Norman Bethune

Avec l’aimable autorisation des Éditions du Boréal.

Un homme utile au peuple

Les brancardiers qui emmenaient le Dr Norman Bethune à travers les montagnes du Shanxi en quête de secours, en pleine guérilla, s’arrêtèrent le temps qu’il écrive une lettre:

Je suis rentré du front hier. Je n’y étais utile en rien.
Je ne pouvais pas opérer, même pas me lever. […]
Frissons incontrôlables et fièvre toute la journée [le 8 novembre]. Temp. d’environ 39,6o. Très vilain. J’ai ordonné que l’on m’informe de tous les cas de blessures à l’abdomen, de fractures du fémur ou du crâne. […] Le lendemain, j’ai vomi toute la journée, brûlant de fièvre. Le surlendemain, le commandant du 3e régiment a donné l’ordre de m’envoyer à l’arrière, incapable de travailler. J’ai vomi sur ma civière toute la journée. Fièvre élevée, au-delà de 40o. Je pense avoir une septicémie, sinon la gangrène ou le typhus. Impossible de dormir, mais suis très éveillé mentalement. Phénacétine, aspirine, antipyrine, caféine, rien n’a d’effet.

Le Dr Chen est arrivé aujourd’hui. J’irai à l’hôpital de Hua Pei demain si mon estomac se calme. Un chemin terrible dans un col de montagne.

Je me sens mieux aujourd’hui. Douleur au cœur – urine de 120 à 130degrés. Te verrai demain, j’espère.

Le lendemain matin vers cinq heures, le 12 novem­bre 1939, Bethune mourait. Il avait quarante-neuf ans. Cette mort solitaire dans un village crasseux et dévasté par les combats, entouré de gens avec qui il ne pou-
vait parler sans interprète, contraste crûment avec sa renommée actuelle auprès d’un milliard et demi de Chinois, pour qui il est le Canadien le plus célèbre
du monde.

Cette dernière lettre témoigne de la détermination de Bethune à poursuivre la lutte contre l’envahisseur japonais avec l’Armée de la 8e route de Mao Tsé-toung, malgré son piteux état.

Seulement trois années s’étaient écoulées depuis la Longue Marche. Cette odyssée est le mythe fondateur de la République populaire de Chine. En 1934, Mao et ses communistes avaient été chassés de leurs bastions du Sud-Est par le Kouo-min-tang (Parti nationaliste chinois) de Tchang Kaï-chek. Après deux ans de résistance acharnée et de combats tout au long d’une retraite de 8000 kilomètres, ils avaient atteint Yanan, sur le plateau du Huang He, le fleuve Jaune, et s’étaient retranchés dans des grottes. Des 100000 partisans qui avaient entrepris la marche, il en restait moins de 20000. Norman Bethune était arrivé un an plus tard, en mars 1938, avec deux autres étrangers pour se joindre aux communistes qui avaient interrompu la guerre civile contre les nationalistes afin de repousser l’invasion japonaise. Bethune ne fut là que vingt mois, mais ses exploits atteignirent les mêmes proportions légendaires que la Longue Marche.

Le Musée Bethune de Shijiazhuang conserve précieusement ce qu’il reste de ses possessions: la machine à écrire portative sur laquelle il tapait ses lettres, des articles, des rapports, des guides médicaux – une production énorme pour un homme qui fut presque toujours le seul médecin occidental pour treize millions de Chinois -, la malle conçue pour transporter à cheval son matériel médical, son stéthoscope, sa montre, un tensiomètre. Le musée est moderne, lumineux, d’une propreté impeccable. Les touristes chinois y déambulent en se parlant à voix basse. Bethune aimait la Chine et les Chinois, et les Chinois le vénèrent. Ils le comprenaient, aussi: ils aimaient son impatience légendaire, qu’ils tenaient pour une ardeur sans limites, ils voyaient son entêtement comme une résolution sans faille, et sa férule comme un engagement d’acier.

Il savait toujours réagir de façon profondément humaine aux souffrances des Chinois, à leur détermination et à leur courage. Sa compassion l’avait rendu totalement altruiste; il était tendre avec les malheureux et son cœur était ouvert au risque d’être facilement blessé.

 

Comme Ulysse, Norman Bethune a vécu pour le voyage et non pour le but. La quête était tout pour lui.

Le philosophe et politologue Stanley Ryerson, qui faisait partie du même groupe d’études marxistes que Bethune à Montréal en 1934 et 1935, se souvient que les participants étudiaient Le Rôle de l’individu dans l’Histoire, de Gueorgui Plekhanov (1898). Les thèses de Plekhanov sur la liberté et la nécessité ne pouvaient qu’intéresser Bethune, formé dans un milieu presbytérien imprégné de la doctrine de la prédestination et menacé par le spectre de la perdition. Comme quelques autres collègues médecins, il se préoccupait de santé publique, et les propos du théoricien russe ne pouvaient le laisser indifférent.

