Orwell au-delà de 1984

Les écrits de George Orwell dans les années qui précèdent la publication de 1984 sont aussi, sinon plus, riches et intéressants à découvrir.

Photo : Oliver Bunic / AFP / Getty Images

L’élection de Donald Trump en 2016 provoqua une rupture de stock du livre 1984, le roman dystopique de George Orwell écrit à la fin des années 1940. Déjà un classique de la littérature scolaire, constamment réédité, ce roman connaissait alors une nouvelle jeunesse. C’est que le président allait brouiller toutes les pistes, amener la paranoïa au plus haut niveau de l’État, donner d’autres sens aux mots et à la réalité. Avec Trump, on verra fleurir ces « faits alternatifs », très proches de la « novlangue » proposée par Orwell. Quasi-personnage de fiction, Trump ressemble à ce Joker déjanté qu’imagine Salman Rushdie dans La maison Golden. « On découvrait que l’Amérique avait quitté la réalité, écrit Rushdie, pour entrer dans l’univers de la bande dessinée. »

George Orwell est passé du côté de la légende, cet état où un écrivain n’a plus besoin d’être lu pour être adulé. C’est lorsqu’on s’intéresse à l’auteur derrière 1984 qu’on réalise à quel point cette situation est étrangère à Orwell, à ses motivations, à sa conception de la vie et de la littérature. La dernière chose qu’il aurait voulue, c’est un monde orwellien. Il écrivait pour changer la direction du monde, non pour l’anticiper. Personne n’aurait été plus malheureux que lui d’être devenu un auteur qu’on lit comme s’il s’agissait de textes se rattachant à l’actualité. 

C’est pourquoi les écrits d’Orwell dans les années qui précèdent la publication de 1984 sont si riches et intéressants à découvrir. On pense à La ferme des animaux, bien sûr, mais c’est plutôt son Hommage à la Catalogne, sorte de récit autobiographique de son passage en Espagne lors de la guerre civile des années 1930, qui révèle les motivations profondes de l’écrivain, mais aussi ses doutes et ses peurs.

Né Eric Arthur Blair en Inde coloniale britannique en 1903 — il ne deviendra George Orwell qu’en 1933 —, il est très tôt intéressé par le rapport entre politique et littérature. Philippe Jaworski, dans sa préface à l’édition de l’œuvre d’Orwell dans la Pléiade, encapsule en quelques mots la pensée de l’auteur de 1984 : « Toute littérature est politique, et toute politique est mensonge et propagande. » Il est vrai qu’avec Orwell, l’écriture n’est pas un divertissement. Dès ses premiers textes, il dénonce le mépris, l’autoritarisme, les doubles discours. Dans son roman En Birmanie, publié au début des années 1930, il met en scène l’hypocrisie britannique. Il aura aussi écrit sur le sort des travailleurs en Angleterre — où il vécut quasiment toute sa vie, ses parents ayant très tôt rejoint la mère patrie —, sur les dysfonctionnements du régime soviétique et, bien sûr, sur l’Espagne. Dans Pourquoi j’écris, un texte court où il fait état de ses aspirations, il va jusqu’à soutenir que « l’intention politique » devrait être au cœur du travail de tout écrivain. 

Journaliste, essayiste, romancier — peut-être pour mieux faire avancer ses idées —, il est d’abord un idéaliste. Sa vision d’un « socialisme parfait » dans Hommage à la Catalogne relève de l’utopie, même si, bien avant d’autres, il perçoit le potentiel totalitaire du communisme. Homme frêle à la santé fragile, blessé au cou par un sniper lors de la guerre d’Espagne, il meurt de la tuberculose à 47 ans en 1950, tout juste après la parution de son dernier livre, 1984.

Hommage à la Catalogne : son livre sur la guerre civile espagnole

Tout comme L’espoir, roman d’André Malraux sur la guerre civile espagnole, Hommage à la Catalogne est écrit à chaud, juste après le retour d’Orwell en Angleterre, à l’automne 1937. Il rédige alors à partir de ses notes, prises sur le vif, un récit vibrant et marqué par la nécessité de témoigner. L’histoire n’est pas terminée. La guerre d’Espagne fait toujours rage. Dans moins de deux ans, Franco sera vainqueur et érigera un régime qui durera 36 ans, mais on l’ignore à ce moment. Hitler a déjà annexé l’Autriche, mais n’est pas encore entré en Pologne, à la suite du pacte de 1939 avec les Soviétiques. Staliniens et hitlériens qui se faisaient face en Espagne seront désormais dans le même camp lorsque débutera la Deuxième Guerre mondiale.

