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10 questions à Stéphane Bourguignon

Avec son roman Sonde ton coeur, Laurie Rivers, Stéphane Bourguignon emmène ses lecteurs au fond de l’Idaho, dans un pays d’hommes grands et gros, au coeur bourru et à l’âme conservatrice. En cours d’écriture, pour s’imprégner de l’ambiance du lieu, le romancier et auteur des téléséries La Vie la vie et Tout sur moi a fait un séjour de deux semaines dans le Midwest américain.Vous avez dit que la décision de George Bush de faire la guerre en Irak en mentant à sa population avait été le germe de ce roman…- Ma réflexion est venue après la réélection de Bush. Je me suis demandé quel message ce président avait envoyé à sa population en mentant pour cautionner des gestes qu’il croyait légitimes. Qu’est-ce que ça avait comme conséquence dans l’inconscient collectif? Est-ce que des gens pourraient arriver à penser: « Si notre président agit ainsi, pourquoi pas moi? » C’est un peu l’histoire de Laurie l’institutrice, personnage principal de mon livre. En ayant sincèrement à coeur le bien-être de ses élèves, elle se met à faire des gestes discutables sur le plan de l’éthique. Elle croit que la fin justifie les moyens.Par ses gestes, votre personnage essaie d’exorciser un événement traumatisant enfoui dans son passé familial. Un peu comme Bush fils par rapport à Bush père?- Des gens disent que la guerre en Irak serait une façon pour Bush d’accomplir ce que son père n’a pas réussi. Que ce soit vrai ou pas, ce qui m’importait était de travailler avec l’héritage transgénérationnel, c’est-à-dire de voir comment, sans s’en rendre compte, on charge nos enfants de réparer des choses de notre passé. J’ai tissé les rapports entre mes personnages sur cette base.Votre voyage dans le Midwest des États-Unis vous a-t-il forcé à revoir des opinions que vous aviez sur ce pays?- Absolument. Même si j’avais beaucoup lu sur cette société, je m’en faisais un portrait qui manquait de nuances. Au sujet du rapport à la guerre, par exemple. J’ai compris que les Américains ne sont pas tous favorables à la guerre, mais qu’ils appuient quasiment tous leurs troupes. Une fois que la guerre est engagée, ils se disent: « Il nous reste à prier pour nos fils. » Si tu t’affiches trop anti-guerre, tu passes pour quelqu’un qui ne soutient pas les troupes. Et c’est très mal vu. On voit beaucoup d’autocollants sur les voitures qui disent: « On est avec vous, les gars. »Tous vos personnages sont croyants. La ferveur religieuse des Américains vous a fasciné?- Oui. C’est quelque chose qui me trouble beaucoup, que je ne comprends pas. Je ne suis pas croyant. Par contre, j’ai été élevé par des parents croyants et je suis allé à la messe jusqu’à mes 8-10 ans. J’ai peut-être la nostalgie d’un paradis perdu. Découvrir, à un moment donné, que Dieu n’existe pas, c’est perdre quelque chose. D’une certaine manière, j’envie les gens qui croient assez pour avoir l’impression d’être protégés, accompagnés.Est-ce que la géographie a une influence sur votre façon d’écrire?- Je ne suis pas un gars de descriptions. J’en mets un minimum pour donner aux gens une petite idée, puis j’espère qu’ils se font leur propre décor. Mais la géographie m’influence. Avant d’aller dans le Midwest, j’avais écrit la moitié du roman et le ton était assez romantique, vu l’idée que je me faisais de ces paysages-là et de l’influence qu’ils devaient avoir sur les habitants. En arrivant là-bas, j’ai tout réécrit. Le décor n’avait rien de romantique. C’était majestueux, mais rugueux, dry. Sans trop le décrire, je voulais que le paysage se reflète dans la narration.Les gens y sont pour beaucoup dans l’ambiance d’un lieu. Comment sont ceux du Midwest?- C’est un pays de géants de six pieds et cinq, barbus, qui vont à la chasse. J’étais là dans le temps de la chasse. Tout le monde avait des fusils. Les gens étaient tous en groupe, avec des gros pick-up. Je mesure cinq pieds et huit, et pourtant j’étais comme un nain dans cet univers-là. Même les femmes mesurent six pieds. C’était très intimidant. Dans les villages, les gens étaient suspicieux à mon égard. Pas agressifs, mais pas accueillants non plus. C’est reconnu pour être un coin passéiste et conservateur. Il y a beaucoup d’alcoolisme, de violence familiale, d’agressions contre les gais. Des Américains d’autres régions qui sont tannés du progrès viennent s’installer là. Il y a beaucoup de Mexicains dans la région, mais on ne les voit jamais en compagnie d’Américains. Ils ont leurs propres restaurants et bars.Les médias électroniques nous renvoient une image très forte du phénomène de l’obésité chez les Américains. Sur le terrain, c’est comment?- C’est moins répandu que je croyais. Je n’ai pas vu tant d’obèses que ça, mais tout le monde souffre un peu d’embonpoint. C’est normal, vu ce que les gens mangent. J’ai moi-même pris 10 livres en deux semaines. Il y a des patates frites à tous les repas! Ils raffolent de ce qu’aiment les adolescents, de la friture et des gâteaux.Vous abordez aussi le thème du suicide. Il paraît qu’il y a une haute saison des suicides, là-bas…- Le Midwest est la région qui enregistre le taux de suicide le plus élevé aux États-Unis, après l’Alaska. La haute saison commence en avril, quand le beau temps revient. Les gens trouvent alors intolérable de ne pas être capables, comme tout le monde, d’être heureux. Alors ils se tuent. C’est encore perçu comme une façon honorable de s’en sortir, là-bas. Surtout pour les hommes. C’est plus courageux à leurs yeux que de demander de l’aide.Vos romans précédents décrivaient des univers proches de vous. Celui-ci rompt radicalement avec le reste de l’oeuvre, par l’exotisme du sujet et le ton plus sérieux. Vous allez surprendre, non?- J’ai écrit ce roman en même temps que la série humoristique Tout sur moi. Ça a contribué au fait que ce soit un livre sans humour. J’ai besoin des deux pôles. À chaque nouveau projet, j’ai essayé de me réapproprier ma liberté totale et intégrale. Je ne veux pas que les gens m’attendent là où ils veulent que je sois. Je suis super-content de ce roman, parce qu’il me donne toutes les permissions pour la suite. C’est comme si, toute ma vie, je n’avais regardé que mon nombril, et que là je levais la tête pour me rendre compte que le monde existe!Deux jours après les attentats de New York, en 2001, le journal Le Monde titrait: « Nous sommes tous américains. » Êtes-vous d’accord?- Les États-Unis sont un pays tellement complexe. Je ne suis pas un Américain du Midwest, c’est certain! Un Américain de New York, peut-être davantage… Sonde ton coeur, Laurie Rivers, par Stéphane Bourguignon, Québec Amérique, 179 pages, 2007.

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La promesse de M. Schmitt

Éric-Emmanuel Schmitt a une tête de boxeur. Mais ce costaud, un poids lourd des lettres françaises, est un faux dur: il parle d’une voix douce qui ne laisse pas deviner l’étendue de ses compétences. «Ce qui me fascine dans le destin qui est le mien, c’est d’être lu aussi bien par des enfants que par des personnes très âgées. C’est merveilleux d’entendre une femme vous dire: “C’est ma fille qui m’a fait lire votre livre.” Avant, c’était plutôt des gamins qui me disaient: “C’est mon père qui m’a forcé à vous lire!”» Depuis sa première pièce, La nuit de Valognes, en 1991, ce touche-à-tout de la littérature a signé une vingtaine de romans, pièces, contes philosophiques, adaptations pour la télévision et livrets d’opéra, sans oublier un essai sur Diderot et un recueil de nouvelles, Odette Toulemonde et autres histoires, un best-seller tant en France qu’au Québec, qu’il vient lui-même de porter à l’écran (avec Catherine Frot dans le rôle-titre). Un de ses livres les plus populaires — il a été traduit dans une vingtaine de langues — est Oscar et la dame rose, qui réunit les lettres qu’un enfant malade écrit à Dieu quelques jours avant de mourir. Un sondage a montré que les Français plaçaient cet ouvrage parmi ceux qui avaient changé leur vie (aux côtés de la Bible, des Trois mousquetaires et du Petit Prince). Adapté pour le théâtre, ce conte, interprété par Rita Lafontaine, a été présenté en tournée dans différentes régions du Québec. Il sera donné au Monument-National, à Montréal, à partir du 13 mars, puis au Grand Théâtre de Québec, en mai. Pour son œuvre théâtrale, Éric-Emmanuel Schmitt a remporté un grand prix de l’Académie française, en 2001. Il a surtout gagné l’adhésion du public. Ses pièces, rythmées, pleines d’esprit et truffées de bons mots, ont souvent été portées, en France, par des grands noms du cinéma: Alain Delon et Francis Huster (Variations énigmatiques), Jean-Paul Belmondo (Frédérick ou Le boulevard du crime) et Bernard Giraudeau (Le libertin). Sa dramaturgie dépasse les frontières de la francophonie. Quoi qu’il soit peu apprécié en Grande-Bretagne, Schmitt suscite un véritable engouement en Allemagne. Son site Internet rapporte qu’il est, avec Goethe et Brecht, l’un des auteurs les plus joués sur les scènes germanophones. Il habite Ixelles, commune aux portes de Bruxelles. De passage à Paris, il m’a donné rendez-vous chez son éditeur, Albin Michel. Il est en retard. Une télévision tenait à l’emmener à l’École normale supérieure, la «grande école» qui l’a formé, lui ainsi que tant d’écrivains français, dont Jean-Paul Sartre et Jean d’Ormesson. Le tournage a été plus long que prévu. Il s’en excuse. Il n’a plus qu’une demi-heure à me consacrer. Je n’aurai pas le temps de lui demander s’il s’est installé en Belgique afin de ne pas payer, comme on pourrait le croire, cet «impôt sur la fortune» qui a poussé d’autres écrivains à s’exiler, de Michel Houellebecq (en Irlande) à Bernard Clavel (en Suisse). Schmitt s’inscrit en faux contre l’élitisme intellectuel à la française, dont il est pourtant le pur produit. Après une thèse consacrée à Diderot, il a certes été professeur de philosophie. Mais son métier, aujourd’hui, m’explique-t-il, c’est: écrivain populaire. Pourtant, Schmitt, 46 ans, s’exprime souvent de façon savante. Il cite Roland Barthes (le pape de la «nouvelle critique»), parle du Bildungsroman (le roman d’apprentissage à l’allemande), se réclame volontiers de la littérature du 18e siècle (Voltaire, Marivaux, Beaumarchais). Estimant «qu’on peut amener les gens très loin si on les prend bien par la main», Schmitt souhaite écrire des ouvrages accessibles. Le marché qu’il a passé avec ses lecteurs est un «pacte» qu’il résume en trois phrases: «Je ne vais pas vous emmerder. Je vais, si possible, vous surprendre. Et il y aura de l’émotion.» Roman ou théâtre, peu importe. Il veut intéresser. La forme lui serait dictée par le sujet. S’agit-il d’une crise à dénouer? Il se tournera vers le théâtre. D’un apprentissage à raconter? Il penchera alors pour le roman. «Je suis un épouvantable libertin», dit-il sur un ton qui tient à la fois de la boutade et de la confidence. «Je prends du plaisir à faire des tas de choses.» Schmitt a beau écrire dans les effluves d’une bougie à la lavande, il aborde des sujets hardis. Dans son roman La part de l’autre, il imagine la vie de Hitler si le jeune Adolf n’avait pas été refusé à l’Académie des beaux-arts de Vienne. Dans L’Évangile selon Pilate, il raconte l’histoire de Jésus du point de vue de Ponce Pilate, qui cherche à comprendre pourquoi le corps du crucifié a disparu. Dans la pièce Le visiteur, il évoque les visites qu’un patient, peut-être Dieu, rend au Dr Freud. Dieu est un sujet de préoccupation pour Schmitt. Né dans une famille athée des environs de Lyon, il est pourtant croyant. Il dénonce la «culture du néant», critique les intellectuels qui la propagent, ne comprend pas qu’on puisse être blasé devant la vie ou la mort. «Nous ne vivons pas dans l’absurdité, dit-il, mais dans le mystère. Je vis le fait d’être en vie comme une dette dont je suis reconnaissant. Dans ma jeunesse, j’ai vu partir trop d’êtres, des filles et des garçons, à cause du sida. Je vis chaque jour comme un jour de plus qui m’est donné et que ceux que j’ai aimés et qui ne sont plus là n’ont pas le privilège de vivre.» Il a trouvé la foi en se perdant. «La foi m’est tombée dessus en une nuit, au Sahara, où je me suis perdu plus de 30 heures sans eau ni nourriture, et où j’ai failli mourir, confiait-il récemment à l’hebdomadaire catholique La Vie. Au lieu d’éprouver de l’angoisse, j’ai trouvé la confiance, le sentiment d’être mis en rapport avec une transcendance.» Si ses pièces abordent les grandes questions, spirituelles et autres, elles le font souvent avec un goût prononcé pour les bons mots. Des exemples tirés de Variations énigmatiques: «On va beaucoup plus loin dans le sexe lorsqu’on ferme les yeux»; «On va beaucoup plus loin dans l’amour les yeux ouverts»; «L’adultère protège des sentiments»; «On doit la vie aux morts»; etc. On pense d’abord à Saint-Exupéry («Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction»). On pense surtout à Sacha Guitry, dont le théâtre de boulevard (plus de 130 pièces!) a diverti les Parisiens jusqu’à la mort de l’auteur, en 1957. Certaines de ses sentences — comme «Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui» — ont marqué. Schmitt paraphrase d’ailleurs cette citation de Guitry dans un de ses ouvrages, Ma vie avec Mozart, son œuvre la plus autobiographique. Dans cette «autofiction», Schmitt raconte comment la musique a sauvé la vie d’un adolescent qui lui ressemble étrangement. Si ce gamin mal dans sa peau songeait «sérieusement» au suicide, on se dit qu’il était peut-être homosexuel. Mais la raison de son angoisse n’est jamais précisée. De même, le narrateur aborde, sans les expliciter, les maux dont il souffre à l’âge adulte. Il semble dépressif, anxieux. On reste dans le flou. La seule maladie dont il reconnaît avoir été atteint est la «sophistication doublée d’une hypertrophie de la pensée», pathologie dont l’écoute de Mozart l’aurait guéri. Ce livre est une ode à un compositeur qu’il vénère (contrairement à Wagner, qui «parle aux puceaux et aux frustrés») comme un modèle. Schmitt écrit: «Je voudrais te rejoindre dans l’idéal d’un art simple, accessible, qui charme d’abord, bouleverse ensuite. […] De tout temps, la production artistique s’est divisée entre art noble et art populaire, que ce soit en littérature, en peinture, en musique. De tout temps, Mozart donne la solution.» À Paris, Schmitt a réussi à diviser une critique qui se contente souvent de ronronner gentiment. Ceux qui l’aiment l’adorent. L’enfant de Noé, conte sur les rapports entre juifs et chrétiens? «Lumineux» (Lire). Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran? Un «bijou d’écriture, d’émotion, d’humour» (L’Express). L’Évangile selon Pilate? Un «livre humain, terrible et nécessaire» (Le Magazine littéraire), un «numéro d’équilibriste intrépide» (Le Point). Mais ceux qui ne l’aiment pas l’exècrent. Ma vie avec Mozart? «M. Schmitt égrène les banalités sur un ton de prêche à l’usage des demeurés» (Le Figaro). Le libertin? «L’opportuniste Éric-Emmanuel Schmitt […] racole en permanence un public de théâtre bourgeois et conformiste parce qu’il flatte sans complexe et avec force vulgarité ses valeurs» (Télérama). Oscar et la dame rose? «[Schmitt] ne fait pas de la littérature, mais de la politique, et elle est plutôt basse, car il ne défend que sa propre cause» (Le Figaro). Il est vrai que Schmitt va parfois un peu vite en besogne. Le recueil Odette Toulemonde, par exemple, a été écrit, de son propre aveu, «sur des bords de table». On sourit lorsqu’on lit que le personnage dont le nom donne son titre à la première nouvelle, Wanda Winnipeg, est une des femmes les plus riches du monde. Une dame Winnipeg?! Schmitt dit avoir choisi ce nom parce qu’il évoquait «quelque chose d’anglo-saxon dans la fortune». Tant pis si ce mot d’origine crie signifie «eaux boueuses». D’autres ouvrages, pourtant plus étoffés, renferment des anachronismes stupéfiants. Dans L’Évangile selon Pilate, on comprend mal pourquoi Ponce Pilate fait allusion à une querelle théologique (sur le sexe des anges) qui n’aurait eu lieu qu’un millénaire après sa mort. Marguerite Yourcenar, auteure de Mémoires d’Hadrien, dont l’action se situe à peu près à la même époque, nous avait habitués à plus de rigueur. On peut amener les gens très loin si on les prend bien par la main, comme dit Schmitt. Toujours faut-il vouloir les y amener. À force de galoper d’un livre à l’autre, Schmitt en a-t-il toujours le temps? Pas le temps de lui poser la question. Une radio l’attend.

