porcelet magnifique », ça pourrait être une insulte mortelle… Mais voilà, Émilien ne se soucie de rien, pas même de sa propre peau. Sa copine, Hildie, a aussi un tatouage, un truc ailé au creux des reins qui dépasse parfois au-dessus de la taille de ses pantalons, mais Clovis ne le regarde pas, n’y pense surtout pas…

Il descend du bus au coin de Tobin, dans Rollin-Hochelaga. On voit mieux l’ancre d’ici : une grande tour carrée, une pyramide tronquée en fait, la base à peine plus large que le sommet. Elle doit faire vingt étages de haut. Clovis distingue tout juste l’inscription iroquoienne qui est tracée sur celle-là – purement décorative, ce sont la forme et la position de l’ancre qui contribuent à stabiliser la ville. Il la contemple un instant, troublé sans savoir pourquoi.

Cinq minutes de marche, et il arrive chez Marie-Audrée. Le chat s’échappe sitôt la porte ouverte. Clovis doit le traquer dans tout le quartier. Plein de recoins ici : des petites ruelles de gravier, une église bardée d’échafaudages, des cours arrière cernées de clôtures grillagées sous lesquelles un chat peut aisément se faufiler. Clovis n’aime pas attirer l’attention sur lui, alors il suit sans appeler, sans courir autant que possible. Il finit par s’asseoir sur un banc dans un parc minuscule tandis que le chat s’ébat dans l’herbe et guette les oiseaux. Le sac à poils passe ses journées enfermées : il peut bien prendre l’air un peu. Sur le trottoir, les gens se croisent sans se regarder. En face se trouvent des maisons en rangée, identiques, pareillement usées. On y vit différemment pourtant, on doit y parler plusieurs langues. Bon nombre de Viêts ici, notamment, plus encore que sur le Plateau. D’ici, on n’entend aucune parole : juste les vêtements qui s’agitent sur les cordes à linge.

Clovis se remémore ces quelques matinées lointaines passées à errer dans les parages après que Marie-Audrée était partie travailler au café. Il s’écartait plus souvent de son immeuble alors, elle le poussait à la délinquance… Enfin. Il est grand temps de rentrer. Le chat, étendu au soleil, léthargique maintenant, se laisse cueillir. Clovis le ramène à la maison, lui sert à manger, arrose les plantes en vitesse et se sauve, grommelant contre Marie-Audrée, trop méfiante pour confier la tâche à un voisin. Trop pressée pour lui dire où elle allait, en plus. Elle devrait déjà être rentrée. Que peut-elle être allée faire pendant une semaine avec un garçon de deux ans sur les bras ?

Prochain arrêt : la quincaillerie. Il s’attend à ce qu’on lui ait mis le mauvais modèle de côté, mais non. Quatre suppresseurs en coin, variation Fielding, fer forgé peint en noir ; des tiges droites qui se terminent en arabesques savamment calculées. Efficaces, mais d’un type juste assez vieillot pour ne pas déparer l’immeuble de son oncle Maurice. Le tout entre mal dans son sac à dos : les tiges dépassent, tintent, menacent de l’assommer par-derrière s’il bouge trop vite.

Devrait-il chercher à mieux comprendre leur fonctionnement ? Il n’a appris que les notions de base : chaque objet, animé ou inanimé, se double d’une présence intangible. Ces présences occupent l’eidosphère, d’où provient tout potentiel magique. Le potentiel fluctue, forme des courants. Des tumultes. Rien n’est tout à fait stable, sauf l’aire neutre où se dresse le mont Réel. Là, le potentiel est nul depuis toujours. Ailleurs, l’équilibre du potentiel est affecté par le tracé des rues, par la forme des immeubles. Un immeuble mal conçu ou mal placé devient instable, mais il semble qu’avec les suppresseurs, ces bêtes bouts de métal, on peut le stabiliser en l’alignant sur la grille municipale.

Sans suppresseurs, les fantômes émergent… Mais dès l’arrivée du printemps, c’est facile de les oublier, ces présences qui guettent. La vie bat trop fort, alors, pour qu’on se soucie des vieux murs et de leurs secrets. Clovis se gave du soleil de juin qui fait vibrer les couleurs. Même les briques effritées et les clôtures rouillées du quartier gagnent en éclat. Puis il emprunte une ruelle pour sauver du temps et y ressent un froid. Comme le poids d’un regard ancien préservé entre ces murs aux fenêtres aveugles. Il croise les doigts et retourne vite au soleil.

Quand il revient chez lui, chargé de sacs d’épicerie, l’après-midi tire déjà à sa fin. Trop traîné… La rue Guérin commence à s’agiter : on entend piailler les enfants revenus de l’école. Beaucoup de familles dans le Plateau, des gens modestes, des commis, de nouveaux immigrants, des ouvriers, de petits commerçants. Clovis contemple ses tâches et son immeuble : un dix-logements de briques brunes défraîchies sauvé de la banalité par sa porte à demi-rosette flanquée de deux petits grotesques accroupis.

La pelouse d’abord. Aussi bien commencer par le plus bruyant avant que les locataires ne rentrent souper. Il entre se décharger de ses achats. Il ne sait si c’est le souvenir de l’appartement de Marie-Audrée qui crée un contraste, mais il remarque à quel point il ne se sent pas chez lui. Voilà plus de trois ans qu’il est venu se faire concierge à la place de son cousin et il n’a toujours pas vraiment emménagé. À peine enlevé les affiches. Pour le reste, il mange dans la vaisselle de son cousin, dort dans ses draps, époussette ses meubles et ses boîtes de magazines de voitures. Il l’habite pourtant beaucoup, cet appartement : il ne sort presque pas, perd plutôt ses soirées assis dans le vieux fauteuil de toile brune dudit cousin. La musique au moins est bien la sienne, et la télé noir et blanc, et ses quelques rêves en couleurs… Mais pas le temps de rêver, pas maintenant : au travail !

 

La suite dans le livre…

 

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