Nord Alice : en mode survie

L’écriture de Marc Séguin est instinctive, viscérale et précipitée.

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Nord Alice, par Marc Séguin, Leméac, 256 p.

S’il est vrai, comme l’a déjà avancé Margaret Atwood, que le thème de la survie est le dénominateur commun de la littérature canadienne, alors le troisième roman de Marc Séguin en est sûrement l’exemple parfait. Entre une attaque d’ours polaire et un écrasement d’hélicoptère dans le brouillard, les personnages de Nord Alice luttent sans cesse contre une nature hostile et affrontent la mort dans ce qu’elle a de plus charnel.

Le narrateur est un chirurgien parti exercer la médecine de brousse à l’hôpital de Kuujjuaq. Devant le sang des accidents de chasse, de la violence conjugale, des tentatives de suicide, aucune place pour le romantisme ou la sensiblerie. Le chirurgien suture les plaies et, entre deux urgences, essaie de recoudre les déchirures de sa propre existence avec le même sang-froid. Il aimerait surtout comprendre pourquoi il a quitté Alice, obstétricienne d’origine inuite, « quelqu’un dont [il a] tant voulu dévorer l’existence ».

La réponse est assez claire : sa « belle inquiète » vivait ses anxiétés de façon trop intense, alors que lui est coupé de ses émotions. Il en attribue la faute aux traits hérités de son ascendance paternelle : une lignée d’hommes élevés sur une terre ingrate, qui avaient de la mort une expérience immédiate, tuant les animaux qu’ils mangeaient, creusant eux-mêmes les tombes de leurs enfants décédés prématurément. Chercheurs d’or, soldats ou médecins que la nécessité a poussés au meurtre.

Marc Séguin, père de quatre enfants qui mène de front une carrière d’écrivain, de peintre, de fermier et, maintenant, de cinéaste indépendant (il a tourné un premier film avec Fanny Mallette et Denys Arcand), a trouvé Dieu sait où l’énergie d’insuffler à son roman la férocité dictée par son sujet. Son écriture est instinctive, viscérale, précipitée : il en oublie même qu’Alice est médecin quand il la montre ignorante en matière de contraception.

Par conséquent, les pensées du narrateur restent souvent à l’état d’ébauche ou sautent du coq à l’âne. Mais c’est ainsi qu’il trace des parallèles intéressants : par exemple, entre la résilience des Inuits et celle de ses ancêtres paysans, trouvant, dans le dépeçage d’une baleine, des échos de la boucherie d’un cochon. Et c’est en lançant des idées en l’air qu’il finira par comprendre pourquoi il dépend d’Alice et ne peut entrevoir l’existence sans elle : « C’est pour aider à survivre qu’on s’aime ? » 

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