Culture

La fin du monde est à quelle date?

Les prophètes de l’apocalypse ne ménagent pas leurs avertissements! Ainsi, les professeurs Jean-François Narbonne (toxicologue) et Dominique Belpomme (cancérologue) prévoient la fin de l’humanité vers 2060, par stérilité généralisée du sperme masculin due aux pesticides et autres polluants. Si, malgré cela, nous survivons, nous serons entraînés dans des guerres atroces et nous nous suiciderons avec des armes nucléaires. «Rien là d’impossible: la tragédie de l’homme est que, lorsqu’il peut faire quelque chose, il finit toujours par le faire», écrit Jacques Attali dans sa Brève histoire de l’avenir, d’autant plus brève que les bombes atomiques sont de plus en plus à la portée de fous. Pour sa part, Serge Latouche prédit un«écocide», si l’on ne fait pas avec lui Le pari de la décroissance. Allons-y pour les cauchemars du siècle! L’école de la décroissance a le mérite de regarder la réalité en face: «La concurrence et le marché, qui nous fournissent notre dîner aux meilleures conditions, ont des effets désastreux sur la biosphère.» Serge Latouche fait partie des «objecteurs de croissance», qui s’émeuvent de la mondialisation de l’économie. On peut penser à l’épuisement de la mer ou des forêts. Mais il y a suffisamment d’autres preuves de pollutions mortelles, de destruction des écosystèmes et de disparition d’espèces végétales ou animales qui inquiètent. Serge Latouche ne voit qu’un coupable, le capitalisme, à l’origine du «triomphe absolu de la religion de la croissance». Le tout à l’économie, c’est la culture du PIB (le produit intérieur brut), dont on sait qu’il additionne sans états d’âme aussi bien les accidents de voiture et les effets des inondations que la production industrielle. Il est vrai que nous ne mesurons pas vraiment la folie marchande: combien de carburant faut-il dépenser pour transporter jusqu’au Canada, sur des milliers de kilomètres, un litre de jus de poire d’Afrique du Sud, un kilo de café d’Éthiopie, un camembert de France, des avocats du Mexique ou des ananas d’Hawaï? Si, pour tout produit, on indiquait son prix réel de pollution, nous prendrions peut-être la mesure de nos caprices. Quand un jeune couple québécois, après avoir mis au bac de recyclage ses emballages et ses bouteilles, s’envole en vacances vers Cuba, le coût planétaire de l’avion annule 1 000 fois la démarche écologique de sa bonne conscience hebdomadaire. Les chiffres avancés par Serge Latouche sont inquiétants: l’auteur mesure «l’empreinte écologique» de nos activités par rapport à la capacité de la planète de faire face aux demandes humaines. Ainsi, chaque semaine, en Chine, un million de campagnards migrent vers les villes, avec en tête le modèle de consommation américain. Or, selon les statistiques sur les ressources disponibles, la terre ne peut subvenir aux besoins de plus de trois milliards d’humains. «Sommes-nous déjà surpeuplés?» On croirait entendre Thomas Malthus, qui proposait, en 1798, la restriction volontaire des naissances dans son Essai sur le principe de population. Les «objecteurs de croissance» ne se contenteront pas de la simplicité volontaire dont parlait Épicure («L’homme qui ne sait se contenter de peu, ne se contente de rien»). Il nous faut, disent-ils, envisager une «décroissance heureuse». Cela entend transformer nos sociétés productivistes en sociétés économes, diminuer les heures de travail pour qu’on puisse se consacrer à une culture conviviale. Et surtout, insiste Serge Latouche, n’allons pas tomber dans le piège du «développement durable», oxymoron qui n’est qu’une mystification politique. Nous devons décroître, nous appauvrir matériellement, retrouver l’essentiel. «On pourrait peindre l’enfer comme un lieu d’abondance inaccessible et le ciel comme un lieu de frugalité partagée.» Le vrai problème, c’est que même si l’on sait que la croissance actuelle est suicidaire, personne ne croit vraiment que l’humanité va disparaître à court terme. Nous préférons attendre les catastrophes. Jacques Attali, que dénonce par ailleurs Serge Latouche pour son délire technoscientifique, partage globalement le même diagnostic et va plus loin encore dans les prédictions pessimistes. Attali situe la tragédie de l’humanité dans une perspective historique du développement, dont il retrace au pas de course, et avec brio, les diverses étapes sur les cinq continents. L’histoire du monde, écrit-il, est celle de la libération de toute contrainte. Derrière le capitalisme, il y a le désir de liberté qu’offre l’ordre marchand. Si l’Asie entendait libérer l’homme de ses désirs, l’idéal judéo-grec est que l’homme puisse au contraire les assouvir. Dans cette perspective, c’est le marché à l’occidentale qui l’emporte. «Le capitalisme ira à son terme: il détruira tout ce qui n’est pas lui.» Il n’y a pas d’autre utopie à l’horizon. Jacques Attali prédit l’affaissement des démocraties et l’avènement d’un «hyperempire»,qui fera «de chaque minute de la vie une occasion de produire, d’échanger ou de consommer de la valeur marchande». Il prédit la fin de l’Empire américain vers 2025; l’hypermarché mondial suivra, parcouru par des pirates terroristes et les corsaires de la Bourse. Les intérêts des consommateurs passeront avant ceux des travailleurs, l’Asie dominera. Les deux moteurs principaux de l’économie nouvelle: protéger et distraire; l’avenir appartient donc aux compagnies d’assurances et aux cirques de toutes sortes. Le monde se disloquera, les services publics disparaîtront, des armées de mercenaires protégeront les États affaiblis. «L’Occident de demain ressemblera à l’Afrique d’aujourd’hui.» Dans cette culture, la solitude nous attend au bout du chemin et «chacun sera son propre gardien de prison». Devant l’hypercroissance qui s’affirme, Serge Latouche propose de tout arrêter et de revenir en arrière, de ne plus délocaliser, mais de sédentariser, de se contenter de produire dans le pays, comme le font les artisans du terroir. Jacques Attali, au contraire, met toute sa foi dans la raison raisonnable, le nomadisme et l’invention de technologies performantes. Nos essayistes n’annoncent ni l’un ni l’autre des lendemains enchanteurs; les enfants qui naissent aujourd’hui auront 50 ans quand, selon eux, disparaîtra la civilisation que nous connaissons. Il ne reste plus qu’à faire mentir les prophètes. — Le pari de la décroissance, par Serge Latouche, Fayard, 302 p., 32,95$. Une brève histoire de l’avenir, par Jacques Attali, Fayard, 422 p., 34,95$.

