Nadia, Mordecai et l’autre

Il y a longtemps qu’on n’avait lu une mise en cause aussi radicale et aussi robuste des prétentions traditionnelles et actuelles du nationalisme québécois.

Dans un livre qui a fait un peu de bruit et qui mériterait d’en faire plus, Nadia Khouri cherche à déterminer pourquoi les articles du New Yorker et le livre de Mordecai Richler sur le Québec ont provoqué une telle tempête. Elle aurait pu répondre que Richler a choqué parce qu’il voulait choquer, et qu’utiliser le mot «truies» à propos des mères canadiennes-françaises d’une certaine époque n’était pas fait pour lui attirer des applaudissements.

Elle ne le fait pas.

La question qui l’intéresse est, à vrai dire, beaucoup plus complexe, et Nadia Khouri va la traiter dans ce livre, Qui a peur de Mordecai Richler?, avec un luxe d’analyses et, disons-le, une férocité assez remarquables. Il lui arrive, emportée par sa propre verve de polémiste, de tourner les coins rond. Elle simplifie indûment, par exemple, la réplique d’un Jean Larose. Elle traite avec une rapidité imprudente des circonstances qui ont entouré la soutenance de la thèse célèbre d’Esther Delisle. Et j’en passe… Plus grave, elle fait dans les premières pages du livre un mauvais procès à Michel Bélanger pour avoir dit dans une entrevue que, si Richler n’est pas un «étranger» parmi nous, il n’est pas non plus «des nôtres». Il me paraît que Bélanger, dans ce texte, se réfère au «nous» de la culture première, de la mémoire collective, qui a sa légitimité propre et qu’on ne saurait condamner sans tomber dans l’abstraction pure. On a un peu trop tendance, ces temps-ci, dans certains milieux, à supprimer sans ambages un tel «nous», surtout celui des Québécois nés natifs francophones. Si un membre de la communauté juive ou de la communauté grecque me disait que je ne suis pas des leurs, ma foi, je n’aurais pas à en être offusqué.

C’est le passage de ce «nous» communautaire au «nous» politique, idéologiquement exclusif, qui fait problème. Plus que sur la défense et illustration des idées de Mordecai Richler, c’est là-dessus que porte essentiellement l’ouvrage de Nadia Khouri, c’est-à-dire sur un nationalisme qui prétend échapper à sa nature idéologique et s’imposer comme un «impératif d’unanimisme ethnique». Il y a assez longtemps qu’on n’avait lu une mise en cause aussi radicale et aussi robuste des prétentions traditionnelles (et actuelles) du nationalisme québécois. Celui-ci, insiste Nadia Khouri, est une idéologie particulière, qui ne doit pas être confondue avec la condition québécoise elle-même, comme le voulait Lionel Groulx, attaqué et disséqué ici avec une rigueur que ne possédait pas le texte de Richler. Cette confusion, selon l’auteur, résulte d’«une conception déterministe simple des rapports entre langue, collectivité réelle ou imaginée, idéologie et action politique». On peut n’être pas nationaliste, ou même être antinationaliste, en anglais ou en français, tout en étant authentiquement, parfaitement québécois!

Voici donc un livre utile, dans la mesure où il remet en question un certain nombre de pseudo-évidences du discours sociopolitique actuel. On pourrait lui faire 10 ou 50 reproches (mon exemplaire est émaillé de points d’interrogation et d’exclamation, de protestations diverses, etc.): Nadia Khouri ratisse large et se donne toutes les libertés du pamphlet. Mais il est, sans nul doute, intellectuellement stimulant.

Le «nous» communautaire dont je parlais plus haut, la chaleur d’une mémoire collective, on les retrouvera dans le livre de Fernand Dumont, Raisons communes. On sait que ses positions politiques sont assez différentes de celles de Nadia Khouri. Son option souverainiste est sans ambiguïté; il procède même, dans cet ouvrage, à une «justification du nationalisme». Mais cela ne fait pas de lui, à l’évidence, un de ces nationalistes chenus et grenus qu’abomine l’avocate de Mordecai Richler, bien qu’il aime un peu trop (à mon gré) le légendaire chanoine. Il refuse de parler d’une «nation» québécoise: «Il y a ici, dit-il, des anglophones et des autochtones, et la nation francophone ne se limite pas au territoire québécois.» Une telle affirmation ne conduit pas à des conclusions simples, et l’on ne tentera pas de résumer ici les fines distinctions, nourries par une vaste culture théorique, que Fernand Dumont est amené à proposer pour asseoir nos «raisons communes».

L’auteur fait, dans ce livre, le tour des questions qui se posent présentement à la société francophone du Québec: essoufflement de la Révolution tranquille, questions constitutionnelles, culture, langue, enseignement, problèmes sociaux, etc. Fernand Dumont est armé, comme peu d’intellectuels québécois le sont présentement, pour remplir un programme aussi ambitieux. Mais l’ampleur même des questions soulevées risque de donner à certains chapitres, surtout vers la fin, l’allure d’un rapport (exceptionnellement élégant et intelligent, bien sûr) de commission d’enquête. On aimerait que Fernand Dumont exagère parfois, qu’il fasse un ou deux pas de côté, peut-être même une toute petite faute de français. On pourra n’être pas d’accord avec toutes ses idées; mais il faudra, avec lui, discuter à une certaine hauteur.

Qui a peur de Mordecai Richler?, par Nadia Khouri, éd. Balzac, 159 pages, 19,95$.

Raisons communes, par Fernand Dumont, Boréal, 255 pages, 24,95$.

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