Nous commençons notre descente

Extrait reproduit avec l’aimable autorisation des éditions Métailié.

Lisez la chronique de Martine Desjardins.

Un Afghan aux pieds nus, portant des habits gris crasseux et une casquette dorée, se tenait accroupi dans la poussière, devant la maison bombardée. C’était sa maison. L’explosion avait tué sa femme, qui était en train de coudre des vêtements de mariage, blessé ses deux enfants, sa mère et son frère. Il se tenait accroupi près des ruines, ses longues mains posées sur les genoux maculées d’argile rouge, quand des reporters s’approchèrent pour l’interroger. Il répondit à leurs questions, bien qu’il fût incapable de soutenir leurs regards. Des heures durant, il avait eu en face de lui un petit groupe de personnes sans cesse changeantes, debout dans leurs tenues occidentales, visiblement gênées, qui le photographiaient, notaient ses paroles, le filmaient. Une série de questions, toujours les mêmes, lui étaient posées. L’Afghan, qui s’appelait Jalaluddin, répondait et, dès qu’un groupe de journalistes était sur le point de terminer, un autre groupe arrivait, qui lui faisait tout recommencer depuis le début.

La plupart des reporters, dont Kellas, lui demandèrent ce qu’il ressentait à l’égard des Américains. Peut-être allait-il dire quelque chose d’inattendu. Leur sortir une théorie selon laquelle ils l’avaient fait exprès, ou bien froncer les sourcils, se gratter le nez et déclarer : “Il vaut mieux que les talibans soient vaincus plutôt que ma femme soit vivante et que mes enfants ne soient pas atteints par les éclats de bombe. Je suis désolé pour ma famille, mais la guerre, c’est comme ça. C’est pour le bien de tous, au final.” Mais Jalaluddin ne leur dit rien d’inattendu. Kellas aurait pu écrire que les Afghans faisaient incroyablement bien la dignité silencieuse, mais cela aurait été erroné. Ils ne la faisaient pas. Elle était là, c’est tout. Les seules paroles que répétait Jalaluddin, et que Mohammed lui traduisit, étaient celles-ci : “Ma femme est morte. Les Américains ont détruit notre famille. Que voulez-vous que j’y fasse  ? Ils devraient bombarder les ennemis. Pas nous.” (p. 87)