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Les disques

Autour de Christophe Colomb Paradis perdus. Montserrat Figueras, soprano; les ensembles Hespèrion XXI et La Capella Reial de Catalunya, dir. Jordi Savall. Livre-disque (2 CD). Alia Vox AVSA9850A+B. L’infatigable et indispensable Jordi Savall, le Catalan qui a redonné vie à la viole de gambe, a célébré le quadricentenaire de la première édition de Don Quichotte, en 2005, par un superbe livre-disque où il mettait en contexte musical des extraits de l’œuvre de Cervantès. Un an plus tard, il récidivait en soulignant, cette fois, le 500e anniversaire de la mort de Christophe Colomb. Somptueuse: c’est le mot qui décrit le mieux cette réalisation, qui se présente comme un livre de luxe garni de deux CD. Paradis perdus fait plus que brosser un tableau d’époque. Le titre fait allusion aux diverses cultures qui ont marqué l’Espagne au temps du grand amiral. Les textes récités et les musiques vont d’un récit prophétique de Sénèque, annoté par Colomb lui-même, qui annonce la découverte future d’un monde nouveau par un marin intrépide, à un Miserere de la Renaissance espagnole qui aurait pu être chanté aux funérailles du découvreur. Entre les deux, des pièces instrumentales de la fin du 15e siècle exécutées par les ensembles qu’a fondés Savall, sur instruments d’époque, naturellement. Plus des airs espagnols interprétés par le soprano éthéré de Montserrat Figueras, qui alternent avec d’autres chants en hébreu, en araméen, en arabe ou en quechua. Ils évoquent aussi bien l’exode des Juifs ordonné par les souverains espagnols que la conversion forcée des Maures ou la conquête de l’Amérique. Dans le très beau texte d’introduction, Savall dit, notamment, vouloir «donner à ce projet le sens d’un geste nécessaire de réparation envers tant d’hommes et de femmes ayant appartenu à l’une ou l’autre de ces cultures ou croyances différentes des nôtres, et dont nous n’avons pas été capables de comprendre et respecter la différence». En ces temps troublés où resurgit la difficulté d’accepter la différence, l’enchantement de ces paradis perdus arrive à point nommé. Debussy à l’orchestre Children’s Corner. Œuvres pour piano de Claude Debussy orchestrées par André Caplet, Ernest Ansermet, Leopold Stokowski, Maurice Ravel et Henri Busser. Orchestre symphonique de Québec, dir. Yoav Talmi. ATMA SACD2 2377. Le chef d’orchestre Yoav Talmi, directeur artistique de l’Orchestre symphonique de Québec depuis 1998, est connu pour faire accéder au plus haut niveau les orchestres dont il accepte la charge. Non seulement il ne fait pas mentir sa réputation à Québec, mais il accumule les idées originales: c’est lui qui a entraîné l’OSQ dans l’aventure du Concerto de Québec, d’André Mathieu, ressuscité par le pianiste Alain Lefèvre. Le voici maintenant dirigeant sa formation dans des orchestrations d’œuvres de Debussy, signées par des compositeurs et chefs d’orchestre de renom. Le maître français de l’impressionnisme musical a surtout écrit pour le piano, mais sa musique aux nuances chatoyantes se prête on ne peut mieux aux couleurs infinies de l’orchestre, présentes ici dans toutes leurs subtilités. En dépit du titre — Debussy lui-même a choisi la formule anglaise Children’s Corner, reflet de l’anglophilie du début du 20e siècle en France —, il ne s’agit pas de musique pour enfants, et le programme juxtapose des œuvres rarement jouées et d’autres bien connues, en particulier Clair de lune, dont on nous propose deux orchestrations différentes. Une autre bonne idée de Yoav Talmi. Hilary, première dame Hilary Hahn: A Portrait. Erich Wolfgang Korngold: Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, op. 35. Hilary Hahn, violon, Philharmonie de Berlin, dir. Kent Nagano. Wolfgang Amadeus Mozart: Sonate pour violon et piano, K. 301. Hilary Hahn, violon; Natalie Zhu, piano. DVD DG 00440 073 4192. Ce concert-portrait sur DVD confirme, si besoin était, l’intelligence musicale, l’humilité artistique, la polyvalence et la grâce de Hilary Hahn. À 27 ans, la violoniste américaine a déjà plus de 12 ans de carrière à son actif, et les entrevues qui encadrent les deux concerts révèlent une maturité que pourraient lui envier des interprètes quinquagénaires. En prime, le concert berlinois nous montre notre Kent Nagano en grande forme, à la tête de son ancien orchestre.

Culture

Appelez-la Angèle

Septième d’une famille de huit enfants confortablement établie à Saint-Norbert, P.Q., dans la région de Lanaudière, la petite Angèle Dubeau, quatre ans, suppliait sans cesse sa maman de lui faire apprendre le «ouelloncielle». Tous ses frères et sœurs jouaient d’un instrument de musique. Après l’école, les enfants se réfugiaient dans les divers recoins de la maison et répétaient leurs pièces. Le père, propriétaire des Parquets Dubeau, entreprise située de l’autre côté de la rue, s’accommodait fort bien de la cacophonie qui en résultait. Ce qui faisait rêver la petite blondinette Angèle, c’était le violoncelle, en raison de sa taille imposante et de sa sonorité grave. Sa mère lui proposait plutôt de se mettre au violon, un instrument plus adapté au physique d’une enfant de quatre ans. Elle eut recours pour la convaincre à un habile stratagème. «Voici un bébé ouelloncielle», a-t-elle dit à sa fillette en lui tendant un premier petit violon. Satisfaite du compromis, la gamine s’est prise d’affection pour l’instrument et en a tiré rapidement quelques mélodies. «Je lui mettais une couverture et je l’embrassais en lui souhaitant bonne nuit, le soir, avant de me coucher, comme on le fait normalement avec une poupée», se rappelle la violoniste. Ce fut le début d’une véritable histoire d’amour, qui se poursuit toujours. Angèle Dubeau célèbre cette année ses 30 ans de carrière. Elle vient tout juste de lancer pour l’occasion un album solo. Le 2 mars, à la Place des Arts, le festival Montréal en lumière soulignera cet anniversaire par un spectacle au cours duquel la violoniste sera entourée, entre autres, de ses complices de La Pietà de même que par les pianistes Oliver Jones et Anton Kuerti. Yuli Turovsky y sera aussi. Lui, il joue du «ouelloncielle» comme un dieu… Au fait, comment expliquer qu’Angèle célèbre ses «30 ans de carrière» alors qu’elle a fait ses premières gammes et donné ses premiers coups d’archet il y a 40 ans? «C’est que, pour moi, ma carrière a commencé le soir où j’ai donné mon premier véritable concert, à Joliette, à la salle du Séminaire, après avoir gagné un concours. J’avais 15 ans. Pour la première fois, mon nom était inscrit sur une affiche et sur les billets. À la fin de la soirée, mon père avait offert le champagne à tout le monde. Dans mon esprit, cela demeurera toujours le “jour un” de ma carrière», dit-elle. Celle qui allait devenir la plus populaire des musiciennes classiques québécoises a d’abord étudié, à Joliette, avec le réputé père Rolland Brunelle. Ce pionnier de l’enseignement musical avait flairé un talent exceptionnel. La jeune violoniste a poursuivi son apprentissage au sein des Petits Violons de Jean Cousineau, puis au Conservatoire de musique de Montréal. Elle en est sortie en 1976 avec le premier prix. La même année, elle a gagné le prestigieux concours de musique de l’OSM, ce qui lui a valu de jouer en solo avec l’Orchestre symphonique. Dès cette époque, elle avait le privilège de pratiquer son art sur un stradivarius datant de 1733, celui qui appartenait auparavant au virtuose Arthur Leblanc. Elle a dès lors multiplié les tournées. D’abord sur la scène nationale, puis à l’étranger. Elle a étudié à la célèbre Juilliard School of Music, à New York, puis auprès de Stefan Gheorghiu, à Bucarest, en Roumanie. Elle a donné des concerts en Chine, à Tokyo, à Paris et dans diverses villes du Moyen-Orient. Sans pour autant renoncer à la carrière internationale, elle a choisi de s’établir à Montréal au milieu des années 1980. De 1994 à 1997, elle a animé Faites vos gammes, à Radio-Canada, une émission de télévision qui lui permettait de transmettre sa passion de la musique. «À partir de ce jour-là, on s’est mis à me dire “bonjour, Angèle!” plutôt que “bonjour, madame Dubeau” quand on me croisait dans la rue», dit-elle. La violoniste a animé une autre émission en 2001 (La fête de la musique) et avoue volontiers qu’elle aimerait bien revenir au petit écran, toujours dans le but de faire partager sa passion et de poursuivre son œuvre «pédagogique». En 1997, Angèle Dubeau fonde La Pietà, ensemble de 12 musiciennes qui propose un répertoire éclectique: Vivaldi, Saint-Saëns, Liszt, Debussy, Brahms, Glazounov et Dompierre, mais aussi les Beatles, Astor Piazzolla et Ennio Morricone. Les enregistrements de l’ensemble se vendent par dizaines de milliers. Le succès de La Pietà dépasse les frontières du Québec. Les musiciennes effectuent régulièrement des tournées. «La dernière fois, nous avions loué un autocar spécialement aménagé, avec des lits, une cuisinière et tout, comme les groupes rock. Il fallait nous voir, après les spectacles, boire notre petite bouteille de vin et nous raconter des histoires. Nous avons eu un plaisir fou.» L’automne dernier, l’ensemble a présenté son concert dans 10 États américains, du Montana à la Californie. Le père Fernand Lindsay, fondateur du Festival international de Lanaudière, a connu Angèle Dubeau alors qu’elle n’était qu’une enfant. «Elle séjournait au camp musical que j’anime tous les étés. Elle était bien sûr le premier violon de l’orchestre que nous formions au camp», se souvient-il. Depuis ce temps, il voit en elle une «musicienne exceptionnelle et généreuse» qui est aussi une «grande ambassadrice» de la musique. L’actualité a rencontré Angèle Dubeau à Montréal. Vous êtes devenue avec les années une ambassadrice de la musique classique. D’où vient cette volonté de transmettre votre passion à un large auditoire? — J’ai toujours voulu faire partager ma passion au plus grand nombre de personnes possible. Il me semble que c’est ce à quoi devrait aspirer tout musicien. Quand tu passes toutes ces heures et toutes ces années à perfectionner ton art, quand tu as un plaisir fou à l’exercer, tu as envie de transmettre cette joie. Ce dont je suis très fière, c’est qu’il m’arrive souvent de rencontrer des musiciens plus jeunes qui me disent que je leur ai donné la petite étincelle qu’il fallait pour qu’ils se consacrent à fond à leur art. Ce n’est pas rien. À quand remonte ce désir plutôt rare dans l’univers de la musique dite classique? — À l’enfance, sûrement. À l’école primaire, j’étais assez différente des autres, avec mon violon. Ce serait mentir de dire que je ne me faisais pas un peu taquiner. J’avais droit à des «zing-zing» et autres moqueries, à des regards interrogateurs. Pour m’en sortir, j’ai joué devant les autres élèves, je leur ai expliqué ce que je faisais. Je me suis rendu compte que dès qu’ils me comprenaient et qu’ils saisissaient un peu mieux ce qu’est la musique, ils me respectaient. J’en ai tiré une leçon qui me sert toujours. Les adultes peu familiers avec la musique classique sont exactement comme mes camarades de classe du temps. Plus on leur fait écouter de musique, plus ils en comprennent le sens, plus ils l’aiment, plus ils en saisissent la beauté. J’ai été la première au Québec à démystifier le monde de la musique classique. Je n’ai pas eu peur d’aller jouer à la télé devant des gens qui n’ont jamais entendu une note de musique classique, que ce soit aux Tannants [à TVA dans les années 1970] ou à Allô Boubou [à Radio-Canada dans les années 1980] dans le temps. Les gens ont fini par m’adopter. En quoi le monde de la musique classique est-il différent, trois décennies après vos débuts? — Quand j’ai commencé, à 15 ans, il y avait une majorité de têtes blanches dans les salles. Aujourd’hui, cela ne fait aucun doute, le public a rajeuni. Après les concerts de La Pietà, à New Richmond, à Montréal ou dans des petites villes américaines, il est fréquent que des enfants et des adolescents viennent me voir. Ils me font signer leurs cahiers de musique, parfois même leurs violons. Certains ados me disent: “T’es cool, toi!” Pour une musicienne qui met l’accent sur un répertoire classique, il n’y a pas de plus beau compliment. Cela dit, je n’ai pas l’esprit cloisonné. Je prends autant de plaisir à jouer des Danses hongroises de Brahms qu’un air de jazz de Dave Brubeck ou un reel endiablé tiré du folklore. Vous étiez une enfant prodige et vous passiez des heures et des heures à répéter. Avez-vous, avec le recul, le sentiment que l’on vous a volé une partie de votre enfance? — Oh que non! J’ai eu une enfance normale. J’ai joué au baseball et au football avec les autres enfants. Mais il est vrai que j’ai tout de même travaillé fort. À huit ou neuf ans, je faisais au moins trois heures de violon par jour. C’est bien beau, les dons, le talent et tout et tout, mais il n’y a pas de secret: il faut travailler. Avez-vous déjà songé à abandonner le violon? Avez-vous déjà eu des passages à vide, pas envie de «pratiquer»? — J’ai fait quelques mauvais coups, lorsque j’étais enfant. Un été, mon frère, qui jouait de l’alto, et moi, nous nous étions enregistrés avec un petit magnétophone. On faisait jouer la cassette pour faire croire à ma mère qu’on travaillait, mais on jouait plutôt aux cartes. Le manège n’a pas duré longtemps. J’étais incapable de mentir sans rougir. Le violon fait partie de moi. Il n’y a jamais eu un moment dans ma vie où je me suis dit: je prends la décision de devenir violoniste. Cela s’est fait naturellement. Le violon a accompagné toutes les étapes de ma vie. Mes amitiés, mes loisirs, mes voyages: tout s’est organisé autour de la musique. J’ai grandi dans cet univers. Quand j’étais adolescente, le père Lindsay m’emmenait avec lui à Carnegie Hall, à New York, pour m’initier au grand répertoire. Je n’avais pas conscience de mon privilège, tout ça me semblait naturel. Mon plaisir de jouer est là plus que jamais. L’été dernier, sur ma terrasse, à Tremblant, j’ai vécu des moments de joie extraordinaires en préparant cet album solo. Après vos études en Roumanie et un séjour à Paris, vous avez décidé de revenir à Montréal plutôt que de vous installer dans une grande capitale, comme le font généralement les solistes. Pourquoi? — J’aime Montréal et j’ai fait le pari de poursuivre une carrière internationale tout en demeurant ici. Avec le recul, je ne regrette pas du tout cette décision. J’ai trouvé ici un équilibre qui me nourrit. J’ai rencontré Mario Labbé [président fondateur de la maison Analekta, une success story dans le domaine du disque classique], qui fut d’abord mon imprésario avant de devenir mon mari — un scénario connu, au Québec! J’ai pu fonder une famille [elle a une fille de 14 ans] et avoir une vie relativement normale tout en continuant le violon. J’ai une vie en dehors de la musique. Je peux faire du ski, par exemple! Tenez, au fait, demain matin, je serai la première à descendre les pistes du mont Tremblant…

