Occasions de bonheur

Les gens heureux n’ont pas d’histoire — jusqu’à ce qu’un écrivain de talent décide de se pencher sur leur cas. Prenez Mãn, par exemple, la narratrice éponyme du nouveau roman de Kim Thúy, dont le prénom signifie « parfaitement comblée ». Mariée, mère de deux enfants, elle est propriétaire du meilleur restaurant vietnamien de Montréal et connaît la notoriété grâce à ses livres de cuisine et ses émissions de télé. « Un matin très tôt, dit-elle, j’ai ouvert les yeux et j’ai vu un monde si parfait que j’en ai eu le vertige. »

Photo : Graham Hughes
Photo : Graham Hughes
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Comme le poulet aux graines de lotus, les bananes glacées ou le bouillon aux feuilles de chrysanthème dont elle a fait sa spécialité, sa recette du bonheur est fondée sur l’équilibre des saveurs : un peu de fraîcheur et d’amertume pour tempérer le piquant de la vie — en l’occurrence, la tentation d’une aventure extraconjugale à laquelle cette femme réservée, qui espérait « servir et accompagner [s]on mari sans rien remuer », aura autant de mal à céder qu’à résister.

La grande simplicité de l’intrigue permet à Kim Thúy d’évoquer au passage les multiples raffinements de la culture vietnamienne : les recettes qu’on transmet en chuchotant afin de prévenir leur vol par les voisines, les massages effectués avec une cuiller de porcelaine, les bracelets de jade dont la fragilité « force les mouvements à se ralentir, imposant l’élégance aux gestes »… Chaque page de Mãn recèle une de ces perles exquises qui donnent des frissons de ravissement et procurent elles-mêmes du bonheur.

LAT07_LIVRES_03L’écrivain britannique Julian Barnes a aussi un faible pour les existences pas trop compliquées. Le narrateur de son 11e roman, Une fille, qui danse, coule une retraite paisible après une vie marquée par « quelques accomplissements et quelques déceptions ». Bien que cette vie n’ait pas été passionnante, il l’a trouvée intéressante et peut déclarer sans hésitation qu’il ne l’aurait manquée pour rien au monde.

Lorsqu’il repense aux deux événements qui ont marqué sa jeunesse, soit l’échec retentissant de sa première relation amoureuse et le suicide de son ami Adrian, il est convaincu de n’avoir rien à se reprocher. Jusqu’au jour où le passé le rattrape sous la forme du journal intime d’Adrian, qu’il reçoit en héritage. Il se rend compte que sa mémoire avait réécrit l’histoire pour lui donner le beau rôle, alors qu’en fait il a mis en branle une série d’événements qui ont fini en tragédie. « Le temps nous démasque », écrit Julian Barnes, prouvant du coup qu’il n’y a rien de plus subjectif que le bonheur.

Mãn, par Kim Thúy, Libre Expression, 152 p., 24,95 $.

Une fille, qui danse, par Julian Barnes, Mercure de France, 208 p., 32,95 $.

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Justes noces

LAT07_LIVRES_07À l’heure où les ventes en librairie sont dominées par les plus provocantes nuances de gris, Jeffrey Eugenides, auteur surdoué de Virgin Suicides et de Middlesex, a choisi de retourner aux sources du roman sentimental : le dilemme de l’héroïne partagée entre son cœur et sa raison. Reliant dans son triangle amoureux Cape Cod, Monte-Carlo et Calcutta, Le roman du mariage scande avec une ironie postmoderne les valses-hésitations de Madeleine à l’égard d’un amant torturé et d’un ami transi. De ces deux maux, bien futée celle qui saurait choisir le moindre. (L’Olivier, 560 p., 34,95 $)

Tonnerre de Brest

LAT07_LIVRES_08Hélène Jégado, c’est l’anti-Bécassine : une cuisinière bretonne pétrie de superstitions, qui, pendant 18 ans, empoisonna à l’arsenic une soixantaine de personnes — curés, soldats, nonnes et enfants. Selon Jean Teulé, qui raconte sa vie dans Fleur de tonnerre, il s’agirait de la pire tueuse en série de l’histoire, et le récit qu’il fait de ses crimes est aussi passionnant que l’enquête qui l’enverra finalement à la guillotine. (Julliard, 288 p., 29,95 $)

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