Nathalie Buisson : la danse en tête

Ex-danseuse pour les Grands Ballets Canadiens de Montréal, Nathalie Buisson est décédée il y a quelques jours, à l’âge de 47 ans, des suites d’un cancer. En rappel, voici une entrevue qu’elle avait accordée à André Ducharme en 2009.

Nathalie Buisson - Photo: extraite de YouTube
Nathalie Buisson – Photo: extraite de YouTube

(Publication originale : 18 février 2009)

On se sent gauche, on ne sait pas trop comment l’aborder. Elle souffre d’un cancer, on n’est quand même pas pour lui demander : « Comment ça va ? » Si ? Elle vous touche le bras ; son sourire efface la bêtise du monde. Nathalie Buisson a dansé pour les Grands Ballets Canadiens de Montréal et pour la Compañía Nacional de Danza, à Madrid, où elle a rencontré son mari. Elle est l’instigatrice et la porte-parole de Cœur en tête, spectacle-bénéfice consacré à la recherche pour vaincre le cancer du cerveau.

En mars 2004, votre vie a basculé.
Pendant à peu près huit ans, j’ai souffert de vertiges et d’étourdissements. Les médecins me disaient de ne pas m’inquiéter, qu’il n’y avait pas plus en forme que moi. J’ai donc appris à vivre avec mes malaises comme d’autres s’habituent à leurs migraines. Mais une nuit, j’ai été agitée de convulsions. À l’hôpital, un scanneur a révélé la présence d’une tumeur de cinq centimètres au lobe frontal droit. J’avais 38 ans.

Deux médecins vous ont alors donné un point de vue diamétralement opposé, l’un préconisant une opération rapide, l’autre s’opposant à toute intervention.
On magasine bien pour une voiture ou une hypothèque ! Je me suis dit qu’avant de me faire ouvrir le coco, il fallait que je pousse plus avant l’investigation. Mon entourage et moi nous sommes mis sur le cas de « Serge ». C’est le prénom que mon frère [le comédien Paul Buisson, mort à 41 ans, victime d’une erreur médicale] et moi avons donné à ma tumeur.

Le nom du Dr David Fortin, du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke, revenait souvent dans vos recherches.
J’étais prête à aller au bout du monde pour tenter l’impossible, pourquoi pas à Sherbrooke ? David Fortin est le seul neurochirurgien et neuro-oncologue au Canada. Il a une approche humaniste. Il ne traite pas une tumeur, il traite une personne.

Il vous a opérée.
Après m’avoir expliqué les risques d’une telle intervention, les menaces pour mon intégrité physique, la faculté cognitive, etc. Je n’avais pas peur de mourir, mais je craignais de ne plus reconnaître mes enfants à mon réveil.

Peut-on dire que vous êtes en rémission ?
On ne guérit pas d’un cancer du cerveau. On apprend à vivre avec, à suivre son évolution. La tumeur n’a pas pu être enlevée complètement, car elle est imbriquée dans la matière cérébrale. D’ailleurs, elle prolifère, elle est même devenue résistante à la chimiothérapie. Mon plan d’action est d’étirer la vie le plus possible, en espérant qu’on puisse trouver la cure dont je pourrai profiter.

Comment faites-vous pour conserver ce moral ?
Ce n’est pas ce que l’on traverse qui est difficile, c’est comment on arrive à le gérer. Mon père, que j’ai accompagné jusqu’à ce que le cancer ait raison de lui, s’attardait davantage à ce qu’il ne pouvait plus faire qu’à ce qu’il pouvait encore faire. Un jour, mon frère m’a dit : « Ce n’est pas le nombre d’années que tu vis qui est important, c’est ce que tu en fais. »

D’où votre motivation à appuyer les recherches du Dr Fortin ?
Ce médecin me donne de l’espoir. En 2006, j’ai organisé un spectacle-bénéfice de danse pour assurer la pérennité de son laboratoire de recherche, qui manquait cruellement de fonds. La manifestation a eu des résultats extraordinaires.

Pourquoi en organiser une autre cette année ?
Parce qu’il faut poursuivre la bataille pour l’avancement de la recherche. David ne voulait pas que je me lance encore une fois dans cette aventure, il souhaitait que je m’occupe de moi, mais je lui ai répondu : « C’est dans l’action que je me sens en vie. Et utile. »

En 2006, vous avez dansé dans le spectacle.
Et ça faisait un bout de temps que je ne m’entraînais plus, j’avais eu deux enfants, j’étais en chimio… Mais j’ai eu l’impression, en revenant sur scène, que tout mon passé avait un sens. La danse était devenue une alliée pour aider la santé. Cette année, Sylvain Lafortune et moi créerons une pièce qui tourne autour de ce que je vis. Mais je vous préviens, je n’aurai pas la jambe aux oreilles.

Revenir à votre passion, le temps d’un numéro, vous permet de retrouver un peu de votre identité?
Il y a un mur qui sépare les vivants et les malades. Aujourd’hui, pour bien des gens, je ne suis plus la Nathalie qui dansait, je suis la Nathalie qui combat un cancer.