Culture

La face cachée de Disney

Walt Disney au Musée des beaux-arts de Montréal? Mais que vient faire ce parangon de la culture de masse américaine dans ce lieu quasi sacré qui célèbre normalement le génie des Girodet, Manet et Picasso de ce monde? Que vient faire cet États-Unien autodidacte que l’on disait peu cultivé dans ce temple de la culture? Aurait-on idée de servir des Big Mac au restaurant Toqué? Fruit d’une collaboration inusitée entre la Réunion des musées nationaux de France et le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), l’exposition Il était une fois Disney a d’abord été présentée à Paris, aux Galeries nationales du Grand Palais, de septembre à janvier, où elle a attiré 260 000 visiteurs. Elle prendra l’affiche au MBAM du 8 mars au 24 juin. À la visite de presse organisée à Paris, à la mi-septembre, les réactions des journalistes allaient d’un extrême à l’autre. Un reporter télé n’a pu s’empêcher de sortir son cellulaire et d’appeler ses patrons avant même d’avoir tout vu. «C’est génial! On y démontre clairement que sans l’art européen, Disney n’existerait pas. Fascinant!» a-t-il dit. À l’opposé, un journaliste d’un quotidien parisien, qui a lui aussi joint son rédacteur en chef avant de franchir la dernière salle, était pour sa part incapable de retenir son indignation. «C’est nul! Il n’y a surtout pas un mot sur le passé maccarthyste de Disney, un anticommuniste notoire. C’est une honte de proposer une telle exposition dans un musée national!» a-t-il éructé. Bruno Girveau, commissaire général de la manifestation, s’attendait à des sourires perplexes, voire à des réactions hostiles. Il était risqué de placer au rang des grands artistes un créateur aussi populaire que Disney. S’il l’a fait, c’est par conviction. «Walt Disney se hisse parmi les figures les plus importantes du cinéma et, plus largement, de l’art du 20e siècle», affirme-t-il avec assurance. Lui consacrer une exposition dans un grand musée posait nécessairement la question du rapport de contradiction, en apparence, entre la culture savante et la culture grand public. «Or, dit Bruno Girveau, Disney fait justement le pont entre ces deux mondes, et c’est ce lien profond que l’exposition met en évidence.» L’idée, explique Guy Cogeval, directeur sortant du Musée des beaux-arts de Montréal — il quittera ses fonctions en juin —, était de «rapprocher les dessins originaux des studios de Disney des œuvres et des créations de l’art occidental qui les ont inspirés». Cogeval, qui rêvait d’une telle manifestation depuis longtemps, a soutenu le projet avec enthousiasme. Soulignons qu’il n’en est pas à ses premières audaces, lui qui a confondu les sceptiques plus d’une fois, notamment à l’occasion de l’exposition Hitchcock et l’art, présentée au MBAM en 2000 et 2001. Il fait cette fois le pari de démontrer que les célèbres personnages de Disney ne sont pas nés de l’imaginaire de cet Américain du Midwest, mais hérités d’œuvres de «haute culture de l’art occidental». Ainsi, rappelle-t-il, le château de La Belle au bois dormant s’inspire à la fois des châteaux de Louis II de Bavière et du palais du Louvre représenté dans une enluminure des Très riches heures, des frères de Limbourg, exécutées pour le compte du duc de Berry. Pour un Nord-Américain qui, depuis son enfance, a baigné malgré lui dans l’univers de Disney et qui a visité Disneyland, cette exposition sera un choc, dans la mesure où on y prouve que celui qui symbolise l’Amérique s’est inspiré de l’art européen. Il y a même tellement puisé qu’on le soupçonne carrément de plagiat. Il a fallu choisir, circonscrire le sujet. L’exposition ne s’attarde pas du tout à l’«entreprise» multinationale Disney (chiffre d’affaires: 8,6 milliards de dollars), pas plus qu’aux parcs d’attractions, aux films avec personnages interprétés par des acteurs ou aux documentaires. «Nous ne voulions pas raconter la saga Disney. D’autres l’ont fait», dit Guy Cogeval. Les commissaires ont plutôt choisi de se concentrer sur les longs métrages d’animation produits sous la direction personnelle de Walt Disney, de Blanche-Neige et les sept nains (1937) au Livre de la jungle (1967), ce qui comprend notamment Cendrillon, Alice au pays des merveilles, Pinocchio et Fantasia. L’exposition ne propose pas de monographie exhaustive, mais fournit aux visiteurs quelques éléments biographiques qui permettent de tout comprendre. Né à Chicago, Walt Disney (1901-1966) était le quatrième d’une famille de cinq enfants. Son père, qui a fait 36 métiers, a souvent déménagé avant de finir par installer sa famille dans une petite ferme du Missouri. Le détail est important, car c’est là que Disney a découvert les animaux et, surtout, sa passion pour le dessin et la peinture. En 1923, il s’associe à son frère Roy pour fonder un studio à Los Angeles. En 1928, un collègue dessinateur, Ubbe Iwerks, crée les premiers croquis de Mickey Mouse. La même année, le studio de Disney produit Steamboat Willie, le premier court métrage d’animation accompagné d’effets sonores et de musique synchronisée. En 1935, Disney est déjà une vedette internationale quand il débarque à Paris pour y recevoir un prix de la Société des Nations (ancêtre de l’ONU). Le maître du cinéma d’animation profite aussi de ce voyage pour acheter près de 350 livres d’art. «Tout ce que l’Europe avait compté de grands illustrateurs se trouvait dans sa sélection: Gustave Doré, Grandville, Honoré Daumier, Arthur Rackham. Ces trésors joueront un rôle majeur dans la suite des créations des studios Disney», dit Bruno Girveau. L’art de Doré, de Daumier, des peintres romantiques et symbolistes allemands a considérablement nourri l’inspiration du créateur de cette souris (Mickey) qui a accouché d’une montagne (l’empire Disney). Les livres de sa collection serviront de référence aux dessinateurs européens, venus pour la plupart du Danemark ou de la Hongrie, qui furent embauchés par Disney. Les parallèles entre les œuvres des artistes européens et les planches de Disney constituent l’essence de l’exposition que pourront voir sous peu les Montréalais. Les juxtapositions valent largement le détour, car la ressemblance entre les dessins de Disney et les classiques des grands maîtres est stupéfiante. Ainsi, une Étude préparatoire pour Blanche-Neige et les sept nains reprend dans les moindres détails une illustration pour L’enfer, de Dante, par Gustave Doré; les fleurs animées qui sourient dans Alice au pays des merveilles sont celles de Grandville; le décor original de Bambi reproduit avec minutie une toile de Jean-Baptiste Oudry. Et ainsi de suite. Les emprunts de Disney dépassent largement les classiques de la littérature européenne, qu’il s’agisse de Pinocchio, de Collodi, des Contes de Perrault ou du Livre de la jungle, de Kipling. Son cinéma d’animation, rappelle l’exposition, preuves et extraits à l’appui, a beaucoup calqué les films populaires américains de l’époque. The Mad Doctor (1933), par exemple, est un clin d’œil au Frankenstein de James Whale (1931), tandis que The Pet Store (1933) emprunte au King Kong de Willis O’Brien (1933). Même correspondance, note Bruno Girveau, entre le Charlot des Temps modernes (1936) et le Donald Duck de Modern Inventions (1937). On reconnaît par ailleurs les traits de Joan Crawford dans le personnage de la reine dans Blanche-Neige et les sept nains. Fait à signaler, dit Guy Cogeval, Il était une fois Disney évoque une collaboration avortée entre Walt Disney et Salvador Dalí. Après sa première rencontre avec le père de Mickey, à la fin des années 1930, le «maître des montres molles» avait écrit à André Breton: «Je suis venu à Hollywood et j’ai rencontré les trois grands surréalistes américains: les Marx Brothers, Cecil B. DeMille et Walt Disney.» En 1946, Disney et Dalí, devenus amis, se sont associés pour réaliser le film d’animation Destino. Ils ont toutefois abandonné l’entreprise en cours de route. On pourra néanmoins voir des extraits du film au Musée des beaux-arts de Montréal. De même, on pourra découvrir, à la fin du parcours, des œuvres d’artistes contemporains — dont Roy Lichtenstein est le plus célèbre — qui se sont inspirés de l’univers de Disney. Le public québécois suivra-t-il le MBAM dans son choix audacieux? Chose certaine, l’exposition a toutes les chances de constituer un événement marquant de 2007, dans la mesure où elle prêtera à controverse. De plus, elle débordera hors des murs du musée, la Cinémathèque québécoise mettant à l’affiche une dizaine de films d’animation de Disney. Les Parisiens n’avaient eu droit qu’à trois films. Désireux d’être universel, Walt Disney faisait souvent ce qu’il décrivait comme un cauchemar. «Je rêve que l’un de mes films échoue dans un cinéma de répertoire», racontait-il. «Disney était ambivalent à l’égard des intellectuels. Il oscillait entre la fascination et le rejet», rappelle Guy Cogeval. Alors, comment aurait-il réagi en se voyant devenir le sujet d’une exposition dans des musées prestigieux de Montréal et de Paris? «Il en aurait été honoré», dit le Français Pierre Lambert, historien du cinéma d’animation et co-commissaire de la manifestation. D’autant plus, poursuit-il, que cette dernière le consacre en tant qu’«auteur à part entière et que visionnaire de l’art du dessin animé». La presse française s’est montrée partagée. De nombreux journaux ont encensé Il était une fois Disney. Mais le critique du quotidien Le Monde, Philippe Dagen, ne cache pas ses réserves. «On peut admirer le savoir-faire des spécialistes de la maison, mais il s’exerce aux dépens du sens des textes et des œuvres qu’il recycle. Il est au service d’une imagerie consensuelle et c’est à la naissance de l’industrie du divertissement que l’on assiste. […] Le succès planétaire de Disney est emblématique de la mondialisation par la consommation d’un produit qui ne doit déplaire à personne», écrit-il. Chose certaine, il faut prévenir les enfants: cette exposition exige nettement plus d’efforts intellectuels qu’une visite à Disneyland. En revanche, elle laisse des leçons plus édifiantes. Celle, notamment, que répétait souvent Walt Disney: «N’oubliez jamais que tout a commencé par une souris.»

