Orgue cherche sauveur

L’orgue de l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus, à Montréal, intéresse Torontois et Japonais. Un comité de sauvegarde tente le tout pour le tout afin d’éviter qu’il ne quitte le Québec. Il ne lui manque qu’un miracle !

Photo : Tango7174 / GNU 1.2

Les premières notes de l’imposante Toccata en ré mineur, de Bach, résonnent dans l’église, déclenchant un miniséisme. « Cet orgue est capable de faire trembler les murs avec ses tuyaux de 32 pieds », dit l’organiste Yves Garand, fondateur du festival Orgue et couleurs, qui s’est installé au clavier. « Mais sa polyvalence lui permet aussi d’interpréter tous les répertoires », ajoute-t-il en enchaînant avec un air aux sonorités plus légères du compositeur français François Couperin, avant de se lancer dans une samba endiablée !

Il se pourrait cependant que plus une note ne fasse vibrer l’église. L’orgue devait être mis en vente le 1er juillet si le Comité de sauvegarde de l’édifice patrimonial ne parvenait pas à récolter 500 000 dollars d’ici cette date. Cette somme servirait de fonds d’urgence pour payer le chauffage pendant un an, assurer les travaux d’entre­tien qui ne peuvent attendre et réparer la façade, dont les pierres branlantes ont forcé la fermeture du lieu de culte, interdit au public depuis juin 2009.

Construit en 1915 par les frères Claver et Samuel Casavant, de Saint-Hyacinthe, le grand orgue de l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, est un véritable colosse avec ses 6 219 tuyaux et ses 90 jeux. Et le petit orgue de chœur qu’il comporte fait de l’église un des rares endroits au Québec où l’on peut interpréter le répertoire pour orgue et orchestre.

«Le Québec est depuis longtemps le fer de lance de la construction d’orgues en Amérique du Nord, explique le facteur d’orgues montréalais James Louder. Et il ne l’a jamais été autant qu’à l’époque des frères Casavant, dont on trouve les instruments sur cinq continents et dont l’entreprise a été le berceau de plusieurs écoles de fabricants d’orgues en Amérique. Celui du Très-Saint-Nom-de-Jésus est exceptionnel. »

Olivier Latry, titulaire de l’orgue le plus célèbre du monde – celui de Notre-Dame de Paris, qui a servi de modèle à l’instrument du Très-Saint-Nom -, partage cette opinion. Et comme bien d’autres, il a été estomaqué d’apprendre que cet orgue « unique » était menacé : une telle chose serait impensable en France, où la protection des orgues historiques est assurée par l’État.

Québec a bien consacré plus de 200 mil­lions de dollars à la préservation du patrimoine religieux depuis 1995, mais l’attitude plutôt désinvolte du ministère de la Culture à l’égard de l’orgue et de l’église du Très-Saint-Nom a de quoi surprendre. « Nous ne pouvons protéger tous les chats de ruelle », a déclaré au Devoir Valérie Rodrigue, attachée de presse de la ministre Christine Saint-Pierre. Pour reprendre le vocabulaire de l’orgue, disons qu’elle s’est trompée de registre…

Car il s’agit ici d’un chat de race, issu de croisements soigneusement pensés au fil des siècles et qui gagne constamment des prix depuis sa naissance. Au moment où il a été installé dans l’église, il était le premier au Québec par sa puissance, et le sixième en Amérique du Nord. À l’époque, de grands organistes, tel le Français Alexandre Guilmant, et de grands facteurs d’orgues, tel le Britannique Henry Willis, l’ont trouvé extraordinaire.

Au fil des ans, cependant, l’orgue et l’église ont été victimes de la désaffection des paroissiens… puis de Vatican II, qui a encouragé le remplacement des orgues à tuyaux par des guitares électriques. La paroisse du Très-Saint-Nom n’ayant pas échappé au courant, l’orgue est tombé en désuétude. Il n’a donc pas été jugé digne de protection lorsque le ministère de la Culture a procédé à une évaluation des orgues des églises du Québec, en 1994. À cette époque, la restauration exemplaire dont il sera l’objet – de 1995 à 1999, grâce à des fonds recueillis au sein de la population et à des subventions du Fonds du patrimoine religieux ainsi que du fédéral – n’était pas encore amorcée. Et personne n’avait alors songé à faire classer l’église monument historique, ce que le Comité de sauvegarde songe à faire, mais le processus pourrait exiger plusieurs mois.

Sera-t-il trop tard ? Des acheteurs potentiels, notamment de Toronto et du Japon, se sont manifestés. L’archevêché, qui a investi beaucoup d’argent dans l’édifice, se dit incapable de continuer à payer les factures. Perdre l’orgue signifierait condamner l’église, qui a été le bâtiment fondateur du quartier Maisonneuve, deuxième quartier industriel en importance au Québec à cette époque. Les bourgeois voulaient en faire un emblème. L’intérieur a donc été décoré par des artistes de renom, orné de feuilles d’or de 24 carats et de vitraux somptueux importés de France en 1917, en catimini, car le plomb était réquisitionné pour l’effort de guerre.

Le Comité de sauvegarde doit soumettre à l’État un projet visant à faire du Très-Saint-Nom un centre de l’orgue, consacré aux concerts, à l’enseignement et à la préservation d’instruments. Mais on ne mise pas que sur la générosité de Québec : on prie pour qu’un mécène se manifeste. Et qu’un miracle se produise. Des bénévoles qui s’affairent à l’Atelier d’histoire Hochelaga-Maisonneuve jusqu’à l’abbé Pierre Côté, vicaire épiscopal de la région du sud-ouest de Mont­réal, tous demeurent optimistes, même si le temps presse.

« Vendre cet orgue n’aurait pas de sens, insiste l’organiste Yves Garand : 700 000 dol­lars ont été investis dans sa restauration. Et déménager un tel instrument coûte une fortune, sans compter qu’un orgue est construit en fonction d’un lieu et d’une acoustique précise. Sortez l’orgue d’ici et il n’est plus un joyau. »