Tant que l’individu n’a pas conquis sa liberté par un effort héroïque de réflexion philosophique, il ne s’appartient pas pleinement et ses souffrances morales sont le tribut honteux qu’il doit rendre à la nécessité extérieure qui s’oppose à lui. Mais aussitôt que cet individu rejette le joug de cette douloureuse et honteuse servitude, il naît à une vie pleine, nouvelle, comme il n’en a jamais connu, et son action affranchie devient l’expression consciente et libre de la nécessité [c’est l’auteur qui souligne]. Il représente alors une grande force sociale et rien ne pourra l’empêcher de «fondre sur la ruse et le mensonge comme une tempête de la colère divine».

Plekhanov cite Bismarck, qui avait énoncé la théorie contraire selon laquelle «nous ne pouvons pas faire l’Histoire: il faut attendre pendant qu’elle se fait. On ne fait pas mûrir les fruits plus vite en les soumettant à la chaleur d’une lampe, et si nous les cueillons avant qu’ils ne soient mûrs, nous ne ferons qu’en arrêter la croissance et les gâter».

En d’autres mots, les individus ne peuvent jamais tout changer. Mais Bethune s’est sans doute demandé quelle influence sa pratique médicale pouvait avoir sur des événements qu’il jugeait importants. Son apport innovateur aux forces républicaines pendant la guerre civile espagnole, bien avant la création du bataillon Mackenzie-Papineau de volontaires canadiens, tout comme sa décision rapide, à son retour d’Espagne, de gagner la Chine tiennent à sa conviction qu’il pouvait agir directement à l’occasion d’un tournant historique. Non pas qu’il ait cru pouvoir changer quoi que ce soit à l’issue de ces guerres. Il allait simplement y prendre part et faire de son mieux. Il se savait bon médecin, et c’est par son art qu’il allait le mieux aider les autres.

À peine un mois après le décès de Bethune, Mao Tsé-toung, le jeune révolutionnaire qui allait changer le cours de l’Histoire, fit l’éloge du noble étranger qui avait été pour les Chinois un modèle d’internationalisme véritable. Mao n’a jamais rien écrit sur d’autres étrangers. Il n’avait rencontré Bethune qu’une seule fois, disait-il, et pourtant il avait reconnu très clairement l’importance du regretté Canadien. Son message à ses compatriotes n’était pas fondé sur une amitié personnelle, mais sur le rôle pratique et symbolique que Bethune avait joué dans l’histoire de la Chine. Pendant des décennies, tous les écoliers chinois ont appris par cœur ces mots de Mao Tsé-toung, et presque tous les adultes pouvaient les réciter:

Le camarade Norman Bethune était membre du Parti communiste du Canada. Il avait une cinquantaine d’années lorsqu’il fut envoyé en Chine par le Parti communiste du Canada et le Parti communiste des États-Unis; il n’hésita pas à faire des milliers de kilomètres pour venir nous aider dans la guerre de résistance contre le Japon.

Il arriva à Yanan au printemps de l’année dernière, puis alla travailler dans le Wutaishan où, à notre plus grand regret, il est mort en martyr à son poste. Voilà donc un étranger qui, sans être poussé par aucun intérêt personnel, a fait sienne la cause de la libération du peuple chinois: quel est l’esprit qui l’a inspiré? C’est l’esprit de l’internationalisme, du communisme, celui que tout communiste chinois doit assimiler.

Le léninisme enseigne que la révolution mondiale ne peut triompher que si le prolétariat des pays capitalistes soutient la lutte libératrice des peuples coloniaux et semi-coloniaux et si le prolétariat des colonies et des semi-colonies soutient la lutte libératrice du prolétariat des pays capitalistes. Le camarade Bethune a mis en pratique cette leçon léniniste. Nous, membres du Parti communiste chinois, devons faire de même. Nous devons nous unir au prolétariat de tous les pays capitalistes, au prolétariat du Japon, de la Grande-
Bretagne, des États-Unis, de l’Allemagne, de l’Italie et de tout autre pays capitaliste, pour qu’il soit possible d’abattre l’impérialisme, de libérer notre nation et notre peuple, les nations et les peuples du monde entier. Tel est notre internationalisme, celui que nous opposons au nationalisme et au patriotisme étroits.

L’esprit du camarade Bethune, son oubli total de soi et son entier dévouement aux autres, apparaissait dans son profond sens des responsabilités à l’égard du travail et dans son affection sans bornes pour les camarades, pour le peuple. Tout communiste doit le prendre comme exemple. Ils ne sont pas rares ceux à qui manque le sens des responsabilités dans leur travail, qui choisissent les tâches faciles et se dérobent aux besognes pénibles, laissant aux autres le fardeau le plus lourd et prenant la charge la plus légère. En toute chose, ils pensent d’abord à eux-mêmes, aux autres après. À peine ont-ils accompli quelque effort, craignant qu’on ne s’en soit pas aperçu, ils s’en vantent et s’enflent d’orgueil. Ils n’éprouvent point de sentiments chaleureux pour les camarades et pour le peuple, ils n’ont à leur endroit que froideur, indifférence, insensibilité. En vérité, ces gens-là ne sont pas des communistes ou, du moins, ne peuvent être considérés comme de vrais communistes.