Culture

Ados révoltés, duel mère-fille

Sylvain Trudel est assurément un des écrivains québécois les plus originaux, les plus marquants des dernières décennies, mais on ne le sait pas assez, bien qu’il ait reçu quelques prix. Il déconcerte, on n’arrive pas à le classer. C’est que ses personnages, surtout les adolescents, ont toujours l’air de s’en aller, de nous abandonner dans un monde sans espoir contre lequel, eux, ils entretiennent une révolte, ou plus justement un mépris, extrêmement décidés. Ils le faisaient déjà dans son premier roman, Le souffle de l’harmattan — publié en 1986, repris en livre de poche —, et le font encore dans les nouvelles de La mer de la Tranquillité. On pensera peut-être à Réjean Ducharme, à cause de ces enfants perdus qui peuplent les romans et nouvelles de Sylvain Trudel. On aura tort, et on aura raison. Tort, parce que la langue, chez le deuxième, ne se permet pas les effets de déconstruction qui abondent chez le premier. Elle est sobre, inventive sans excès, on oserait dire classique. Par contre, la violence, les dégoûts, le refus du monde, la culture étonnamment vaste et variée de Sylvain Trudel font évidemment de lui un frère, à tout le moins un cousin par alliance, de l’écrivain de L’océantume. Justement, puisqu’on parle d’océans, qu’est-ce que cette Mer de la Tranquillité qui coiffe le recueil de nouvelles de Sylvain Trudel? Ça se trouve, nous disent les experts, non sur la Terre, mais sur la Lune. Et dans la mer de la Tranquillité, il n’y a pas d’eau, comme de raison. Pas de canards non plus, donc. D’où la phrase énigmatique que lance un personnage au milieu du récit: «Sois heureux, mais n’oublie pas: dans notre vallée de larmes, nos espoirs sont comme les canards sur la mer de la Tranquillité.» Tout Trudel est là: une invitation au bonheur qui ne peut qu’être déçue, mais qui renaît sans cesse, comme une indispensable illusion. La plupart des nouvelles de Trudel adoptent la forme autobiographique. Rien à voir cependant avec la vraisemblance: «Épiphanies», par exemple, la nouvelle inaugurale, raconte à la première personne (!) la naissance du héros, et l’avant-dernière, intitulée «La mort heureuse» — peut-être la plus émouvante du livre —, relate dans la même forme le suicide spectaculaire d’un jeune homme pour qui vivre, «c’est être dans son tort». Sylvain Trudel est moins heureux, si l’on peut dire, lorsqu’il invente une sorte de prophète comme Jano Guillemette, «anxieux de bouleverser les foules désorientées». Son affaire à lui, l’auteur, c’est la dénonciation de toute forme d’espoir, et particulièrement du «magnétisme désespéré des religions», par des formules qui claquent comme des coups de fouet. Parfois, on oserait dire par inadvertance, c’est drôle: on n’oubliera pas ce personnage qui parle le «lavallois créolisé»! Ceux qui ont déjà lu un livre de Marie-Sissi Labrèche sauront que ce n’est pas la joie de vivre, non plus, qui les attend dans son troisième roman, La lune dans un HLM. Il s’agit toujours d’un dialogue sur fond de malentendus entre la narratrice et une mère qui n’a pas toute sa raison. D’une part, Léa, la fille, qui se présente comme la romancière de Borderline et vit en Suisse avec son mari et son chien. De l’autre, une mère qui refuse de se réfugier dans un établissement pour malades mentaux et habite, avec toutes les conséquences que ça implique, dans un HLM réservé aux personnes qui lui ressemblent. Il y a quelques autres personnages — un squeegee aimablement nommé Midi et Quart, le marchand de tableaux Fred Riche —, mais ils ne sont dans cette affaire que des figurants. Pour l’essentiel, La lune dans un HLM n’est donc qu’un duel entre une fille et sa mère, mais un duel chargé d’émotions vraies, parfois bouleversantes. Marie-Sissi Labrèche est une véritable écrivaine, dont le style heurté, flamboyant, «flyé»convient parfaitement aux explosions de sentiments qui constituent le récit. Mais si la fille fait la vie dure à cette mère qu’elle aime malgré tout, elle la fait également au lecteur, qui a souvent de la difficulté à se retrouver dans ce maelström. Tantôt Léa, la fille, s’exprime à la première personne, dans ce qu’elle désigne comme des lettres, présentées en caractères italiques. Mais ces lettres, qui n’en sont pas tout à fait, alternent avec des chapitres dont chacun, on ne sait trop pourquoi, porte le titre d’une œuvre de Picasso. On continue quand même à lire, à se laisser entraîner par cet invraisemblable récit. Et l’on est récompensé plus d’une fois — par exemple, lorsque la mère se découvre un véritable talent pour la peinture et devient, sous les yeux étonnés et ravis de sa fille, autre chose qu’une vieille femme vouée à l’internement. —- La mer de la Tranquillité, par Sylvain Trudel, Les Allusifs, 186 p., 21,95$. La lune dans un HLM, par Marie-Sissi Labrèche, Boréal, 251 p., 24,95$.

