Noiseux dans le texte

Elle voulait devenir architecte ou physicienne, la voilà conceptrice de costumes et directrice artistique d’Espace GO, plateforme de la création contemporaine. Cérébralement outillée, dotée d’une lucidité joyeuse et d’une charmeuse autorité, Ginette Noiseux défend un théâtre de texte, des esthétiques audacieuses. Pour célébrer les 30 ans de GO, elle présente Sextett, une « comédie à contenu sexuel explicite ». Ça va jaser.

Pour célébrer les 30 ans d'Espace GO, Ginette Noiseux présente Sextett
Photo : Jocelyn Michel

>> Sextett, Espace GO, à Mont­réal, du 12 janv. au 6 févr., 514 845-4890.

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Vous faites vos débuts de créatrice de costumes au Théâtre expérimental des femmes, en 1981, et quelques mois plus tard, vous intégrez le collectif de direction. Des souvenirs ?

– Dans la salle, on plaçait les gars d’un côté, les filles de l’autre. En coulisse, on apprenait à travailler entre filles : on devait toutes être égales, ne pas s’opprimer, ne pas copier les modèles masculins. Quand je suis arrivée au TEF, il n’était évidemment pas question que ça dure 30 ans ; nous n’étions même pas sûres de nous rendre au mois suivant.

Après tout ce temps, vous n’avez pas l’impression d’avoir fait le tour du jardin ?

– Quand on me demande : « Quand vas-tu t’en aller ? », je réponds : « Le jour où la compagnie va me prendre plus d’énergie qu’elle ne m’en donne. » J’envisage chaque saison comme si c’était la saison un, avec autant de plaisir, de naïveté, même. Et puis, la société bouge, la pratique se transforme, les écritures évoluent.

À l’heure de l’hybridation des formes artistiques, vous défendez toujours le texte ?

– L’auteur est le premier artisan du renouveau théâtral. Le théâtre n’ira jamais plus loin que là où l’écriture se présente. Les nouvelles générations ont plus de mal à cerner ce qu’elles veulent dire. C’était clair pour nous : on disait l’iniquité entre les hommes et les femmes. Je m’interroge sur le discours des garçons d’aujourd’hui ; ils ne cherchent plus leur père comme avant, mais ils manquent de repères. Peut-être auraient-ils besoin d’un Théâtre expérimental des hommes !

Quelles sont vos forces en tant que directrice de théâtre ?

– Je crois être une bonne « lectrice » de spectacles. En salle de répétition, je suis capable de dire au metteur en scène : « Je regarde ton travail et voici ce que je reçois. Est-ce bien ce que tu veux dire ? » Je sais aussi m’allier le monde des affaires, partenaire essentiel dans le financement des arts aujourd’hui.

Qu’est-ce qui préside au choix des pièces ?

– Mon premier moteur est le désir de mettre le public en contact avec des formes dramaturgiques inusitées, des écritures inclassables. Le deuxième, c’est mon engagement à faire entendre la voix des femmes, qu’elle émane d’une auteure, d’une metteure en scène ou d’une actrice. Quand des hommes me soumettent des projets, fussent-ils extraordinaires, qui ne répondent pas à cette « obligation de féminin », je passe mon tour.

À partir de votre direction en solo, en 1987, il y a, étrangement, moins d’auteurs femmes au programme. Une manière d’en finir avec le passé ?

– Il y eut un temps où les femmes n’acceptaient pas d’emblée une invitation de GO, perçu comme un théâtre de femmes pour femmes ! Il fallait d’abord que leur travail soit avalisé par le monde public, donc masculin, pour qu’elles consentent ensuite à nos propositions. Une fille qui disait « Bravo » à une autre fille récoltait un « Merci beaucoup, t’es ben fine ! » Mais quand le compliment venait d’un gars, alors là, elle se sentait sur la même patinoire.

Vous nous avez fait découvrir les textes d’Olivier Cadiot, Elfriede Jelinek, Marina Tsvetaeva, d’autres encore. Peut-être pas les écritures les plus conviviales ?

– Ma recherche d’exigence artistique s’adosse toujours à la volonté de la rendre accessible au public.

C’est important d’expliquer votre démarche au public ?

