Morceaux d’histoire

Des débuts de la colonie jusqu’à la Révolution tranquille, Michel Lessard raconte l’histoire des Québécois par leurs objets. Une encyclopédie monumentale. Et irrésistible.

Bizarre ! Il n’y a pas d’armoire à losanges ou d’encoignure à deux corps chez Michel Lessard. Ni récamier de style victorien, ni chaise de l’île d’Orléans. Pas même une table en pin à abattants.

L’historien-ethnologue, qui a consacré sa vie à sauver de l’oubli les vieux meubles québécois et les objets anciens, qui en a percé l’origine et dégagé le sens dans une vingtaine d’ouvrages, vit à Lévis depuis 17 ans, dans une maison moderne accrochée à la falaise. « Chez moi, les seules pointes de diamant sont des copies qui ornent mes armoires de cuisine », plaisante le sexagénaire.

Sur sa terrasse agrippée au rocher et enveloppée dans la verdure luxuriante, nous sirotons un rosé en regardant le traversier de Lévis voguer vers Québec. Au loin somnolent le Château Frontenac et la Citadelle, tout à côté du parc des Champs-de-Bataille. « Parfois, je fais l’aller-retour sur le fleuve, juste pour la beauté des lieux », dit-il.

Se peut-il que l’insatiable chercheur, amoureux fou du Québec et de son patrimoine, ne s’entoure d’aucun vestige du passé ? Il esquive la question : « Je ne suis pas un collectionneur. Quand je vois de belles pièces, je suggère au Musée de la civilisation d’en faire l’acquisition. Mais on ne m’écoute pas toujours. » Il a encore sur le cœur les 25 moules à sucre signés et datés qu’il a trouvés à Cap-Saint-Ignace. « Le propriétaire en demandait 2 000 dollars, mais ça valait beaucoup plus que cela. » Michel Lessard a refilé le tuyau au musée. En vain.

Il avoue cependant sa faiblesse pour les objets de table et les nappes de dentelle, qu’il marie à l’argenterie dont il a hérité de sa famille. Une fois l’an, avec sa femme, France Rémillard, chimiste-restauratrice au Centre de conservation du Québec, il reçoit des amis en grand apparat. « Nos convives sont si impressionnés qu’ils n’osent plus nous inviter ! » Éclat de rire.

Deux heures passées avec Michel Lessard, c’est un feu roulant d’anecdotes assaisonnées de détails savoureux. Il n’y a pas un coin du Québec dont il ne connaisse les richesses cachées. Vous arrivez de Notre-Dame-du-Portage ? Il se rappelle qu’au presbytère le curé dort dans un lit carriole à marchepied, « une rare touche de style néoclassique ». Vous évoquez L’Islet ? Il vous parle de la chasuble brodée de fil d’or et d’argent du curé Jacques Panet (1779) : « Je l’ai endossée, elle pèse 40 livres [18 kilos]. »

Une chose en particulier le met en rogne : la négligence. « Nos églises regorgent de trésors laissés à l’abandon. À Sainte-Famille-de-l’Île-d’Orléans, des pigeons font leurs crottes sur des vêtements liturgiques du 18e siècle suspendus dans le grenier. » Le ton est passionné. Le prof qu’il fut à l’UQAM pendant 27 ans ne mâche pas ses mots. Tantôt il fustige les deux paliers de gouvernement, qui, dédoublement oblige, investissent au compte-gouttes dans le patrimoine, tantôt il vante nos meubles anciens, qui dénotent une grande maîtrise du métier d’ébéniste. « Ils sont bien équilibrés, harmonieux et se démarquent par leurs couleurs vives, dit-il. En 1970, on les décapait. C’était scandaleux ! »

Leur richesse tient au métissage dont ils sont issus, explique l’historien. Les premiers Français arrivaient de Bretagne, de Normandie et du Poitou. En Nouvelle-France, leurs savoir-faire respectifs se sont amalgamés. De cette fusion sont nés des objets que la culture amérindienne a teintés. Les influences anglaise, irlandaise et écossaise se sont ensuite fait sentir. Puis, à l’avènement des chemins de fer, les Américains ont laissé leur empreinte. Sans oublier l’Église, omniprésente : toponymie, croix de chemins, vases sacrés…

Il faudra attendre les années 1970, « ce moment magique de notre histoire », dit Michel Lessard, avant que se révèle l’engouement collectif pour les buffets d’esprit Louis XV, les lits à baldaquin et les poêles à bois coulés aux forges du Saint-Maurice. Mais alors, c’est la folie. Les amateurs d’ici et d’ailleurs dévalisent les greniers, courent les encans et les brocantes. Les plus belles pièces s’envolent pour moins que rien et partent vers Toronto et les États-Unis, dans l’indifférence générale. « Les gens rouspètent quand on veut vendre la ceinture de Louis Cyr, mais s’il s’agit d’un bien culturel, personne ne proteste. »

