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Voyages dans le temps

Il y a quelques années, le recteur de l’UQAM, où Michel van Schendel avait enseigné pendant une partie substantielle de son existence, lui avait demandé s’il songeait à écrire ses mémoires. La matière serait riche. Arrivé au Québec en 1952, van Schendel se fit connaître d’abord comme journaliste, chroniqueur, poète et critique de poésie – un des meilleurs du temps, sans doute -, membre de la première équipe de la revue Liberté puis, plus à gauche, de celle de Socialisme, avant de se retrouver à l’UQAM, où il a mené une brillante carrière de professeur et, simultanément, de syndicaliste. Il fut assurément, durant un demi-siècle, un des personnages importants de la littérature et de l’intelligentsia québécoises.Michel van Schendel répond aujourd’hui à l’invitation de son recteur, mais d’une façon que, sans doute, celui-ci n’avait pas prévue. Le titre du premier volume de son autobiographie nous avertit aussitôt qu’il y aura des accidents de parcours. Un temps éventuel, qu’est-ce à dire? Le premier sens que Le petit Robert donne de cet adjectif est le suivant: « Qui peut se produire si certaines conditions se trouvent réalisées. » Le paradoxe est évident. Van Schendel va raconter sa vie comme si elle en était encore à se former, comme si son passé même n’était pas fixé, terminé. Cette vie antécédente, elle n’est plus tout à fait la sienne et il doit l’imaginer, l’inventer autant que la raconter. C’est pourquoi, par exemple, il crée un personnage appelé Xavier qui est et n’est pas un van Schendel jeune. D’autres fois, il donnera la parole à une sorte de « narrateur » anonyme, un « on » impersonnel. Il ira même jusqu’à corriger, grâce à des renseignements de dernière heure, le récit qu’il avait fait de la vie d’un ami français. Par ailleurs, si l’identité du mémorialiste est scindée, le déroulement temporel ne l’est pas moins. Ça commence le 9 juillet, à Montréal; se continue en 1936, en France; revient à 1982; puis saute à 1950, à la veille de l’émigration au Québec; retourne à 1942; et ainsi de suite.Ce n’est pas tout à fait simple, comme on voit, d’autant que l’écriture de van Schendel prodigue les voltiges verbales comme à plaisir. Ceux qui veulent obtenir d’une autobiographie une collection de petits « faits vrais » chargés d’une signification immédiate seront sans doute déçus. Ce livre n’est pas moins une réflexion « en acte » sur le genre même de l’autobiographie qu’un récit autobiographique.Cela dit, il reste qu’après avoir admiré la virtuosité d’écriture et de pensée de l’auteur, on se laissera prendre par la force d’évocation de nombreuses pages de l’ouvrage. Je pense, particulièrement, à celles qui décrivent les difficiles premières années du jeune immigré au Québec, à ses amours, voire à ses déboires somatiques. Et, en France, dans la deuxième partie de l’ouvrage, au long récit de ses relations avec un jeune peintre qui lui apprend à voir et avec un couple de « prolos » éminemment sympathiques. Michel van Schendel était, à cette époque, membre du Parti communiste. Au Québec, il sera tout simplement un homme de gauche.Des mémoires encore, mais d’une tonalité très différente, ceux que publie Hélène Dorion dans un livre intitulé Jours de sable. Elle remonte loin dans son enfance, jusqu’à l’âge de quatre ou cinq ans. Une maladie, les parents et la grand-mère, l’école, la découverte des mots, de la mer, de la mort. « Au bord de la mer, écrit-elle, j’entrais dans le presque rien, c’est-à-dire le tout. » Les grands événements, ici, sont les plus petits, les plus ordinaires; c’est en eux que se révèle une faim de vivre, de comprendre, d’aimer, qui ne s’apaise qu’imparfaitement dans les mots. Hélène Dorion est poète, on le sait, un des plus accomplis de sa génération, et qu’est-ce qu’un poète sinon quelqu’un qui mise tout sur le langage? L’histoire de ce pari fragile est celle de Jours de sable, où le mot « sable » n’apparaît pas par hasard, suggérant le passage du temps, cette vie qui coule entre les doigts, mais aussi l’approche de l’immensité. Ce livre au charme discret, sans aucune trace de l’afféterie qui affaiblit parfois la prose des poètes, laisse des traces profondes dans la mémoire.On lira aussi celui de Lise Gauvin, Chez