Hommage à la Catalogne est un livre beau et grave. On y sent toutes les vicissitudes d’une guerre intérieure où l’ennemi prend différents visages. Le fascisme n’a pas encore démontré tout son potentiel d’horreurs. Le stalinisme mystifie toujours une partie importante de la gauche. L’Espagne est cassée en mille morceaux, théâtre des opérations où deux des totalitarismes les plus durs et meurtriers du XXe siècle, l’hitlérien et le stalinien, se croisent en faisant mine de vouloir le bien du peuple espagnol. La gauche, fractionnée entre communistes, anarchistes et socialistes, y lutte en ordre dispersé contre les forces de Franco, appuyées par l’Allemagne et l’Italie. Orwell va en Espagne comme tant d’intellectuels de l’époque, dans le but de soutenir le gouvernement républicain et son expérience d’un socialisme non communiste contre les forces fascistes de Franco. S’il y va d’abord avec l’idée d’écrire des articles de journaux pour défendre des valeurs morales fondamentales, il aura tôt fait de s’enrôler et de se retrouver malgré lui au centre d’une guerre fratricide à gauche avec les staliniens qui ont noyauté le gouvernement républicain. À mi-chemin entre journal de guerre et roman policier, Hommage à la Catalogne est un récit puissant sur les désillusions, les luttes de pouvoir et les frontières poreuses entre le bien et le mal.

Dans de très belles pages, alors qu’il décrit les langueurs de la vie militaire sur la ligne de front — le manque de fusils, l’attente, le froid, l’inconnu, la peur —, Orwell introduit la notion de no man’s land, pour dépeindre ces terrains vagues entre deux lignes de front où personne n’ose s’aventurer, de peur de devenir la cible du camp adverse. Orwell lutte alors en Catalogne aux côtés d’une milice rattachée à l’armée républicaine, mais clairement antistalinienne. En décrivant ces territoires où chacun craint d’être canardé par l’autre, l’écriture d’Orwell trouve encore écho de nos jours. Le no man’s land d’aujourd’hui, c’est peut-être cette difficulté à faire connaître son point de vue sans être attaqué de toutes parts, chacun recroquevillé dans ses propres tranchées idéologiques, dans sa propre bulle. « La vérité est un concept tellement XXe siècle », écrit Rushdie avec sarcasme dans La maison Golden, publié moins d’un an après l’élection de Trump. « Aujourd’hui, ajoute-t-il, la question est de savoir si je peux surpasser la vérité en mentant. » Comme l’écrit Orwell dans son essai La littérature empêchée en 1946, « pour être corrompu par le totalitarisme, il n’est pas nécessaire de vivre dans un pays totalitaire ». La liberté individuelle, dit-il en somme, il faut la défendre face à la gauche comme face à la droite.

Orwell, Hemingway et Malraux : des écrivains en Espagne

Installé à Madrid plutôt qu’en Catalogne comme Orwell, Ernest Hemingway écrira une pièce de théâtre, La cinquième colonne — la seule qu’il signera d’ailleurs —, en pleine guerre, dans les derniers mois de 1937. Mais ce n’est que des années plus tard, avec Pour qui sonne le glas, qu’Hemingway proposera son grand roman sur la guerre civile. Dans les toutes dernières pages d’Hommage à la Catalogne, Orwell écrit qu’il fallait se méfier de sa partialité, de ses erreurs « et des distorsions fatalement entraînées par le fait de n’avoir été témoin que d’une portion des événements ». Hemingway n’a pas cette modestie. Avec Pour qui sonne le glas, il cherche, par la fiction, à présenter un récit qui sublime la vérité, alors qu’Orwell semble remettre sans cesse en question sa compréhension des événements. Ce sont deux versants de la littérature, les deux aussi riches que complémentaires.

Là où Orwell situe la morale et la politique au-dessus de tout, Hemingway installe la littérature en première place. C’est là tout ce qui sépare Orwell d’Hemingway. Chez l’un, la littérature sert la politique, chez l’autre, tout doit servir la littérature. Cela n’empêchera pas Hemingway de saluer Hommage à la Catalogne « comme un livre de premier plan, d’un homme de premier plan ». Ce qui vaut la peine d’être relevé lorsque l’on sait à quel point Hemingway pouvait être avare de bons mots pour ses pairs. Mais ce qui demeure pour toujours comme une médaille au blason d’Orwell, c’est qu’il aura été l’un des premiers intellectuels à être à la fois antifasciste et anticommuniste, une pensée qui le mènera jusqu’à 1984. 