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Le bum des Bougons

Papa Bougon incarne ses frustrations, le gros Junior, ses «moments caves» et ses maladresses avec les femmes, tandis que «mononque» symbolise son désir de réussir. Et Dolorès la pute? «Ma soif de liberté totale», laisse tomber de sa voix monocorde François Avard, auteur de la subversive télésérie Les Bougon, c’est aussi ça la vie! Silence. Bouffée de cigarette. Avard n’est ni volubile, ni expressif, ni extraverti. Ni d’un abord facile. «Bien des gens pensent que je suis un air bête qui ne parle pas au monde et qui est sauvage. Je dégage ça.» Son frère, Martin, atteste: «François est grognon et bourru. Le vrai Bougon, c’est lui.» Gouaille à la Pierre Falardeau, dégaine à la Serge Gainsbourg. Avachi sur une chaise droite au milieu du grenier qui lui sert de bureau, l’homme de 37 ans affiche son petit sourire de bum. Sa longue mèche blonde rejetée en arrière et son faciès fuyant lui donnent l’air de Bibi, la marionnette extraterrestre d’une série pour enfants. Mais le regard bleu métal vous ramène sur terre: cet homme ne vous fera pas de quartier. À ses pieds, Legros assiste à la rencontre. «Ce chat le suit absolument partout», raconte sa belle brune d’origine française, Fabienne Cortes, coscénariste de Ramdam. «François travaille avec lui sur ses genoux. Ils sont inséparables.» Les deux sont de la même race, croit son ami l’humoriste Martin Matte. «François a tout du félin: discret, méfiant, rusé et indépendant.» Une bouffée de cigarette plus tard, l’auteur poursuit son idée. «Dolorès est tellement malheureuse! Quand tu es libre au point de n’avoir rien à quoi t’accrocher, tu t’accroches à n’importe quoi.» Du Avard tout craché. «François porte en lui une souffrance. C’est ce qui rend son oeuvre si puissante», observe Fabienne Larouche, dont l’entreprise, Aetios, produit Les Bougon. «C’est un enragé. Un angoissé en éternelle remise en question», dit Louise Richer, directrice de l’École nationale de l’humour, où Avard enseigne l’écriture humoristique depuis 13 ans (et où ses jugements tranchants font de lui le professeur le plus redouté des nouveaux élèves!). «C’est un être excessif, aussi: quand il consommait, il consommait d’aplomb», poursuit-elle. Le 22 février 1995, François Avard avalait sa dernière gorgée d’alcool avant d’entrer en cure de désintoxication. Ce jour-là, le cynique a choisi de donner une chance à la vie. Elle le lui a rendu. Chaque semaine, les Québécois – plus de deux millions de téléspectateurs en ce début d’année – se délectent des plans de fous concoctés par la très irrévérencieuse famille Bougon pour «fourrer le système». Les Canadiens anglais devraient bientôt faire connaissance, eux aussi, avec le clan: le réseau Global songe à acheter la série. Les affreux Bougon pourraient même conquérir le monde. En décembre, le prestigieux New York Times consacrait un long papier à cette «version incorrecte de Papa a raison», vantant son audace et suggérant même qu’elle ferait rougir les mordus de la perverse émission américaine Les Simpson. Le quotidien ajoutait qu’une série mettant en vedette des gens pauvres et vulgaires serait «difficile à imaginer aux États-Unis». Il n’en fallait pas plus pour que, le lendemain de la publication, les réseaux de télévision ABC (New York) et Fox (Los Angeles) se montrent intéressés par l’acquisition des Bougon. Sans doute Fox – qui a lancé il y a une quinzaine d’années Les Simpson, qu’il diffuse toujours – a-t-il été piqué au vif. La France serait aussi dans la course. Et un projet de film au Québec est dans l’air. Wow! Alors, heureux? «Ouais, laisse tomber le laconique François Avard. Si ça débloquait, ça me permettrait de me constituer un coussin financier pour faire ce que j’aime: écrire.» Avard a publié quatre romans depuis 1991. L’esprit de bottine, son premier, qui aborde entre autres le suicide, est au programme dans des écoles secondaires. «Sa façon d’écrire très directe touche beaucoup les gars», fait remarquer Antonio Di Lalla, professeur de français à la retraite. L’écrivain a eu droit, au fil des ans, à de bonnes critiques, ici et ailleurs. «L’hilarant Québécois François Avard sort un roman aussi givré que les précédents», mentionnait l’incontournable magazine humoristique français Fluide glacial à la parution du Dernier continent (1997), tandis que L’encyclopédie de l’humour français, parue en 2000, écrit à son propos: «Insolent et ravageur, il est un des humoristes québécois de l’écrit à découvrir en France.» Marie-Claude Fortin, chroniqueuse littéraire à La Presse, voit dans le style Avard un imaginaire à la Boris Vian combiné à un humour tordu façon François Barcelo. «Mis à part une certaine surenchère de jeux de mots, il a un talent fou. Si j’étais éditeur, je ferais tout pour le garder dans mon écurie.» Jusqu’ici, le public n’a pas suivi. Tout de même, depuis Les Bougon, les ventes de Pour de vrai (Libre Expression, 2003), le plus récent livre d’Avard, ont franchi le cap des 3 000 exemplaires. En parallèle, François Avard prête depuis longtemps ses piques à des humoristes (Martin Matte, Michel Mpambara, Louis-José Houde…). «Je l’avoue, je traînais une rancoeur. Je suis content d’avoir du succès pour moi, sans interférence.» Ce qui ne l’empêche pas, à peine sorti de l’anonymat, de se plaindre dans une récente entrevue d’être devenu «la saveur du mois» des recherchistes pour la télévision. «J’ai peur de l’orgueil, peur de m’enfler la tête, se justifie-t-il. Au lieu d’être fier, j’ai le réflexe de m’enfoncer. Bref, je gère mal le succès.» À l’heure actuelle, l’occupation principale de François Avard pourrait être de gérer ses contradictions. Se dire anarchiste et avoir récemment emménagé dans une belle résidence bourgeoise en bordure de la rivière Yamaska, à Saint-Hyacinthe, n’est pas la moindre. «Lui qui s’identifie tellement aux défavorisés, je suis certaine que ça le brasse», dit Louise Richer. L’intéressé jure que non. «Je ne suis pas communiste. Je n’ai jamais prêché le nivellement par le bas. Au contraire, tout le monde devrait être millionnaire. Cet argent, je ne l’ai volé à personne.» La gloire n’est pas son ambition. La richesse encore moins. «François peut facilement vivre avec 12 000 dollars par année, estime Jean-François Mercier, coscénariste des Bougon. Il n’a aucun goût de luxe.» Vous ne le verrez surtout pas flamber son argent dans les grands restaurants. Avard n’est pas mince par hasard. «La nourriture ne lui dit rien. Je le vois parfois dîner de chips et de café. Seigneur qu’il mange mal! s’indigne en riant Louise Richer. Il ne fait absolument pas attention à lui.» Pas de penchant non plus pour les fringues griffées: son allure d’ouvrier (t-shirt du groupe Kiss, qu’il idolâtre, chemise de chasse et bottes de travail) est devenue sa marque distinctive. Ce je-m’en-foutisme vestimentaire exaspère sa mère, Carmen Avard. «Je lui ai récemment fait cadeau de deux pantalons et deux chemises, en pure perte, dit-elle. Au début, il s’habillait ainsi par bravade. Puis la provocation s’est muée en habitude, et là il est prisonnier de son personnage.» Sa façon de s’accoutrer et de s’exprimer en fatigue beaucoup, il le sait. «Mais je ne joue pas de game, se défend-il. Je vais tout de même faire un petit effort: je n’ai pas envie de devenir une caricature de moi-même, une sorte de Dan-Bigras-à-camisole.» Et bang! Paul Bougon ne dirait pas mieux. «François déteste tellement ceux qui jouent aux intellos qu’il pèche par l’excès contraire», analyse son chum de longue date Mario Chabot, réalisateur de Méchant party (et qui a l’honneur de voir son nom de famille décerné au policier véreux des Bougon). «Je le soupçonne de vouloir faire oublier qu’il connaît l’oeuvre de Mozart au complet.» Il est satisfait de une ou deux choses. Par exemple, du changement de sens du terme «bougon». «Avant, le mot décrivait un chialeux. Aujourd’hui, il désigne quelqu’un qui fraude le système.» Content aussi que sa série ait «brassé de la marde». Comprendre: bouleversé le confort et les certitudes des mieux nantis. «Socialement, Les Bougon ont crevé un gros bouton. Le message est passé: des crosseurs, il y en a des petits, mais surtout des gros.» Peu de temps après le début de la diffusion de l’émission, un site Internet faisait paraître une photo trafiquée des Bougon où les visages des personnages étaient remplacés par ceux des Charest, Martin, Marois et autres politiciens. «Je me suis dit: mission accomplie.» Pourquoi tenir tant à choquer? «Par vengeance.» Il l’a souvent raconté en entrevue: l’idée lui est venue en 1999, lors d’une manifestation contre la faim. Un commando-bouffe avait pris d’assaut le buffet de l’hôtel Reine Elizabeth, à Montréal. Il en était. Incarcéré pendant une quinzaine d’heures, il a eu le loisir de réfléchir. «Sauf exception, les vrais pauvres étaient absents de la manif, même si plein d’affiches l’annonçaient dans le quartier défavorisé Centre-Sud, où j’habitais. Je me suis rendu compte à quel point ces gens étaient sans voix, invisibles. Avec Les Bougon, j’ai eu le goût de leur en donner une. Et d’en faire des vrais winners.» Le projet atterrira un jour sur le bureau de Fabienne Larouche. «J’ai ri de l’irrévérence! Mais j’ai aussi eu un choc: c’était tellement lucide. J’ai décidé de risquer le coup.» François Avard s’est également inspiré de ce qu’il connaissait: sa propre famille. «Attention! Chez moi, on ne buvait pas de bière au déjeuner et on n’était pas malpropres, tient-il à préciser. J’ai grandi à Saint-Hyacinthe, dans un milieu de classe moyenne. Mais il y a des points communs. Les Bougon gardent pépère; nous aussi, nous avons hébergé ma grand-mère maternelle, jusqu’à sa mort. La complicité qui existe entre Paul et sa femme, Rita, c’est celle de mes parents. Surtout, comme nous, les Bougon sont tissés serré et ils s’aiment. C’est La famille Plouffe, version trash.» Sous l’enveloppe anticonformiste se cache un gars de racines et de tradition. En 2000, après avoir vécu 10 ans au centre-ville de Montréal, il revenait s’installer dans son Saint-Hyacinthe natal. «Les voisins, la pollution, les logements tout croches, j’étais tanné.» Il a décliné une offre de collaboration régulière au Journal de Montréal. Mais a dit oui au Courrier de Saint-Hyacinthe pour une «Carte blanche» mensuelle, chronique dans laquelle il se défoule à coeur joie sur les sujets de son choix. La Chambre de commerce de la MRC des Maskoutains a salué son attachement et son talent, en janvier, en le nommant personnalité du mois, en collaboration avec Le Courrier de Saint-Hyacinthe. Lors de son passage à Tout le monde en parle, François Avard s’est dit plus heureux de ce titre que de l’effervescence suscitée par sa série à l’étranger. C’est tout lui. «François a un côté straight, conservateur même», dit son ami Mario Chabot. Il se couche souvent à 21 h, qualifie certains world beats de «musique pour anormaux» et est incroyablement casanier. «Il serait très heureux de faire le tour du monde s’il pouvait rentrer chez lui chaque soir!» dit sa soeur d’un ton taquin. Pour lui faire plaisir, une seule chose: des outils. «Il est fou de rénovation, confie son frère. C’est comme ça qu’il se détend. Mon père et moi, nous l’avons aidé à rénover sa salle de bains et son grenier. Il est aussi fier du résultat que de sa série télévisée!» François Avard ne cherche pas à plaire. Mais il ne veut pas décevoir. Si vous le croisez à l’épicerie, ne lui dites pas que vous avez trouvé tel ou tel épisode moins bon: ça bousillera sa journée. Une chose le dérange encore plus, cependant: «Me faire dire: «Si tu veux des anecdotes sur les BS, viens surveiller mes voisins.» Le plus sacrant, c’est de voir les gens contents de me dire ça…» Il ne donne pas tort à ceux qui lui reprochent d’alimenter des préjugés. «Mais on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs. J’ai voulu pousser des clichés jusqu’à la caricature pour susciter une prise de conscience sociale: si on aidait mieux et davantage les gens pauvres, on cesserait de se faire narguer comme ça. Peut-être que j’ai été idéaliste.» Yves Boisvert, professeur d’éthique publique à l’ENAP, juge que l’auteur fait oeuvre utile en nous renvoyant nos travers. «Sa plume acerbe me rappelle celle du poète et dramaturge tchèque Václav Havel, qui est devenu président de son pays. Vous savez, ce même Havel qui a déjà déclaré que la plus grande absurdité pour un peuple était de se prendre au sérieux.» Reste que le débarquement des Bougon à l’écran a créé une commotion. «Les flics malhonnêtes, les cochons de propriétaires, les employées des garderies qui parlent «comme des arriérées mentales de cinq ans», tous les clichés y sont. […] L’auteur a dû décrocher dès la première année de l’école secondaire!» écrivait un journaliste outré. Ledit auteur a fait un certificat en création littéraire et un bac en enseignement du français. («J’ai enseigné un an et j’ai détesté ça. J’étais trop jeune.») «François était doué. Pas seulement en français, en sciences pures aussi», se rappelle Denis Pineault, son professeur de mathématiques en 5e secondaire, au Séminaire de Saint-Hyacinthe, collège privé pour garçons. «Il aurait facilement pu devenir un brillant ingénieur.» Mais déjà, sa passion était l’écriture. Sa mère conserve toujours sa première oeuvre, à tirage unique, Novembre. L’auteur avait 15 ans. Au début de la vingtaine, pendant qu’il écrit L’esprit de bottine, sa blonde du moment le pousse à envoyer les sketchs qu’il concocte au Festival de l’humour québécois, diffusé sur le réseau radiophonique de Télémédia, notamment sur les ondes de CKAC. On l’engage. «C’est là qu’est née la première famille Bougon, se rappelle-t-il. Des râleurs de première. Les paroles de la chanson d’ouverture disaient: «Et voici la famille Bougon / En train de niaiser dans son salon / Des fanfarons! / Des boute-en-tron! / Voici la chic famille Bougon.» L’argent rentre. La vie de bohème s’ensuit… Il y a un Jack Kerouac en lui, estime l’humoriste Pierre Légaré, qui collaborait au Festival de l’humour et se souvient du garçon à la tignasse orange. «François a un côté très vagabond. On le cherchait souvent. Sa mère disait: ‘Si vous le voyez, dites-lui de m’appeler.’ » Cette époque, Avard préfère la taire. «J’ai salopé des jobs. À un certain moment, je n’avais plus de réputation. Plus rien…» En 1995, virage. «Mais j’avais la chienne de ne plus être capable d’écrire sans boire.» Alors, pour se tester, pour surnager, il accepte toutes les commandes. Y compris celle de rédiger des lettres cochonnes dans le magazine Québec érotique, qu’il signait sous le pseudonyme de Françoise Varda. Dire qu’il a remonté la pente serait un euphémisme. Actuellement, Avard travaille de front pour quatre chaînes: il écrit Les Bougon, présentés sur les ondes de Radio-Canada; est scénariste pour Ramdam, à Télé-Québec; et chef scénariste pour Caméra café, à TVA, et pour 3 x rien, à TQS. Depuis 2001, il a raflé, en solo ou en équipe, trois Gémeaux, un Olivier et deux Félix. Les vacances le stressent, la détente le fatigue. Jean-François Mercier ne lui connaît plus qu’un vice: le travail. L’alcoolique a cédé la place au workaholic. «S’il le pouvait, François se nourrirait par intraveineuse pour ne pas avoir à s’arrêter.» Il se lève à 4 h, s’installe à l’ordinateur, assis en tailleur, et met de la musique. Lou Reed ou Bob Dylan pour Les Bougon, Meat Loaf pour Ramdam. Il a la réputation de travailler vite et bien. Et d’en faire toujours plus que le client n’en demande. Pierre Légaré a collaboré avec lui, il y a quelques années, à une émission spéciale sur le thème de la mort commanditée par la Chambre des notaires du Québec. «L’équipe de départ tournait en rond. Nous avons fait appel à lui: il nous est revenu quelques jours plus tard avec un concept structuré et un scénario détaillé. Il m’a jeté par terre!» Il est incapable de dire non et en accepte trop, s’inquiète Louise Richer, qui l’aime beaucoup. «Par insécurité? Je ne sais pas. Je le soupçonne de s’activer pour fuir des murmures intérieurs sombres.» François Avard est quelqu’un de trop lucide pour être bien dans sa peau, estime Fabienne Larouche. «Il a une conscience extrême de ce que veut dire une communauté de gens qui vivent ensemble et il porte la misère humaine sur ses épaules. C’est un être éminemment tourné vers la collectivité.» Il est également capable de beaucoup d’attendrissement. Il y aurait du missionnaire en lui. On le dit généreux de son temps et de son argent. Il a endossé la cause des Habitations l’Escalier de Montréal, qui viennent en aide à des personnes de 18 à 29 ans en difficulté. «Je rencontre des jeunes et discute avec eux. Je comprends leur état d’esprit.» Il suit aussi de près les activités de l’Association pour la défense des droits sociaux du Montréal métropolitain. «Mais je ne suis pas un militant et je ne le serai jamais», dit avec franchise celui dont le père, autrefois technicien chez Bell, fut organisateur syndical pour la FTQ. «On me compare à Pierre Falardeau, mais on a tort. Il est bien plus engagé que moi. Je n’irais pas prononcer des discours ou me battre au front. Je n’ai pas ce courage. Moi, je suis un observateur attentif.» Un observateur un peu fatigué de traquer la petite bête. D’écouter les bulletins d’informations en se demandant comment exploiter l’actualité pour nourrir ses scénarios «bougonnesques». «Je suis toujours en mode négatif; après un certain temps, ça devient très «plate»«, confie-t-il. Il a envie de montrer autre chose de lui et rêve de poésie. Son prochain projet personnel sera un scénario de film. «J’aimerais émerveiller sans être gnangnan. Procurer aux gens le même éblouissement que l’a fait Le fabuleux destin d’Amélie Poulain.» Il s’endort actuellement sur Le petit Nicolas, les charmantes aventures d’un écolier écrites par René Goscinny, qu’il admire profondément. Pour l’instant, François Avard donne l’impression d’être un insecte affolé par la lumière. «J’ai hâte que tout se calme. Hâte de revenir dans l’ombre. J’aime aider des gens qui ont du talent à donner le meilleur d’eux-mêmes. Je suis comme le professeur joué par Gérard Jugnot dans Les choristes: un passeur. C’est un rôle très noble, passeur.» Son psoriasis lié au stress s’estompe, mais François Avard restera toujours ce qu’il est: un pessimiste prudent. «J’imagine le pire. S’il arrive, je ne serai pas pris de court. En réalité, je pense que je m’invente des problèmes pour mettre le bonheur à l’épreuve…» À lire aussi : Le vrai monde? C’est aussi ça la télé!