Riopelle, où l’auteure raconte, avec une chaleur communicative, quatre « visites d’atelier » qu’elle fit, de 1989 à 1996, chez le grand peintre, qui était devenu un ami. On y voit l’artiste au travail, mais surtout on l’entend parler du déroulement de sa carrière, de pêche, de chasse et même… de peinture, à coups de petites phrases lapidaires. À ces « visites », Lise Gauvin a ajouté le texte superbe qu’elle a écrit sur les oies blanches pour accompagner l’album Cap Tourmente, de Riopelle, publié par la galerie Maeght-Lelong en 1983.Un temps éventuel, par Michel van Schendel, L’Hexagone, 446 p., 29,95$.Jours de sable, par Hélène Dorion, coll. « Ici l’ailleurs », Leméac, 140 p., 13,95$.Chez Riopelle: Visites d’atelier, par Lise Gauvin, L’Hexagone, 59 p., 14,95$.UN TEMPS ÉVENTUELLe souvenir taille grossier dans l’épaisseur du temps, il coupe court, il trahit. Il lui faut la réparation d’une mémoire sélective qui opère dans le discontinu. L’écriture a cette fonction.Michel van SchendelJOURS DE SABLEÀ l’intérieur de chaque être vibre un silence dur et compact. Parfois si intense qu’on ne peut le voir ou l’entendre. Il est fait de chaque grain de sable qui a glissé entre les doigts, de chaque poussière montée dans le ciel, et comme tout ce que l’on ne peut voir ou entendre, ce silence est immense et sans limite. Hélène Dorion

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Le garçon et sa grenouille

Le roman de Gaétan Soucy, Music-hall !, est extrêmement étonnant. Mais l’étonnement naît, paradoxalement, d’un excès de familiarité. Le romancier reprend plusieurs des images, des manières, des thèmes les plus significatifs du roman québécois, tel qu’il s’est produit depuis près d’un demi-siècle. Il les porte à un degré de combustion qu’ils n’avaient jamais encore connu. Accomplissement ou épuisement ? C’est à voir.Le héros est décoré du nom de Xavier X. Mortanse. C’est le type de l’adolescent égaré, assez génial, persécuté par des adultes qui ne respectent pas son désir de pureté et la liberté de son imaginaire. Imaginez une Bérénice Einberg (Réjean Ducharme) ou un Jean-Le Maigre (Marie-Claire Blais), ou une de leurs nombreuses réincarnations – mais sans révolte. Contre quoi, contre qui voudrait-on que Xavier X. Mortanse se révolte ? Il faut une famille, une société pour se révolter. Lui s’est éveillé un jour dans le port de New York, sans autre mémoire que les noms d’une soeur, Justine, d’un pays, la Hongrie, et d’un fleuve, le Saint-Laurent. On voit que la cohérence n’est pas tout à fait au rendez-vous, et ça ne fait que commencer. Mais Xavier X. Mortanse, malgré les apparences, n’est pas un simple demeuré; il est aussi un redoutable joueur d’échecs. Et il dispose, autre miracle, d’une grenouille chantante et dansante trouvée un jour dans un chantier de démolition.Ai-je dit qu’il était sans révolte ? Il exerce cependant, depuis son arrivée à New York, un métier qui n’est pas sans rapport avec ce que pratiquaient ses prédécesseurs romanesques: il est apprenti dans l’Ordre de la démolition. Apprenti seulement, peu estimé par ses camarades de travail, qui ne lui épargnent pas les sévices de toutes sortes, et à vrai dire peu efficace. Il passe des heures à démolir un petit pan de mur, mais démolisseur convaincu, refuse de se laisser décourager, d’abandonner ce qu’il faut bien appeler une vocation. On est évidemment dans l’ordre symbolique ici, à des années-lumière de toute vraisemblance banale.Xavier X. Mortanse est d’ailleurs prêt à travailler sans rémunération, tellement il est pris par la nécessité quasi métaphysique de la démolition. Il s’agit de démolir pour démolir; la récompense se trouve dans la démolition elle-même. Bérénice Einberg était experte à ce jeu-là, mais elle y mettait plus de détermination, de passion, de haine.La parenté la plus significative entre Xavier X. Mortanse et ses prédécesseurs vient de ce que la cible première de ses travaux de démolition n’est pas le mur de briques, mais le langage lui-même. À vrai dire, ce n’est pas Xavier qui massacre le langage, c’est le narrateur. Il écrit: « Il avait les côtes et les épaules comme des coups de bâton », ce qui est un peu bizarre. Puis: « L’homme ne prit pas de gants pour que le garçon s’ôte de là. » Et encore: « Il enchaînait les coups qu’on aurait dit qu’il les avait pensés avec ses pieds les plus rudimentaires. » Serait-ce là du « stratakorek, la langue secrète de la démolition »? On pensera évidemment au « bérénicien » de Réjean Ducharme, inspiré par l' »exploréen » de Claude Gauvreau, mais les impropriétés de langage commises (volontairement, il faut insister) par le narrateur de Music-hall ! semblent procéder moins d’un désir de contestation que d’une chute molle dans le n’importe-quoi.