Nepalium Tremens

Extrait du roman Nepalium Tremens, par Jean Désy, avec l’aimable autorisation des éditions XYZ.

Extrait du roman Nepalium Tremens, par Jean Désy

Me voici dans Katmandou la gazoleuse, la bruyante, la populeuse, la très frisquette. Coup de coeur pour tous ces yeux noirs, ces fronts intelligents, ces cheveux de femmes immensément étalés jusqu’aux contreforts hima­layens. Harmonie ! Harmonie des yeux, des fronts et des chevelures. Harmonie du matin et du soir. C’est d’ici, de Katmandou l’hindoue et la bouddhiste, qu’on part pour la haute montagne.

Je réponds à une puissante rêverie qui m’habite depuis des années, rêverie de voyageur qui souhaitait voir de ses yeux l’Everest, le Chomolungma des Tibétains, la « mère déesse des neiges ». Au Népal, on dit aussi Samarghata. Everest, Chomolungma, Samarghata… trois façons de désigner le plus haut sommet du monde, seulement dépassé par le ciel, et encore…

Mais que de pauvreté dans Katmandou ! Partout dans les rues, il y a des ordures, comme si on ne les ramassait plus, comme si on ne les avait jamais ramassées. La plu­part des gens restent cependant tout sourire. L’hiver est apparemment beaucoup plus rigoureux que d’habitude. Hier soir, sous la fenêtre de l’hôtel où j’essayais de dor­mir, des dizaines de chiens hurleurs ne décoléraient pas. Une espèce de bataille pour les déchets de qualité faisait rage.

Je ne compte pas m’incruster dans la capitale du Népal. J’ai hâte de marcher dans l’Himalaya qu’a si bien connu mon ami Fred, lui qui est parvenu à toucher au sommet de l’Everest il y a quelques années. Un jour, nos routes se sont croisées. C’est en l’entendant raconter son exploit qu’est née en moi l’idée d’un trek vers l’Everest. Le but peut-être ne justifie rien, mais l’action délivre de la mort, écrit Saint-Exupéry. Un jour, Fred a décidé de passer à l’action, ce qui lui a permis de réaliser l’un de ses plus grands rêves. Je me lance donc à l’assaut des tas d’immondices encombrant les rues du quartier de Thamel. Enfer ! Enfer de la pollution au sein d’une cacophonie quasiment intolérable ! Incessants coups de klaxon. Capharnaüm dingue, dingue, dingue. Des dizaines de milliers de Népalais, sveltes, légers et sou­riants, déambulent entre les sacs éventrés. Leur manière d’être m’empêche de détester la misère que je côtoie un peu partout. Ces gens, je les trouve beaux. Ces êtres, déjà, je les aime.

Je dois rencontrer Dawa Sherpa dans le hall de l’hôtel Manang. Ensemble, nous déciderons de l’horaire de mon séjour au Népal, de mes déplacements, de tout. En atten­dant, je suis habillé comme en hiver. La nuit dernière, j’ai dû m’enfouir complètement dans mon sac de couchage, rabattre mon capuchon par-dessus ma tête. La chambre de l’hôtel pas cher où j’étais étendu n’était pas chauffée. S’il a un jour neigé à Port-au-Prince, comme le prétend la chanson, il a aussi neigé à Katmandou, et pour la pre­mière fois depuis soixante-quatre ans ! Le camping d’hiver, j’aime, mais dehors ! dans le bois, dans la toundra, pas en ville ! Miracle qu’à toutes les trois secondes quelqu’un ne se fasse pas écraser dans les rues de cette cité… Est-ce la raison pour laquelle je rencontre si peu de vieillards ? Je suis seul, mais cette solitude en pays étranger ne m’effraie pas. Ai-je fini par m’habituer à la solitude ? Pas sûr.

J’aime être au Népal parce que je m’y sens vivant, extrê­mement. Ici, je consacre mes énergies à un but : l’Everest. Foutue folie de vivre qui me donne bien des maux, qui fouette mon corps violemment, ce bon vieux corps, pareil à un animal… Très souvent et parfois inconsciemment, j’ai choisi des chemins qui m’ont écarté des voies dites nor­males ou habituelles. Quand j’avais treize ou quatorze ans, été comme hiver, dans la forêt, près des lacs et des rivières, je survivais en conformité avec le monde des arbres, des animaux, de l’air et du vent, des feux de camp et des lits humides, de l’humus et des traces d’animaux : ce monde, c’était moi ! Aujourd’hui, trente-cinq ans plus tard, je sais à quel point chaque fois que je me suis trop éloigné de ce monde-là, j’ai été malheureux.

 

La suite dans le livre…

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