On ne rentre jamais à la maison

Extrait du roman On ne rentre jamais à la maison, par Stéfani Meunier, avec l’aimable autorisation des éditions du Boréal.

Extrait du roman On ne rentre jamais à la maison, par Stéfani Meunier

Pierre-Paul

J’ai rêvé de l’avenue Lorne. Quand je dis ça, les gens qui me connaissent savent de quoi je parle, même ceux qui ne m’ont pas connu enfant, même ceux qui ne savent pas que l’avenue Lorne est une petite rue de Montréal, tout près de l’Université McGill. Ils savent que j’y ai vécu, que c’est la rue de mon enfance et un souvenir que je chéris, que si j’étais Proust, À la recherche du temps perdu ne parlerait que d’elle. Ils savent aussi que lorsque je dis j’ai rêvé de l’avenue Lorne, ce n’est pas de la rue que je parle, mais de la maison. Ma maison, celle où j’ai habité de cinq à douze ans et qui restera toujours mienne. Quand je parle de cette maison, je ne dis pas ma maison, ni la maison de mon enfance, ni la maison de l’avenue Lorne. Je dis l’avenue Lorne. J’ai rêvé de l’avenue Lorne. Les gens qui me connaissent savent que ces rêves ne sont pas tous doux. J’ai mes rêves mélancoliques, ceux que je ne souhaite pas quitter et qui me laissent, au petit matin, déçu de me réveiller. Et j’ai mes cauchemars. Les gens qui me connaissent le savent. Les femmes qui ont partagé ma vie m’ont parfois entendu crier, ont souvent sursauté lorsque je me réveillais avec cette impression de tomber sur mon lit, le visage et le torse couverts de sueur, les cheveux mouillés, le souffle court. Les gens qui me connaissent savent que malgré les cauchemars, j’aime cette maison comme on aime l’endroit où notre cœur a pris naissance. Encore aujourd’hui. Et souvent je me demande quelle aurait été ma vie si nous ne l’avions pas quittée.

         Cette nuit, j’ai rêvé de l’avenue Lorne. Je montais l’escalier en colimaçon pour aller au grenier, chacun de mes pas faisait lever la poussière des marches de bois. Je passais la trappe et j’étais debout, dans le grenier. C’était sombre. La poussière, partout autour. Je suis resté quelques secondes sans bouger pour qu’elle se dissipe et que mes yeux s’adaptent à la pénombre. Au bout du grand couloir, devant moi, il y avait Charlie. Elle m’attendait.

         J’avais gardé la clé. Ça s’était fait tout seul. Quand mes parents avaient mis la maison en vente, j’avais d’abord essayé de les convaincre de ne pas faire ça. Ils avaient été gentils, ils s’étaient assis avec moi dans le salon comme si j’étais un membre influent de la famille et m’avaient dit que la maison était trop grande, qu’elle coûtait trop cher de taxes, que la facture d’électricité s’élevait sans cesse. Et si j’avais sorti tous les oui mais possibles, il semble bien que je n’avais aucun pouvoir décisionnel, et de toute façon l’agent immobilier venait le jour même poser la pancarte, ce qui rendait les choses très claires, bien sûr, j’avais douze ans mais je n’étais pas arriéré. Ils s’étaient assis avec moi sur le sofa moelleux et rouge du salon que j’aimais depuis que j’étais tout petit, tout de suite après le déjeuner, non pas pour me demander mon avis, mais bien pour m’apprendre ce qu’ils avaient décidé et ce qui allait se passer, maintenant. J’étais monté à ma chambre, je ne pouvais même plus avaler ma salive, ma gorge n’était pas serrée, elle était fermée, c’était comme si tous les tissus, là, à l’intérieur, essayaient de remonter et de me sortir par les narines et les oreilles, je sentais cette pression sur mon palais et il ne restait plus de place pour rien, mes glandes lacrymales étaient coincées, complètement aplaties par ma gorge remontée, alors j’avais les larmes aux yeux, forcément. Je me suis habillé pour l’école, au moins je n’avais pas à me casser la tête avec ça, je mettais la même chose, cinq jours par semaine, polo blanc, pantalon marine, chaussettes marine, blazer marine, souliers noirs. J’allais dans une école privée, je portais l’uniforme depuis l’âge de six ans, je m’en plaignais pour faire comme les autres, mais dans le fond, ça ne me dérangeait pas. Pas du tout. Mes parents avaient mis la maison en vente. Ça, ça me dérangeait. J’avais pris mon sac Adidas – le symbole en vinyle des années quatre-vingt -, j’avais descendu l’escalier, ma mère m’avait donné un baiser et un lunch, puis j’étais sorti.

 

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