Parmi ceux qui revenaient du front, il n’y avait personne qui, parlant de Bethune, ne manifestât son admiration pour lui, et qui fût resté insensible à l’esprit qui l’animait. Il n’est pas un soldat, pas un civil de la région frontière du Shanxi-Tchahar-Hebei qui, ayant reçu les soins du Dr Bethune ou l’ayant vu à l’œuvre, ne garde de lui un souvenir ému. Tout membre de notre Parti doit apprendre du camarade Bethune cet esprit authentiquement communiste.

Le camarade Bethune était médecin. L’art de guérir était sa profession, il s’y perfectionnait sans cesse et se distinguait par son habileté dans tout le service médical de l’Armée de la 8e route. Son cas exemplaire devrait faire réfléchir tous ceux qui ne pensent qu’à changer de métier sitôt qu’ils en entrevoient un autre, ou qui dédaignent le travail technique, le considérant comme insignifiant, sans avenir.

Je n’ai rencontré qu’une seule fois le camarade Bethune. Il m’a souvent écrit depuis. Mais, pris par mes occupations, je ne lui ai répondu qu’une fois, et
je ne sais même pas s’il a reçu ma lettre. Sa mort m’a beaucoup affligé.

Maintenant, nous honorons tous sa mémoire, c’est dire la profondeur des sentiments que son exemple nous inspire. Nous devons apprendre de lui ce parfait esprit d’abnégation. Ainsi, chacun pourra devenir très utile au peuple.

Qu’on soit plus ou moins capable, il suffit de posséder cet esprit pour être un homme aux sentiments nobles, intègre, un homme d’une haute moralité, détaché des intérêts mesquins, un homme utile au peuple.

Mao laisse entendre que Bethune ne pouvait adopter une autre attitude. L’idée qu’un individu puisse devenir une grande force sociale est au cœur de son panégyrique. En distinguant Bethune de cette façon, il montre comment, même dans un mouvement collectif comme le communisme, les individus peuvent changer le cours de l’Histoire.

Bethune était allé en Chine à cause de ses convictions: il haïssait le fascisme et avait pris la décision d’aider les Chinois dans leur guerre contre les Japonais. Deux ans plus tôt, en 1936, il s’était engagé en Espagne parce qu’il voyait que le gouvernement républicain démocratiquement élu était écrasé non seulement par le fascisme intérieur du général Francisco Franco, mais par les régimes fascistes de l’Allemagne et de l’Italie qui l’appuyaient. Bethune ne soutenait pas des principes abstraits ou des symboles: seule la réalité l’inspirait et il s’y tenait farouchement.

Mao souligne en particulier l’ardeur, la droiture, l’altruisme et l’internationalisme de Bethune, et le propose comme modèle au peuple chinois. Il n’espérait certes pas que cet hommage lui vaille quelque reconnaissance en Occident, dont il n’attendait pas d’aide. Il voulait simplement mettre en valeur ce que les Chinois trouvent si extraordinaire: qu’un Canadien, un étranger, se soit donné totalement à leur cause, au point d’y laisser sa vie.

Bethune donnait l’exemple de l’individu qui, par
sa propre volonté, intervient de façon nouvelle et inat-
tendue dans le cours des événements. Nous ne pour-
rons jamais évaluer sa contribution exacte au succès de
la révolution chinoise, mais nous savons qu’il a mis
sur pied des services médicaux adaptés à la guérilla, rédigé des douzaines de manuels, formé des paysans à la pratique infirmière et médicale, et sauvé un grand nombre de vies en opérant sur le front même, qu’il sillonnait à pied et à cheval. Il fut un de ces indivi-
dus capables de communiquer aux autres leur foi en
la victoire même dans des conditions impossibles.
Nous pouvons affirmer avec certitude que des centaines de blessés doivent la vie au service de transfusion sanguine qu’il mit sur pied en Espagne; par contre, il est difficile d’évaluer le reste de sa contribution à la cause républicaine espagnole. Après tout, les républicains ont été vaincus et Franco a triomphé.

Chose intéressante, Bethune a rempli une des conditions nécessaires, selon Plekhanov, pour qu’un individu influe sur le cours de l’Histoire: l’ordre social existant «ne doit pas arrêter qui possède le talent utile et désiré au moment propice». Même si la transfusion sanguine n’était pas sa spécialité, Bethune possédait le savoir nécessaire pour adapter cette technique aux conditions du front en Espagne en 1936-1937.

Bethune devint une force sociale parce que c’est le rôle qu’il avait choisi de jouer, d’abord auprès d’immigrants analphabètes dans les camps de bûcherons, avec le Collège Frontière, ensuite à Montréal comme jeune médecin auprès des enfants pauvres du Children’s Art Group et comme membre du Montreal Group for the Security of the People’s Health.

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