Or en barre

Comme le pendule du professeur Tournesol, les ruées vers l’or ont toujours poussé les hommes à chercher fortune un peu plus à l’ouest. En lisant le deuxième roman d’Eleanor Catton, Les luminaires, on apprend qu’une semblable migration vers le couchant atteignit la Nouvelle-Zélande en 1864.

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Photo : Chronicle/Alamy

Klondike, Eldorado, Californie, Australie-Occidentale… Comme le pendule du professeur Tournesol, les ruées vers l’or ont toujours poussé les hommes à chercher fortune un peu plus à l’ouest. En lisant le deuxième roman d’Eleanor Catton, Les luminaires, on apprend qu’une semblable migration vers le couchant atteignit la Nouvelle-Zélande en 1864, quand 1 800 prospecteurs gagnèrent les champs aurifères de la côte Ouest et fondèrent la ville-champignon d’Hokitika.

Le port, les saloons enfumés, le bordel, la prison, le tribunal et les fumeries d’opium d’Hokitika servent de décor à ce monu­mental roman de 992 pages, qui a valu à son auteure (une Néo-Zélandaise née au Canada) deux hautes distinctions : le prix littéraire du Gouverneur général et le prix Man Booker 2013, dont elle fut, à 28 ans, la plus jeune lauréate.

À la manière d’un feuilleton de l’époque, Les luminaires multiplie les personnages, accumule les coïncidences et enchaîne les péripéties à un rythme échevelant. Un vieil orpailleur est assassiné dans sa cabane. Une fortune est trouvée sur les lieux. Un richissime prospecteur disparaît. Des pépites d’or sont cachées dans la doublure des robes d’une prostituée. Un politicien apprend qu’il a un demi-frère illégitime. Une aventurière se recycle dans le spiritisme. Un contrebandier extorque un bateau par chantage. Un trafiquant d’opium chinois cherche à venger son père. Une signature est contrefaite sur un testament. Douze conspirateurs, dont chacun détient une pièce du puzzle, font appel à un « pied-tendre » pour tenter d’éclaircir ces mystères. En cour, tout ce beau monde se parjure.

Il ne faudrait pas trop se fier à la facture surannée des Luminaires, cependant : l’œuvre repose sur un vertigineux échafaudage qui défie les lois les plus élémentaires de l’équilibre romanesque. En vraie prodige, Eleanor Catton a conçu ici ce qu’elle appelle « un polar astrologique », où le caractère et les actions des personnages sont ordonnés par le mouvement des astres et des planètes à travers les signes du zodiaque, selon 12 horoscopes mensuels (soit ceux de la ville d’Hokitika durant l’année 1866). De plus, le roman est divisé en 12 parties qui calquent la lune dans sa phase décroissante — elles sont de moins en moins longues, de sorte que la première fait quelque 400 pages, et la dernière, une seule —, limitant bientôt notre attention uniquement aux aspects plus obscurs de la trame.

Aux forces telluriques de l’or s’opposent ainsi celles, cosmiques, des corps célestes (les luminaires du titre), dont l’influence est d’autant plus pernicieuse que « dans la nuit noire des antipodes, où tout était renversé sens dessus dessous et rendu au chaos originel », il n’y a pas d’étoile polaire pour servir de point de repère, « comme si les formes anciennes avaient perdu tout sens en ces lieux ». Ceux venus en Nouvelle-Zélande chercher fortune se retrouvent donc les jouets d’un destin capricieux et tout à fait imprévisible, capable aussi bien de substituer des bagages que de soulever une tempête pour condamner un navire au naufrage.

Si tous ces éléments compliquent la tâche du lecteur et l’obligent à suivre attentivement chaque nouveau développement pour tenter de reconstituer la chronologie des événements, ses efforts sont amplement récompensés par le plaisir intense (et presque coupable) qu’apporte le dénouement. Car Les luminaires a beau être un vrai chef-d’œuvre, c’est d’abord et avant tout un roman jouissif, où les trouvailles s’accumulent comme autant de pépites qui, fondues ensemble, valent de l’or en barre.

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Les luminaires
par Eleanor Catton
Alto
992 pages, 34,95 $

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