– Je viens de la campagne ; mon père, qui m’a élevée, était hyper-catho. Je me vouais à la Vierge Marie, je voulais devenir la première sainte Ginette du calendrier. J’avais 9 ans quand j’ai vu pour la première fois une toile de Borduas au musée. Ce fut l’un des grands chocs de ma vie. Même si je ne comprenais pas ce que je voyais, j’étais subjuguée par cette matière éminemment érotique. Vers l’âge de 15 ans, j’ai annoncé à mon père qu’un jour j’allais diriger un théâtre et que j’y reproduirais l’impact ressenti devant ce Borduas. Préparer la rencontre du public avec une œuvre, en lui laissant totale liberté d’interprétation, voilà ce qui me passionne.

Il y a des saisons qui n’ont pas très bien marché.

– Il m’est arrivé de penser que je ne savais plus rien, que j’avais perdu mes antennes. J’ai vécu des périodes d’errance qui correspondaient à des moments personnels intenses : la mort de ma mère, la naissance de mes fils, une rupture douloureuse avec un homme aimé, mais polytoxicomane. Après la saison 2007-2008 – artistiquement forte, du moins sur le papier, mais où le public n’est pas venu -, j’ai dit au conseil d’administration : « Peut-être que vous devriez me remercier. »

Ce qu’il n’a indiscutablement pas fait.

– En 1999, bouleversée par le fait que j’avais dû retirer une pièce [King] de l’affiche après quelques représentations, j’ai appelé Jean-Marc Eustache [cofondateur de Transat AT], le plus ancien membre du conseil d’administration, qui m’a rassurée : « D’abord, tu n’as tué personne. Ensuite, le théâtre à risque, c’est ce que le CA soutient. Il faut trouver des sous pour les fauteuils vides de façon à te permettre de rester un libre penseur sans avoir à te préoccuper de la billetterie. »

Croyez-vous que GO va vivre encore 30 ans ?

– Il y a du théâtre depuis 2 000 ans, il y aura toujours quelqu’un pour se lever debout au milieu d’une foule et raconter une histoire. Et on aura toujours besoin d’un lieu pour se mettre à l’abri, car il fait froid à Montréal l’hiver. Pour­quoi pas notre salle, dessinée par des artistes, complètement polyvalente et adaptée aux technologies de pointe ?

De quoi retourne Sextett, cadeau du 30e anniversaire ?

– C’est une commande passée à l’auteur français Rémi de Vos, qui, terrorisé, m’a dit : « Tu me demandes d’écrire cinq premiers rôles ? » Il a imaginé des personnages é-pou-van-ta-bles, excessifs, mais jouissifs ! Un homme, qui vient de perdre sa mère, se trouve aux prises avec cinq femmes qui hantent son imaginaire, son identité érotique. C’est un boulevard grinçant, avec une distribution internationale, dont, côté québécois, Anne-Marie Cadieux, qui joue une sorte de Catherine Deneuve des Parapluies de Cherbourg, et Marie-France Lambert, une chienne lubrique et parlante ! Cette commande consolide notre collaboration avec le metteur en scène Éric Vigner, du CDDB – Théâtre de Lorient, en Bretagne.

Comment entrevoyez-vous la prochaine décennie de GO et en assurerez-vous la direction artistique ?

– Oui à la deuxième question. Quant à la première, la prochaine décennie devrait s’arti­culer autour de l’ouverture sur le monde et de la circulation des artistes, déjà bien entamées, et susciter, je l’espère, des écritures neuves.

GINETTE NOISEUX EN DATES

1958 – Naissance à Montréa­l.
1978 – Diplôme en scénographi­e de l’École nationale de théâtre.
1982 – Intègre le noyau de direction du Théâtre expérimental des femmes.
1987 – Devient directrice artistique en solo d’Espac­e GO.
1996 – Prix de l’Artiste pour la paix.
2001 – Chevalière de l’Ordr­e des arts et des lettres de France.
2002 – Prix Femme de mérite, catégorie Arts et culture, décerné par la Fondation Y des femmes.

GO EN BREF

1979 – Ouverture du Théâtre expérimental des femmes, qui donnera naissance à l’Espace GO.
1985 – La compagnie s’installe dans une petite fabrique de la rue Clark, que l’on baptise Espace GO.
1995 – Inauguration du nouvel Espace GO, boulevar­d Saint-Laurent,à Montréal. Albertine, en cinq temps, de Tremblay : 139 représentations, 53 475 spectateurs.
2005 – Grand Prix du Conseil des arts de Montréa­l.