Mystères de Lisbonne

Extrait de Mystères de Lisbonne, par Camilo Castelo Branco, avec l’aimable autorisation des éditions Michel Lafon.

Extrait de Mystères de Lisbonne, par Camilo Castelo Branco

         J’étais un garçon de quatorze ans, et je ne savais pas qui j’étais.

         Je vivais en compagnie d’un prêtre, d’une dame que l’on disait sa sœur et de vingt garçons, mes condisciples.

         Parmi eux, certains, plus instruits des choses du monde, me demandaient parfois si j’étais le fils du prêtre. Je ne savais pas quoi répondre.

         Bien que ce prêtre semblât un homme fort vertueux, il n’aurait pas été extraordinaire que je fusse son fils.

         Jamais je ne l’avais entendu psalmodier à la harpe des chants de contrition. Mais serait-il rigoureusement logique qu’il n’y eût de David sans harpe ?! Bien des fois j’éprouvai l’impertinente envie de lui dire : « Maître ! On me demande si vous êtes mon père. Dois-je répondre non pour qu’on me laisse en paix ? ». Jamais, pourtant, je ne le fis, car je comprenais que savoir de qui j’étais l’enfant n’était pas de première nécessité dans ma vie.

         Enclin à d’élevées cogitations, levant les yeux au ciel, il m’arrivait souvent de contempler le vol d’un petit oiseau. Et je me disais à moi-même : « Allez-vous demander à cette créature de Dieu qui est son père ? Comme elle fend si haut un espace qui est tout à elle ! Quelle liberté et quelle indépendance ! Mon esprit est comme cette hirondelle ! Comme elle, je possède un vaste monde pour voler ! Si je parvenais à monter, monter, monter jusqu’à Dieu, ne trouverais-je pas mon père ? Cette terre me paraît une chose si petite !… » Peut-être n’étaient-ce là que des niaiseries d’enfant, mais telles étaient mes pensées, et je n’aimais pas que l’on me réveillât dans ce berceau où je me berçais moi-même, comme si je voulais ainsi me dédommager des câlins que je n’avais jamais reçus au pied du lit de mon enfance.

         C’était l’abbé lui-même qui, souvent, m’arrachait à ces illusions oisives. J’abhorrais le latin et la logique et les livres et la science. L’hirondelle était mon modèle, et l’hirondelle ignorait le latin. « A quoi sert tout ça ? », me disais-je en feuilletant, ennuyé, Tite-Live. « Est-il besoin d’engloutir la moitié d’une existence, de la consumer dans un luxe de grands mots stériles, pour, en fin de compte, rester le même homme, sans même avoir découvert le sixième sens du corps humain ? » Je n’affirmerais pas que ce fut la formulation exacte de mon raisonnement ; mais, mis à part les mots que la société m’a appris, et dont je ne la remercie pas, l’idée était celle-là.

         L’idée de l’abbé était tout autre. Il me contraignait à étudier et me distinguait parmi mes condisciples. Si la tendresse est un symptôme de paternité, personne n’aurait pu soupçonner que je fusse le fils du maître. Pour moi, ni vacances, ni promenades, ni récompenses, ni éloges. J’étais un paria, un bâtard de père, de maître, de tous.

         Et pourtant, la pauvre sœur de l’abbé me disait que j’étais le disciple bien-aimé de son frère. Elle m’expliquait, à sa façon, sa théorie de l’amour, et parvenait à la conclusion triomphale que, la science étant mon patrimoine, plus j’en recevrais des mains du maître, plus j’aurais de raisons sacrées de me montrer reconnaissant.

         J’avais du mal à comprendre cela, mais en revanche, sans grands efforts d’intelligence, je comprenais que j’étais pauvre.

         La question ne me passionnait pas. L’hirondelle se promenait nue dans les plaines du ciel, et s’endormait le soir sans avoir gagné sa pitance du lendemain.

         Mes raisons, exposées ainsi à la bonne Dona Antónia, la faisaient pleurer. Cette femme sensible pleurait à la moindre petite chose, et encore, elle ne connaissait pas le monde… ou semblait ne pas le connaître.

         Mais l’hirondelle n’étanchait pas ma soif de curiosité.

         Je voulais savoir qui j’étais. Mon esprit n’était pas traversé de rêves de grandeur, dont j’étais d’ailleurs incapable d’avoir la fantaisie. Sans subsides, sans flagorneur autour de moi, sans don mystérieux qui me fasse songer à un secret de famille, qu’avais-je à voir avec une grandeur si éloquemment démentie par ma veste ordinaire ?

         Une basse naissance, avec tous les attributs de l’indigence, cela oui, m’évoquait bien des choses. J’allais jusqu’à l’habiller d’une poésie, certes triste, mais fidèle à mon caractère.

         Serais-je le fils d’un cordonnier ? Serais-je une chose que ce prêtre avait trouvée au coin d’une rue, comme il aurait trouvé un chat ? Serais-je le fils d’un voleur exécuté que l’abbé aurait accompagné à la potence ? Ces questions commencèrent à ronger mon cœur. J’aurais aimé que l’on me réponde : tu es le fils d’un cordonnier ; tu es un enfant abandonné, sorti de la boue par la main de la charité ; tu es le fils d’un voleur, mais… tais-toi, car il est toujours vivant le bourreau qui a pendu ton père, et tu ne peux porter un nom que murmurent encore ceux qui traversent la place où se dresse toujours la potence.

         Il me semblait que le fils d’un cordonnier pourrait devenir Premier ministre ; que l’enfant abandonné pourrait devenir un père aimant ; que le fils d’un voleur pourrait devenir un juge implacable pour tous les voleurs.

         Épuisé par ce pénible combat entre ces conjectures, je m’endormais, réconforté par l’idée bienfaisante qu’un fils de père inconnu pouvait devenir un homme connu de tout le monde.

         De ces méditations élevées, je descendais souvent pour m’attarder sur des détails insignifiants. Mes camarades, par exemple, portaient chacun quatre, cinq, six noms de famille, voire plus. Je n’étais que João. Et mes camarades donnaient à mon nom des intonations moqueuses. Ils le disaient plat, attribuant à chacune de ses syllabes une explication ridicule, décrétant même que ce nom, en plus de sa forme, avait une couleur terne.

         Ces enfantillages me faisaient rire, mais c’était un rire que l’on aurait aussi bien pu appeler un sanglot.

         Une fois, en secret, je me plaignis à l’abbé. Je fus récompensé d’une sévère réprimande. Il me traita de vaniteux, d’orgueilleux, m’accusant de superbe. Il me rappela le peu d’étoffe que j’avais à sacrifier aux ciseaux de l’amour-propre, y ajoutant d’autres métaphores tout aussi sentencieuses et concluant par des textes bibliques qui ne me parurent guère à propos.

         Sa doctrine était, j’en conviens, la meilleure, mais cette fois-là mon esprit ne cueillit pas la graine bénie parmi les ronces que le mépris de mes condisciples et de l’abbé y avait fait naître.

         La sœur de l’abbé recevait parfois la visite de deux dames âgées, accompagnées d’une dame plus jeune à qui je consacre ici quelques lignes, car c’est elle qui, la première, décela dans mon corps les indices d’une haute naissance.

 

La suite dans le livre…

 

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