André Malraux disait être allé en Espagne pour une raison morale, « soutenir les Espagnols de gauche ». La guerre d’Espagne restera à jamais au centre de sa vie, comme ce fut le cas pour Hemingway, et bien sûr pour Orwell. Cette guerre est une expérience d’engagement, de fraternité, mais aussi un choc de réalités. L’injustice, les mensonges, les aléas entre le vrai et le faux. Devenu ministre du général de Gaulle dans les années 1960, Malraux refusa net de visiter l’Espagne de Franco. Pour qui sonne le glas ne pourra être distribué en Espagne pendant des années. Orwell ne retournera jamais en Espagne après 1937, jusqu’à sa mort près d’une décennie plus tard.

Sur la vérité en littérature

Sur ce qu’il a vu et vécu en Espagne entre la fin de 1936 et l’été 1937, Orwell estime que « nul n’est ni ne peut être absolument fidèle à la vérité ». C’est que rien n’est jamais défini d’avance et chacun évolue dans une espèce de brouillard. L’œuvre d’Orwell peut être lue comme « l’almanach d’un quart de siècle de bruit et de fureur rédigé par un écrivain qui a toujours considéré qu’il n’existe pas de vérité sans observateurs, pas d’observateur indifférent », dit le préfacier de la Pléiade. « Nous devons nous y habituer : aux plus importantes croisées des chemins de notre vie, il n’y a pas de signalisation », écrivait Hemingway.   

Derrière le monde froid décrit par Orwell dans 1984 se cache un homme et un écrivain émotif qui a souhaité faire de l’écriture politique un art véritable. Dans un essai écrit en 1942, où il revient sur la guerre d’Espagne, Orwell commence par ces mots qui illustrent son état d’esprit : « Les souvenirs physiques, d’abord ; les bruits, les odeurs, le grain des choses. » C’est peut-être cette sensibilité, que l’on perçoit dans Hommage à la Catalogne comme nulle part ailleurs dans ses écrits, qui donne toute sa force à son récit.

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Ma connaissance des textes de George Orwell se limite essentiellement à deux ouvrages : 1984 que j’aie lu au début de ma post-adolescence, un livre que j’avais trouvé très inspirant et assez représentatif du présent. J’ai relu le livre plus tard avec un moindre intérêt.

Au début des années 2000 j’ai lu La Ferme des animaux dans sa version originale, c’était le livre préféré du mari d’une dame que je connaissais qui voulait que je lise le livre de son époux d’origine Danoise qui venait de décéder d’une longue maladie. Elle me l’a donc prêté. Et donc je l’ai lu. Je vois plus cela comme un passage de la mémoire d’un autre, plus qu’une œuvre littéraire de mon choix.

C’était plutôt pour elle, une manière de pouvoir parler à une oreille attentive de celui qui avait été l’amour de sa vie. Mais… les animaux ont-ils quelque forme de langage que nous ne saisissons toujours pas ? Qu’Orwell ou peut-être quelques autres comprenaient ?

Je suis d’une génération qui n’a pas vécu la Guerre d’Espagne, cependant j’ai connu des personnes qui l’ont faite dans chaque camp. Comme dans plusieurs guerres civiles, il est toujours difficile de se faire une idée claire de la situation. Plus récemment, le conflit en Bosnie-Herzégovine fut difficile à comprendre pleinement, dans ce cas aussi le « no man’s land » avait une signification.

Je me garde une « petite gêne » pour ce qui a trait au rôle de la Russie (Union soviétique) dans ce conflit espagnol, comme je me garde encore une autre « petite gêne » avec la situation qui prévaut au Nord-Est de l’Ukraine et en Crimée que l’Occident déclare toujours comme un territoire annexé. Ce qui selon moi n’est pas juste.

Les écrivains ont souvent une vision des batailles plus lumineuse et plus profonde que celle des historiens et plus encore des politiciens. Qui mieux que Léon Tolstoï pour nous décrire la bataille de Borodino de 1812 ? Qui meilleur qu’Alexandre Soljenitsyne pour soupeser les droits autonomistes des Criméens ?

Certainement le personnage de George Orwell et sa vie forment un roman que personne n’a écrit. Je pense à cet effet qu’Orwell était un personnage plutôt facétieux qui apprivoisait ses propres contradictions par quelques formes de fantaisies. Ne se définissait-il pas comme un anarchiste conservateur ?

Une définition de lui-même qui s’accorde presque comme un gant à celle de Boris Johnson…. « Big Bro » te dit c’que tu dois dire et faire, il n’est jamais très loin !

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