Étrangement d’ailleurs, ces phrases – ou bouts de phrases – voisinent avec des passages d’une écriture éminemment correcte, qui rappellent le style sentimental et fade des romans-feuilletons: « Peggy continuait un long moment à le regarder, du même air grave et étonné. Elle passait la main dans les cheveux du garçon, ou caressait sa joue avec le revers de ses doigts. Elle lui adressait un sourire attendri et triste. » Faut-il penser que cette fadeur est volontaire, voire provocatrice, comme les bizarreries de langage citées plus haut? On hésite un moment, puis on comprend qu’on se trouve devant une opération qui, dans la correction ou l’incorrection, vise à priver le langage de toute signification un peu forte, à produire ce qu’on oserait appeler de l’in-signifiant. J’insiste, il va sans dire, sur le trait d’union.On se souviendra peut-être d’un roman de Jacques Folch-Ribas, paru en 1970, qui s’intitulait Le démolisseur. C’était la célébration, dans une langue superbe, de cette « beauté du vide » qui peut devenir, chez certains êtres, une passion absolue. Il y a, dans Music-hall !, quelques allusions à cette sorte de beauté, mais le livre est plutôt, dans son ensemble, la manifestation d’une surabondance, d’un trop-plein de langage qui s’annule lui-même comme porteur de sens. Pas plus que son personnage, le romancier de Music-hall ! ne démolit vraiment; il défait plutôt, il désamorce. Les mots sous sa plume deviennent interchangeables. Pourrait-on penser que le livre de Gaétan Soucy pousse à la limite, jusqu’à l’absurde, les risques de l’orgie de langage dans laquelle nous vivons aujourd’hui ?Je n’exclus pas que Music-hall! puisse remporter, avec ses 400 pages, un succès, national et international, semblable à celui de La petite fille qui aimait trop les allumettes. Il compte beaucoup de personnages étonnants, bizarres et bizarrement nommés, d’Ishmael Lazarus à Rogatien Long-d’Ailes, et d’événements peu communs.Music-hall !, par Gaétan Soucy, Boréal, 391 p., 27,95$.MUSIC-HALL !Enfin, il arriva ceci dans la rue qu’en croisant un monsieur sans traits remarquables, qui allait sa serviette sous le bras, l’apprenti fut saisi d’une pensée à la fois dérangeante et banale, savoir pourquoi était-il lui-même Xavier plutôt que cet homme-là? Et c’est précisément ce qui miraculeusement se produisit, à l’instant même, Xavier devint cet homme et cet homme devint Xavier, mais comme ni l’un ni l’autre ne conservaient aucun souvenir d’avoir été celui qu’ils n’étaient plus, et n’avaient plus d’autres souvenirs ou caractères que les souvenirs et caractères qui étaient ceux de celui qu’ils étaient devenus, rien ne fut changé au bout du compte dans l’ordre infime de l’univers, et chacun passa sa route sans s’être aperçu de rien. Gaétan Soucy

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Le drame caché de Papineau

Louis-Joseph Papineau, chef des Patriotes de 1837, avait un fils schizophrène. Médecin et professeur de botanique à l’Université McGill, Lactance Papineau a fini ses jours à l’asile Saint Jean de Dieu, à Lyon, en France, où ses parents l’avaient discrètement fait interner.Peu d’historiens se sont intéressés à ce drame familial qui a bouleversé la vie des Papineau, alors retirés dans leur manoir de Montebello, sur la rive nord de la rivière des Outaouais. C’est donc un petit miracle que les ex-enseignants Georges Aubin et Renée Blanchet ont réussi en mettant la main sur des documents inédits qui lèvent le voile sur ce secret bien gardé.Je connaissais vaguement les deux chercheurs, à qui l’on doit l’édition (en cours) de la correspondance complète de Papineau – 1 800 lettres -, de sa femme, Julie, et de leurs fils Amédée et Lactance. Une oeuvre colossale qui, hélas! n’existait pas lorsque je m’usais les yeux aux Archives nationales en vue d’écrire Le roman de Julie