Culture

VLB dans ses grandes largeurs

C’est signé Victor-Lévy Beaulieu, ça s’intitule James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots, et c’est sous-titré Essai hilare. « Hilare »? L’hilarité, sauf l’involontaire à laquelle n’échappent pas toujours les livres de l’écrivain de Trois-Pistoles, ne semble pas définir l’énorme ouvrage d’un millier de pages qu’il vient de publier. Je suis allé consulter ma bible habituelle, Le petit Robert, et ma perplexité m’a mené jusqu’au Trésor de la langue française, dans Internet. Nulle part je n’ai trouvé une définition qui convienne au propos de l’auteur, ici plus que jamais habité par les fonctions solennelles de l’écriture et les grandes obligations de l’écrivain. En désespoir de cause, je me suis dit – hypothèse on ne peut plus fragile – que par cet adjectif Victor-Lévy Beaulieu entendait signifier sa volonté d' »envoyer coucher » la langue française, comme son maître et modèle James Joyce l’avait fait pour l’anglaise. La lecture des deux premières phrases de son opus pourrait confirmer cette hypothèse: « Il est reveneure. Sur lallouinde gyrent et vriblent les slictueux toves. » Non, ce n’est pas du Joyce, seulement du Lewis Carroll, mais ne vous inquiétez pas, ça viendra. Hilarant? Un des commentateurs les plus accessibles du Finnegans Wake de Joyce, Anthony Burgess, nous informe qu’on ne peut lire ce roman sans éclater de rire à chaque page. Je n’ai pas ri en essayant de lire Finnegans Wake, ni en anglais ni en français (je tiens que c’est impossible à traduire). Je ne l’ai pas fait non plus en passant de longues heures dans le livre de VLB.Pour ne pas nous égarer tout à fait dans cet immense ouvrage de plus de 1 000 pages, accrochons-nous aux mots du titre. Je commence, avec l’auteur, par le Québec. La famille est réunie à Trois-Pistoles (cela vous dit quelque chose?) pour assister aux funérailles du père, et ça se passe plutôt mal: deux des fils se conduisent comme des voyous, et après la cérémonie la mère du narrateur se réfugie chez lui et refuse d’en partir. À cette mère redoutable, le Pistolois préfère sans doute ses sept chiens (pourquoi ne puis-je m’empêcher de penser à Blanche-Neige et aux sept nains?) et, surtout, son gentil mouton noir qui le suit partout. C’est le moment ou jamais pour Victor-Lévy Beaulieu de faire le procès d’un Québec à la fois aimé et détesté, victime d’une histoire déplorable, en particulier la religieuse. À la lecture du titre, on avait pensé que l’auteur ferait du Québec une nouvelle Irlande, à cause de la domination anglaise et de la puissance du clergé, mais non, la comparaison tourne court et le Québec quitte bientôt le paysage romanesque pour céder presque toute la place à une Irlande plus ou moins mythique dans laquelle l’auteur prend un plaisir presque sadique à nous égarer.Nous voici enfin chez James Joyce, l’immense écrivain qui nous a laissé, entre autres, deux chefs-d’oeuvre, Ulysse et le Finnegans Wake plus haut nommé. Sur Ulysse, on sent que ça n’y est pas encore, que le récit peine à prendre le rythme désiré. Victor-Lévy Beaulieu s’attarde, s’amuse à comparer chapitre par chapitre L’Odyssée, d’Homère, et le grand roman de Joyce, sans que l’intérêt de la chose dépasse de bien loin celui du travail imposé. Mais à mesure que l’on s’approche de Finnegans Wake, le ton monte, à la fois sur le plan biographique – Joyce vit le plus souvent à Paris, il noue des relations avec de nombreux écrivains, il dépense allégrement l’argent fourni par ses riches relations, sa vie familiale se complique – et sur le plan littéraire. C’est ici qu’il faut rappeler la partie essentielle du titre de VLB: « les mots ». Finnegans Wake vit de la vie des mots, Joyce en fabriquant à son gré de nouveaux, souvent composés d’éléments, de syllabes venus de plusieurs langues différentes (ne pas oublier qu’il a enseigné à l’école de langues Berlitz), faisant feu de tout bois pour créer une oeuvre à nulle autre pareille, scandaleuse absolument, quant à la langue et quant à ce qu’elle évoque. Beaulieu est ici comme chez lui, lecteur fasciné. Il lui arrive assez souvent d’imiter le Maître, et ses trouvailles ne sont pas toujours des réussites, mais peu importe: « D’abord et avant tout, écrit-il, j’aime le langage pour ce qu’il est, et le Wake est pleinement confortant [sic] et confortable en cet aspect-là des chausses [sic et resic]. »Victor-Lévy Beulieu nous rappelle que, depuis 1973, il n’a cessé, tout unilingue francophone qu’il soit, de lire Joyce et sur Joyce. Cette année-là, il découvrit chez un bouquiniste de Montréal une édition rare de Finnegans Wake, qu’il voulut acheter à crédit. Il était entendu qu’il n’entrerait en possession du volume qu’après le dernier paiement. Le libraire, ému par cette rare passion, lui permit d’emporter le livre avant l’échéance finale. Trente ans, ce n’est pas trop pour commencer à lire cette chose étrange. Je dis bien commencer. Le James Joyce de Victor-Lévy Beaulieu est un commencement de plus de 1 000 pages, une entreprise essentiellement téméraire dans laquelle on entre à ses risques et périls, surtout si, comme moi, on n’a jamais pu dépasser la première page de Finnegans Wake.James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots: Essai hilare, par Victor-Lévy Beaulieu, Éditions Trois-Pistoles, 1 080 p., 56,66$.James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots: Essai hilareÉtrange garçon impuissant à vivre l’émotion autrement que par l’écriture. À l’image de son corps osseux mais vigoureux, et qui restera ainsi jusqu’à sa mort. Ne prendra jamais une livre de graisse malgré les abus d’alcool et de nourriture. Rien ne restait à demeure dans ce corps-là, si peu doué pour jouir et si terrorisé par la peur de souffrir qu’il ne laissait rien entrer qui aurait pu l’infirmer. D’où sa fâcherie contre le monde qui n’en faisait jamais assez pour lui. Victor-Lévy Beaulieu

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Dix questions à Stéphane Bourguignon

Avec son roman Sonde ton coeur, Laurie Rivers, Stéphane Bourguignon nous emmène au fond de l’Idaho, dans un pays d’hommes grands et gros, au coeur bourru et à l’âme conservatrice. En cours d’écriture, pour s’imprégner de l’ambiance du lieu, le romancier et auteur des téléséries La Vie la vie et Tout sur moi a fait un séjour de deux semaines dans le Midwest américain. Aux lecteurs de L’actualité, il livre les réfléxions que ce voyage lui a inspirées. Vous avez dit que la décision de George Bush de faire la guerre en Irak en mentant à sa population avait été le germe de ce roman… — Ma réflexion est venue après la réélection de Bush. Je me suis demandé quel message ce président avait envoyé à sa population en mentant pour cautionner des gestes qu’il croyait légitimes. Qu’est-ce que ça avait comme conséquence dans l’inconscient collectif? Est-ce que des gens pourraient arriver à penser: «Si notre président agit ainsi, pourquoi pas moi?» C’est un peu l’histoire de Laurie l’institutrice, personnage principal de mon livre. En ayant sincèrement à cœur le bien-être de ses élèves, elle se met à faire des gestes discutables sur le plan de l’éthique. Elle croit que la fin justifie les moyens. Par ses gestes, votre personnage essaie d’exorciser un événement traumatisant enfoui dans son passé familial. Un peu comme Bush fils par rapport à Bush père? — Des gens disent que la guerre en Irak serait une façon pour Bush d’accomplir ce que son père n’a pas réussi. Que ce soit vrai ou pas, ce qui m’importait était de travailler avec l’héritage transgénérationnel, c’est-à-dire de voir comment, sans s’en rendre compte, on charge nos enfants de réparer des choses de notre passé. J’ai tissé les rapports entre mes personnages sur cette base. Votre voyage dans le Midwest des États-Unis vous a-t-il forcé à revoir des opinions que vous aviez sur ce pays? — Absolument. Même si j’avais beaucoup lu sur cette société, je m’en faisais un portrait qui manquait de nuances. Au sujet du rapport à la guerre, par exemple. J’ai compris que les Américains ne sont pas tous favorables à la guerre, mais qu’ils appuient quasiment tous leurs troupes. Une fois que la guerre est engagée, ils se disent: «Il nous reste à prier pour nos fils.» Si tu t’affiches trop anti-guerre, tu passes pour quelqu’un qui ne soutient pas les troupes. Et c’est très mal vu. On voit beaucoup d’autocollants sur les voitures qui disent: «On est avec vous, les gars.» Tous vos personnages sont croyants. La ferveur religieuse des Américains vous a fasciné? — Oui. C’est quelque chose qui me trouble beaucoup, que je ne comprends pas. Je ne suis pas croyant. Par contre, j’ai été élevé par des parents croyants et je suis allé à la messe jusqu’à mes 8-10 ans. J’ai peut-être la nostalgie d’un paradis perdu. Découvrir, à un moment donné, que Dieu n’existe pas, c’est perdre quelque chose. D’une certaine manière, j’envie les gens qui croient assez pour avoir l’impression d’être protégés, accompagnés. Est-ce que la géographie a une influence sur votre façon d’écrire? — Je ne suis pas un gars de descriptions. J’en mets un minimum pour donner aux gens une petite idée, puis j’espère qu’ils se font leur propre décor. Mais la géographie m’influence. Avant d’aller dans le Midwest, j’avais écrit la moitié du roman et le ton était assez romantique, vu l’idée que je me faisais de ces paysages-là et de l’influence qu’ils devaient avoir sur les habitants. En arrivant là-bas, j’ai tout récrit. Le décor n’avait rien de romantique. C’était majestueux, mais rugueux, dry. Sans trop le décrire, je voulais que le paysage se reflète dans la narration. Les gens y sont pour beaucoup dans l’ambiance d’un lieu. Comment sont ceux du Midwest? — C’est un pays de géants de six pieds et cinq, barbus, qui vont à la chasse. J’étais là dans le temps de la chasse. Tout le monde avait des fusils. Les gens étaient tous en groupe, avec des gros pick-up. Je mesure cinq pieds et huit, et pourtant j’étais comme un nain dans cet univers-là. Même les femmes mesurent six pieds. C’était très intimidant. Dans les villages, les gens étaient suspicieux à mon égard. Pas agressifs, mais pas accueillants non plus. C’est reconnu pour être un coin passéiste et conservateur. Il y a beaucoup d’alcoolisme, de violence familiale, d’agressions contre les gais. Des Américains d’autres régions qui sont tannés du progrès viennent s’installer là. Il y a beaucoup de Mexicains dans la région, mais on ne les voit jamais en compagnie d’Américains. Ils ont leurs propres restaurants et bars. Les médias électroniques nous renvoient une image très forte du phénomène de l’obésité chez les Américains. Sur le terrain, c’est comment? — C’est moins répandu que je croyais. Je n’ai pas vu tant d’obèses que ça, mais tout le monde souffre un peu d’embonpoint. C’est normal, vu ce que les gens mangent. J’ai moi-même pris 10 livres en deux semaines. Il y a des patates frites à tous les repas! Ils raffolent de ce qu’aiment les adolescents, de la friture et des gâteaux. Vous abordez aussi le thème du suicide. Il paraît qu’il y a une haute saison des suicides, là-bas… — Le Midwest est la région qui enregistre le taux de suicide le plus élevé aux États-Unis, après l’Alaska. La haute saison commence en avril, quand le beau temps revient. Les gens trouvent alors intolérable de ne pas être capables, comme tout le monde, d’être heureux. Alors ils se tuent. C’est encore perçu comme une façon honorable de s’en sortir, là-bas. Surtout pour les hommes. C’est plus courageux à leurs yeux que de demander de l’aide. Vos romans précédents décrivaient des univers proches de vous. Celui-ci rompt radicalement avec le reste de l’œuvre, par l’exotisme du sujet et le ton plus sérieux. Vous allez surprendre, non? — J’ai écrit ce roman en même temps que la série humoristique Tout sur moi. Ça a contribué au fait que ce soit un livre sans humour. J’ai besoin des deux pôles. À chaque nouveau projet, j’ai essayé de me réapproprier ma liberté totale et intégrale. Je ne veux pas que les gens m’attendent là où ils veulent que je sois. Je suis super-content de ce roman, parce qu’il me donne toutes les permissions pour la suite. C’est comme si, toute ma vie, je n’avais regardé que mon nombril, et que là je levais la tête pour me rendre compte que le monde existe! Deux jours après les attentats de New York, en 2001, le journal Le Monde titrait: «Nous sommes tous américains.» Êtes-vous d’accord? — Les États-Unis sont un pays tellement complexe. Je ne suis pas un Américain du Midwest, c’est certain! Un Américain de New York, peut-être davantage… — Sonde ton cœur, Laurie Rivers, par Stéphane Bourguignon, Québec Amérique, 179 p. En librairie le 31 janvier 2007. · Le photoreportage de Stéphane Bourguignon

