«On ne devient pas écrivain»: les conseils de Dany Laferrière à un jeune écrivain

L’un a émigré dans des circonstances tout à fait romanesques, il y a 35 ans. L’autre est simplement venu étudier en Amérique. Dany Laferrière prodigue, sans prétention, quelques conseils à un jeune auteur, Ryad Assani-Razaki.

« On ne devient pas écrivain » : les conseils de Dany Laferrière à un jeune écri
Photo : J.-F. Lemire

« Je viens de quitter une dictature tropicale en folie et suis encore vaguement puceau quand j’arrive à Montréal, en plein été 1976. […] Je ne suis pas un touriste de passage qui vient voir comment va le monde, comment vont les autres et ce qu’ils font sur la planète. Je suis ici pour de bon, que j’aime ça ou pas. »

Il faut lire ou relire Chronique de la dérive douce (VLB éditeur, 1994) pour mieux saisir la réalité de Dany Laferrière il y a 35 ans, du temps où il n’était qu’un métèque parmi d’autres et qu’il faisait mille petits métiers, lui qui venait tout juste de débarquer à Montréal, après avoir quitté Port-au-Prince précipitamment. L’un de ses amis journalistes avait été trouvé assassiné quelques jours plus tôt, la tête dans un sac, sur une place. Un autre de ses copains croupissait en prison. Dany Laferrière avait choisi de fuir, avec l’ambition de devenir écrivain. Il construit depuis une œuvre autobiographique de grande envergure, œuvre couronnée par de nombreux prix, dont le Médicis, pour L’énigme du retour, en 2009.

Ces jours-ci, Dany Laferrière met la touche finale à un nouveau titre qui paraîtra au Boréal en novembre, L’art presque perdu de ne rien faire, tout en potassant justement une version revue de Chronique de la dérive douce, qui paraîtra en France, chez Grasset, en janvier 2012. Il relit avec émotion ces petites proses qui racontent son arrivée au Québec, quelques jours après le début des Jeux olympiques – on voit partout le visage de Nadia Comaneci – et quelques mois avant les élections du 15 novembre, qui porteront le Parti québécois au pouvoir.

Ryad Assani-Razaki, lui, a émigré dans des circonstances beaucoup moins romanesques. Le jeune écrivain de 30 ans d’origine africaine a quitté son Bénin natal à 17 ans pour aller étudier en informatique en Caroline du Nord, aux États-Unis, avant de s’établir à Mont­réal. Consultant en informatique, il écrit entre deux contrats, à Montréal ou à Toronto. Son premier roman, La main d’Iman, lui a valu le prix Robert-Cliche 2011 du premier roman et paraît cet automne. Il a choisi le Québec et le Canada, dit-il, « parce que tout est à définir en ce pays. C’est une société modelable, qui n’est pas rigide comme la société américaine ».

Dans un café jouxtant le square Saint-Louis, là où il fit les quatre cents coups à son arrivée au Québec, Laferrière a accepté de jouer les Rainer Maria Rilke (auteur des célèbres Lettres à un jeune poète) et de donner, sans prétention, quelques conseils à Ryad Assani-Razaki et à tous les aspirants écrivains.

Avec sa faconde légendaire, Laferrière commence par une pirouette : « Si nous sommes en présence d’un véritable écrivain, il n’a pas besoin de conseils. Et s’il n’est pas bon, les conseils retarderont le moment où il s’en rendra compte. »

Selon l’auteur de L’énigme du retour, on peut apprendre à mieux écrire, comme on peut apprendre à mieux faire de la photo. « Mais on ne peut apprendre à devenir un écrivain. Être écrivain, c’est avoir un type bien particulier de présence au monde. C’est échapper à l’accélération du temps. C’est à la fois être en mouvement constant et être immobile, disponible, présent au présent. »

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IL Y A 35 ANS

Dany Laferrière venait de débarquer à Montréal, après avoir quitté Port-au-Prince précipitamment. Un de ses amis journalistes avait été trouvé assassiné quelques jours plus tôt.

L’auteur de Tout bouge autour de moi appelle le lauréat du prix Robert-Cliche, Ryad Assani-Razaki, à se méfier du succès d’un premier livre. « Moi, après le succès de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, j’ai dû quitter le Québec pour avoir la paix. Je me suis établi à Miami, de 1990 à 2002. Et là, j’ai pu écrire. »

« Écrire un livre, dit Laferrière, c’est faire de la longue et lente cuisson. Cela signifie qu’il faut parfois laisser reposer les ingrédients. C’est ce que j’appelle « le sommeil de l’écriture », et cela fait partie du processus de création. Quand on connaît le succès, tout s’accélère et on tombe dans la culture des grillades ! C’est un piège et il ne faut pas y céder. »

Connaître du succès, poursuit l’écrivain, c’est être aspiré par la conspiration du bruit. « Quand toute une ville vous dit que vous êtes bon et beau, il peut vous arriver d’y croire. Pour être un véritable écrivain, il faut être animé par quelque chose qui va au-delà de l’idée même de faire un livre, quelque chose de grand, quelque chose hors de soi. » Pour Laferrière, cette idée qui porte toute son œuvre pourrait se résumer ainsi : il est possible d’échapper à Duvalier.

Pour être écrivain, affirme Dany Laferrière, il faut lire. « Il faut lire comme un écrivain, c’est-à-dire en tentant de découvrir les petites passerelles, les petites ficelles utilisées par l’auteur. » Il faut aussi avoir de l’ambition, mais pas trop ! « Écrire ne doit pas être une tentative de dépassement de soi. »

Et la critique ? « La critique a droit à la parole une fois. Si tu as quelque chose dans le ventre, tu peux avoir la parole 30 ou 40 fois dans ta vie. Il ne faut pas s’émouvoir d’une mauvaise critique. Ou même d’une excellente. Il faut acquérir une sorte de vanité d’écrivain. Il n’y a que les nuits d’angoisse et d’encre qui comptent. La rencontre des sensibilités, la tienne et celle du lecteur. Le reste n’a que peu d’importance. On peut être imbuvable ou être adorable. On peut être invisible, comme Réjean Ducharme, ou grande gueule, comme Victor-Lévy Beaulieu. Toute morale reste à la surface. »

Les questions liées à l’identité et à l’immigration préoccupent les deux écrivains à divers degrés. « La main d’Iman, c’est l’histoire d’un rêve, celui que tout est plus beau ailleurs, dit Ryad Assani-Razaki. C’est beaucoup ce que j’entends dès que je rentre au Bénin. On m’écoute à peine et on me dit que tout est sans doute beaucoup plus beau ailleurs, au Canada ou aux États-Unis. Ce rêve, c’est le moteur de l’immigration. Quand on découvre la réalité, ça s’arrête. Le rêve prend fin. Quand on vit ailleurs, on se retrouve seul », dit-il.

Dany Laferrière porte un regard bien à lui sur ces questions. « J’ai bien ri quand j’ai vu les audiences de la commission Bouchard-Taylor. Déjà, au début des années 1980, du temps de mes errances au carré Saint-Louis, j’étais dans la modernité totale. Je lisais et je fréquentais Gaston Miron, Gérald Godin, Michel Tremblay et autres grands créateurs québécois. J’allais voir les grandes expositions au Musée des beaux-arts de Montréal. Ces gens-là qui souhaitaient « m’intégrer » à leur société, je ne les voyais pas au Musée des beaux-arts ou dans les librairies ! »