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C’est une voix unique dans le paysage littéraire québécois. Avec ce quatrième roman, la critique littéraire de L’actualité, Martine Desjardins, confirme sa grande érudition et sa maîtrise de la langue française.

Photo : Louis Desjardins

Un livre maudit, interdit. Caché quelque part, depuis un siècle. Dans lequel un prêtre québécois a consigné d’horribles confessions, recueil­lies sous le sceau sacré du secret. C’est ce que nous donne à lire Martine Desjardins dans Maleficium (éd. Alto).

>> Lisez un extrait de Maleficium

En fait, le confessionnal n’est qu’un prétexte dans cet ouvrage, où l’on voit une petite orpheline contrainte de boire des verres remplis de sperme et défigurée par un homme tout-puissant, machiavé­lique. Où l’on croisera toutes sortes de créatures improbables : un homme qui n’a plus de nez, un autre qui a le visage zébré. Une femme au bec-de-lièvre qui a une larve vivante dans le nombril, une autre aux lèvres difformes qui verse des larmes d’écaille… à moins qu’il ne s’agisse de la même dame ?

Pas de doute, nous sommes bien dans un roman de Martine Desjardins. Qu’on a découverte il y a 12 ans, avec Le cercle de Clara. Où un homme cruel forçait sa femme à utiliser un spéculum… destiné à la race animale, afin d’explorer plus à fond ses « cavités féminines ».

Puis, dans L’élu du hasard, une infirmière militaire brodait des dessins mystérieux sur la peau de ses patients. Est ensuite venu L’évocation, prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec en 2006, dans lequel, entre autres curiosités, une femme avait les pieds palmés.

Martine Desjardins est née à l’aube de la Révolution tranquille et n’est pas pratiquante pour deux sous. Mais la critique littéraire de L’actualité a senti le besoin de ressortir de la naphtaline Satan et la religion catholique, avec son décorum, ses encensoirs, ses ostensoirs, ses navettes à encens, son confessionnal… « Qu’on le veuille ou non, c’est notre mythologie. Ça fait partie de notre folklore, c’est intrinsèquement lié à notre histoire. On n’a plus de rites, aujourd’hui, rien n’a remplacé la religion catholique et son cérémonial dans notre culture. »

Dans Maleficium, Martine Desjardins pousse à l’extrême sa fascination pour l’anormal. « C’est celui de mes romans qui me ressemble le plus : j’y ai mis toutes mes obsessions », confesse-t-elle, rougissante dans sa veste en velours carmin assortie à ses petites lunettes métalliques.

Qui d’autre pourrait bien avoir l’idée aujourd’hui, au Québec, de nous transporter au Cachemire, au 19e siècle, sur la trace du safran et à la recherche de stigmates ? Pour Martine Desjardins, qui est née et vit toujours à Mont-Royal, et qui n’est jamais allée au Cachemire, pour cette ex-réviseure qui a travaillé pour des magazines et le milieu de l’édition, qui voit des signes partout et passe un temps fou à faire des recherches sur toutes sortes de phénomènes étranges, le dépaysement fait partie du processus même de l’écriture.

Quant aux mots rares, savants, appartenant à un autre temps, qui ponctuent le récit, des mots comme « locuste », « strigile », « papule », ils participent au sentiment d’étrangeté que l’auteure s’applique à créer dans ses romans. « Je ne vais certainement pas m’en excuser ! On veut parler français ? Alors, est-ce qu’on peut utiliser l’éventail complet de la langue ? Le français est une langue extrêmement riche : je ne vais certainement pas l’appauvrir en limitant mon vocabulaire. »

Adolescente, elle a appris le russe. Et l’italien. Pour pouvoir lire dans le texte Dostoïevski. Et Dante. Elle a ensuite fait une maîtrise en littérature comparée. À 17 ans, déjà, elle écrivait beaucoup. Des fictions, inspirées de ses lectures des œuvres passées, des ouvrages du 19e siècle en particulier. Puis, du jour au lendemain, niente. « C’était l’époque du nouveau roman, de l’hyperréalisme ; je me sentais complètement anachronique. Ça m’a pris beaucoup de temps avant de me donner la liberté d’écrire ce que je voulais… »

Elle a mis 12 ans pour venir à bout de Maleficium. À un moment donné, elle a carrément mis son manuscrit au grenier : « Quand on regarde Satan en face, il commence à nous regarder… »

Non, elle ne croit pas aux maléfices. Pas vraiment. « Je ne crois pas aux fantômes non plus, mais j’en ai peur. » Toute l’ambiguïté de Martine Desjardins se retrouve dans cette phrase para­doxale. Et ses romans, hyper-ciselés, sont à son image : étranges, envoûtants, déroutants.

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