Les gouvernements ont été trop lents à s’impliquer pour arrêter cette dilapidation du patrimoine québécois, proteste l’historien. Sa main frappe la table en cadence pour marquer sa réprobation. Il y a trois ans, il a appris avec stupéfaction que des collections étaient conservées dans un entrepôt qui abritait aussi deux entreprises, l’une de vulcanisation, l’autre de fabrication de courroies en caoutchouc. Un seul réseau de conduits assurait la ventilation. « J’ai appelé un journaliste de Radio-Canada, à qui j’ai accordé une entrevue devant l’entrepôt. Je voulais alerter la population contre les risques d’incendie. » Peu après, Québec annonçait la construction d’une nouvelle réserve. « Parfois, il faut se battre de façon cavalière et politiser le débat. »

Étudiant, Michel Lessard rêvait de partir à la découverte des civilisations précolombiennes. Mais les fouilles en sol québécois auxquelles il participa le convainquirent de creuser ses propres origines. Devenu professeur dans une école normale, il a préparé un manuel à l’intention de ses étudiantes, à qui il voulait montrer comment enseigner l’histoire à partir des objets. C’est Alain Stanké qui l’a persuadé de viser le grand public. « Stanké a compris avant moi que la recherche des racines et la quête d’identité s’inscrivaient alors dans un courant profond. » De fait, en 1971, l’Encyclopédie des antiquités du Québec — « un péché de jeunesse », précise son auteur — s’est vendue à 100 000 exemplaires. « J’étais estomaqué. » Il a répété l’exploit avec son ouvrage sur la maison traditionnelle. « Mes livres, je les écris pour aider mes concitoyens à se définir comme Québécois. C’est l’histoire du Québec par le recours aux objets. »

Nul doute, en lui sommeille un politicien toujours prêt à partir en croisade. Sa dernière : le 400e anniversaire de Québec, une belle occasion selon lui de célébrer l’âme d’un peuple enraciné dans quatre siècles d’hiver. « De montrer comment nous avons inventé ce pays et apprivoisé sa cadence climatique, dit-il. Nos maisons, nos costumes, nos voitures, nous les avons fabriqués pour survivre aux rigueurs hivernales. » Or, au lieu de souligner l’apport de nos ingénieurs et de nos créateurs passés et présents qui rayonnent dans le monde, les commémorations s’annoncent comme une « fausse fête », avec des bouts d’asphalte neuf et des inaugurations. « En 2008, on se serait attendu à voir tout ce que le Québec a produit depuis 400 ans. Le Musée du Québec va plutôt présenter les trésors du Louvre. Comment les Québécois peuvent-ils se projeter dans l’avenir s’ils ne sont pas invités à se souvenir de leur histoire ? »

Dans son bureau, face au fleuve, Michel Lessard a passé les deux dernières années à compulser des milliers de documents, à étudier ses clichés — il en possède 200 000 — et à consulter des experts en vue de rassembler tous les matériaux pour écrire sa Nouvelle encyclopédie des antiquités du Québec. Son plus grand plaisir : « Faire du terrain. » Quand une maison l’intrigue, il sonne, demande à la visiter, s’invite au grenier, écoute la petite histoire des objets qu’il repère, compare…

De partout, son réseau de connaisseurs l’alimente. Ce sont surtout des hommes, la plupart célibataires. « La collection comble un vide émotif, explique-t-il avec humour. Elle peut souder ou défaire un couple tellement elle devient prenante dans la vie à deux. » Il y a donc cet industriel de Bromont qui a investi dans 200 voitures hippomobiles, ou cet amateur qui astique avec amour ses carrioles, ou encore cet autre, si fier de sa collection d’affiches. À Beauport, un passionné l’a épaté avec ses 6 000 chapelets, et il est resté sans voix devant les 200 chapeaux d’une dame de Charlesbourg. « Le savoir que je transmets dans mes livres, d’autres le portent. »

Tous les objets — luminaires, céramiques, horloges — présents dans la vie domestique et sociale, du début du pays à la Révolution tranquille, sont réunis dans son ouvrage de 900 pages. Les meubles aussi, y compris quelques spécimens qui détonnent. Le « set de cuisine chromé » à structure tubulaire et sièges capitonnés de vinyle des fifties est-il une œuvre d’art ? lui ai-je demandé. Et les cendriers Maurice « Rocket » Richard en céramique ? « Je ne porte pas de jugement, répond-il. Je présente ce qu’a été la culture matérielle à chaque époque. Savez-vous qu’on restaure maintenant les bungalows des années 1960, comme on le fait pour les maisons anciennes ? »

Sa nouvelle encyclopédie richement illustrée, Michel Lessard l’a produite sans bourse ni autre soutien financier. « Il y a un grand mépris des instances gouvernementales pour ceux qui font de la vulgarisation », déplore ce titulaire d’un doctorat en arts et traditions populaires. « Comme si on ne pouvait pas être à la fois savant et accessible ! »

Tandis qu’il planchait sur cet imposant ouvrage — l’œuvre d’une vie —, la malchance l’a frappé. Conséquence du diabète dont il souffre, il a perdu un œil. « Pour un chercheur, c’est une tragédie, dit-il. Je vis un deuil. » Et depuis, il se sent pressé : « J’ai des projets pour 100 ans à venir. Je continuerai aussi longtemps que mon autre œil me le permettra. »

Les plus populaires