Culture

Peut-on imaginer le passé?

Nous n’avons jamais eu, au Québec, autant d’historiens qu’en ce début du 21e siècle, ni de débats aussi passionnants qu’aujourd’hui sur la finalité de la littérature historique et de son enseignement. Dans la préface de l’anthologie Parole d’historiens, Éric Bédard rappelle quelques-unes des grandes interrogations: «L’histoire est-elle une science exacte ou le grand récit d’une épopée, la description méthodique du passé ou le roman vrai des origines?» «Dans une société comme le Québec, qui a pour devise nationale Je me souviens, l’historien a-t-il une mission particulière?» Pour comprendre l’évolution de l’approche historique des auteurs cités, il faut remonter aux origines. C’est en vue de répondre à lord Durham, qui avait correctement affirmé que les Canadiens n’avaient pas d’histoire (écrite), que François-Xavier Garneau entreprit d’en rédiger une. Les premiers historiens ne se devaient-ils pas de construire d’abord une épopée nationale? Garneau désirait faire disparaître les préjugés du peuple anglais contre les Canadiens; Robert Rumilly affirmait reconstituer l’histoire complexe de la province de Québec; et Lionel Groulx, premier titulaire d’une chaire d’histoire à l’Université de Montréal, écrivit des récits plus apologétiques que soucieux des faits. Les historiens révèlent évidemment des talents inégaux, mais les textes choisis par Éric Bédard et Julien Goyette offrent tous une intéressante réflexion sur les rapports à cette étrange discipline littéraire et intellectuelle qu’est l’histoire. Marcel Trudel le souligne: «L’historien est en effet mal placé pour reconstituer le passé d’une façon authentique. Cet homme qui se veut le témoin fidèle d’une société disparue est né parfois deux ou trois siècles après ce qu’il veut décrire. Il a grandi dans un monde absolument différent. Il parle une langue dont les mots n’ont plus toujours le même sens.» Le plus souvent, pour faire disparaître des préjugés, on en crée de nouveaux. À chaque historien son histoire: Gustave Lanctot (en 1945) voyait des avantages à la cession du territoire à la Couronne d’Angleterre; l’École historique de Montréal, avec Michel Brunet et Guy Frégault, insistait plutôt sur le traumatisme colonial. Mais les uns et les autres se plaignaient que «de 1865 à 1915 il n’y eut aucun enseignement universitaire de l’histoire au Canada français». Les universitaires déploraient aussi que de trop nombreux amateurs et «antiquaires» s’arrogeaient le titre d’historien. Pendant de longues années, l’histoire des Canadiens français fut celle d’une nation exceptionnelle, distincte et différente des autres peuples nord-américains. Aujourd’hui, de Paul-André Linteau à Gérard Bouchard, les historiens scientifiques affirment que la nation française d’Amérique, dans sa pratique capitaliste et jusque dans sa mythique démographie, était aussi «normale» que toute autre nation d’Occident. Ronald Rudin (en 1995) juge par contre que ces auteurs se comportent en «révisionnistes» parce qu’ils gomment, par exemple, le rôle de la langue et de l’Église pour ne s’intéresser, entre autres, qu’aux enjeux industriels et économiques. En fait, chaque génération veut récrire l’histoire à sa manière. Va-t-on conserver pour l’éternité la mémoire de nos misères, demande Jocelyn Létourneau? Ou s’éduquer à la citoyenneté, comme l’explique Bryan Young? Parole d’historiens contient toutes les interrogations légitimes que soulèvent l’écriture de l’histoire et sa transmission. Julien Goyette conclut en postface que la majorité des historiens se situent à mi-chemin des inconditionnels de la scienceet des révisionnistes radicaux. Le lecteur, au sortir de cette passionnante anthologie, peut se rassurer: l’histoire demeure une science de l’homme (forcément inexacte) dont les historiens n’ont pas, certains l’admettent, «la propriété exclusive». Poète et éditeur, Gaston Miron en son temps se fit aussi historien, pour convaincre ses collègues de troquer le label «littérature canadienne-française» contre celui de «littérature québécoise». Et voilà Miron dans l’histoire: sa compagne, Marie-Andrée Beaudet, nous offre pour mémoire un magnifique album biographique, illustré de poèmes, de documents divers et de photographies personnelles. Rarement un auteur aura été aussi bien servi. Miron fut à la fois un militant politique acharné, un témoin de notre modeste culture et un important ambassadeur du Québec à l’étranger. Né à Sainte-Agathe-des-Monts, en 1928, fils d’un menuisier, petit-fils d’un cultivateur analphabète de Saint-Agricole, sa vie a été emblématique de la sortie de crise du Canada français d’après-guerre. L’enfant Gaston, nourri des lacs et forêts, s’inspira souvent du paradis terrestre de son enfance. Mais à 12 ans, il ne connaissait de livres que les manuels scolaires et quelques romans scouts. Quand sa plume traça un premier poème, il ignorait jusqu’au sens du mot poésie. Les institutions qui l’ont formé étaient comme des bouées de sauvetage: les croisés, bérets blancs sur la tête; le mouvement scout, foulard au cou; les routiers, godillots aux pieds; l’ordre de Bon Temps, ceinture fléchée à la taille; le juvénat, soutane couleur de corneille. Miron devint un temps le frère Adrien, enseigna, puis défroqua. Jeune professeur, il découvrit la métropole, s’inscrivit en sciences sociales à l’Université de Montréal, fonda avec des amis les éditions de l’Hexagone avant d’aller à Paris étudier les techniques de l’édition. Chaque fois qu’il revenait de France, de nouveaux mots à la bouche, Miron s’étonnait de la richesse du français. Au Canada, il refusait d’être un poète «colonisé» et se retrouva emprisonné en 1970. Il est décédé en 1996. Cet Album Miron est un magnifique pèlerinage. — Parole d’historiens, anthologie préparée par Éric Bédard et Julien Goyette, Les Presses de l’Université de Montréal, 481 p., 34,95$. Album Miron, par Marie-Andrée Beaudet, L’Hexagone, 212 p., 39,95$.

Culture

Les disques

Boudreau l’irrépressible Walter’s Mixed Bag. Œuvres de Walter Boudreau. Olga Ranzenhofer, violon. Ensemble de la SMCQ, dir. Walter Boudreau; Ensemble de percussions McGill, dir. Pierre Béluse. ATMA classique ACD2 2551. Si Walter Boudreau n’existait pas, il faudrait l’inventer. L’énergie et la délicieuse irrévérence de cet iconoclaste dans l’âme sont intactes à la veille de son 60e anniversaire. Ce n’est pas d’hier que l’exubérant compositeur et chef d’orchestre, qui est depuis 18 ans directeur artistique de la très sérieuse Société de musique contemporaine du Québec, fait mentir le cliché voulant que musique contemporaine et humour soient incompatibles. Au temps de l’Infonie, fondée en 1967, lui et son complice, le poète Raoul Duguay, sont déjà entrés sur scène avec, accrochés aux oreilles, des cintres garnis de chaussettes, et le catalogue de ses œuvres comprend Variations II «Dans les champs il y a des bibittes». Mais Walter Boudreau est avant tout un compositeur qui sait comme pas un faire sonner et éclater les instruments. Ce don sert à merveille les sujets grandioses qu’il affectionne: beaucoup de ses pièces portent sur la création du monde, les planètes, les étoiles… Le chef concepteur de la Symphonie du millénaire (19 compositeurs, 333 musiciens, 2 000 carillonneurs, 15 clochers, deux camions de pompiers), c’était lui! L’éclectique Walter’s Mixed Bag fait suite à Walter’s Freak House, paru en 2002, qui comportait Golgot(h)a, époustouflante interprétation du chemin de croix. Le plus récent CD, pour sa part, réunit plusieurs côtés de Boudreau. Son humour est représenté par Le récital, histoire de la musique occidentale en cinq minutes. Son sens de la grandeur, par Les sept jours, sur le thème de la création du monde. Son apport à la musique de scène, par L’asile de la pureté, partition composée pour la pièce éponyme de Claude Gauvreau. Et son sens de l’amitié s’incarne dans La vie d’un héros, hommage au regretté Claude Vivier, où les passages empruntés à la musique de ce dernier, travaillés avec brio par Boudreau, font office de photos de famille. Comme quoi l’orchestrateur rutilant peut, aussi, émouvoir. Gould, le mythe Glenn Gould: Au-delà du temps. Film de Bruno Monsaingeon. Ideale Audience International DVD9DM24. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un disque à proprement parler, ce DVD consacré au pianiste Glenn Gould jette un éclairage indispensable sur l’art du musicien canadien le plus célèbre. La musique est omniprésente dans le film de Bruno Monsaingeon, qui fut son ami intime. On y voit Gould à toutes les étapes de sa carrière, en concert et en studio, en solo ou en duo, ce qui en fait un sublime récital à travers le temps. Ses explications de plusieurs interprétations controversées, où le provocateur en lui jubile, valent le détour. L’anticonformiste du clavier, qui délaissa le concert à 32 ans au profit du studio d’enregistrement, se révèle un être chaleureux malgré son côté asocial (qu’il reconnaît), un être d’une culture et d’un humour prodigieux, et des témoignages touchants illustrent les passions qu’il continue de susciter. Détail précieux: Monsaingeon fait exprès de varier le répertoire, pour montrer que Gould n’a pas joué que du Bach… Le grand-prêtre de Bach Jean-Sébastien Bach: Messes en si mineur, fa majeur, sol majeur, sol mineur et la mineur; Sanctus en ré majeur. C.P.E. Bach: La résurrection et l’ascension de Jésus. Solistes, Collegium Vocale, Orchestra of the Age of Enlightenment, dir. Philippe Herreweghe. Coffret de cinq CD. Virgin Classics 00946 372856 2 6. Philippe Herreweghe et les ensembles qu’il a fondés, notamment le Collegium Vocale, sont, comme Glenn Gould, des références obligées pour la musique de Jean-Sébastien Bach. En plus d’offrir un fabuleux rapport qualité-prix — cinq CD pour le prix d’un —, ce coffret est essentiel du fait qu’il propose non seulement la grande Messe en si mineur, mais aussi quatre courtes messes beaucoup moins connues. Le programme est complété par une pièce religieuse de Carl Philipp Emanuel Bach, œuvre que le plus célèbre des fils de Jean-Sébastien considérait comme sa meilleure et dont la création, en 1788, fut dirigée par nul autre que Mozart.