Papineau. J’aurais vendu mon âme au diable pour y avoir accès.Le coup de fil de Georges Aubin, au beau milieu de l’été, m’a intriguée. Sachant l’intérêt que je porte aux Papineau, il m’a annoncé qu’il avait reçu de France une lettre authentique du chef des Patriotes. « Pour la première fois, m’a-t-il dit, Papineau admet que Lactance souffre d’aliénation mentale. »Sans tarder, j’ai pris la route de L’Assomption pour les rencontrer, lui et sa femme. Je les imaginais, tels des moines bénédictins, s’esquintant dans un nuage de poussière plus que centenaire. Lui, décryptant à la loupe des pages et des pages d’une écriture quasi illisible toute en pattes de mouches. Elle, tapant avec frénésie sur son clavier. En 10 ans, n’avaient-ils pas retrouvé, classé et annoté des milliers de lettres du 19e siècle, notamment celles de Wolfred Nelson, vainqueur de la bataille de Saint-Denis, et celles de Louis-Hippolyte La Fontaine, initiateur du Canada-Uni?J’ai trouvé Georges Aubin et Renée Blanchet dans leur jardin, au milieu de plantes robustes. « C’est Papineau qui m’a appris à cultiver les fleurs, dit Georges Aubin. Ses lettres à Julie regorgent de précieux conseils. » Leur maison fourmille d’ouvrages écornés, dont certains datent du 16e siècle. Une montagne de photocopies débordent sur le piano, muet tant il est couvert de paperasse, cependant qu’au mur un calendrier consacré à Louis-Joseph Papineau marque les jours qui passent.Le décor de parfaits rats de bibliothèque? J’incline à penser que nous sommes plutôt en présence d’un couple de détectives à l’affût de mystérieuses pièces à conviction qui permettraient de reconstituer des événements longtemps occultés parce que jugés honteux. Car, en plus de dépouiller les archives, ils mènent leurs enquêtes sur le terrain. À New York, au Vermont, à Paris, à LyonC’est en recopiant le journal de Lactance, ce fils mal-aimé dont Julie Papineau disait qu’il était le plus doué de ses enfants, que Renée Blanchet a percé le mystère de sa folie, qui se manifestera une quinzaine d’années plus tard. L’étudiant en médecine y raconte la vie quotidienne de sa famille en exil à Paris, avec son lot de chicanes et de frustrations. « Lactance a une écriture torturée, dit la chercheuse. Il m’a fallu six mois pour retranscrire le document. C’était émouvant. J’en ai pleuré. »Pendant ce temps, Georges Aubin faisait le voyage jusqu’à Lyon, s’arrêtant à l’hôpital Saint Jean de Dieu avant de se rendre au cimetière où repose le fils de Papineau, mort loin des siens en 1862, à l’âge de 40 ans. À son retour, après de nombreuses démarches auprès des autorités de l’établissement de santé, Georges Aubin a fini par recevoir par la poste une lettre authentique signée de la main de Louis-Joseph Papineau en 1854. Elle est adressée à Elzéar-Alexandre Taschereau, futur évêque de Québec et premier cardinal canadien, chargé de conduire Lactance chez les hospitaliers de Lyon. Elle nous apprend que le jeune homme, qui porte la soutane (même s’il n’est pas prêtre), se croit en route vers Rome, où il espère obtenir la canonisation de son frère Gustave, mort à 20 ans, qu’il considérait comme un saint.Cette pièce du dossier a pris tout son sens lorsque Renée Blanchet a trouvé, au Séminaire de Québec, les notes de voyage de l’abbé Thomas-Étienne Hamel, l’autre chaperon de Lactance, qui relate les faits et gestes du malheureux passager à bord du Charity, pendant la traversée de l’Atlantique. « Il ne mangeait plus, ne se rasait plus et consacrait ses journées à la prière », dit la chercheuse, qui publiera le journal de Lactance l’an prochain.Pour ces auteurs d’une vingtaine d’ouvrages, cette découverte n’est qu’un heureux événement de plus dans leur longue quête pour retrouver les lettres des Patriotes, qui dorment aux archives dans l’indifférence générale ou traînent dans les fonds de tiroir de leurs descendants. « Nous nous sommes donné pour mission de rendre ces écrits accessibles au grand public, dit Georges Aubin. Tant mieux si nos livres sont utiles aux historiens, mais ce n’est pas le but. »L’un d’eux avait protesté à la publication des premiers ouvrages de l’ex-enseignant: qui est ce Jos. Bleau qui marche sur nos plates-bandes? « Je lui ai demandé de signer l’introduction de mon livre suivant, explique l’auteur. Il a accepté. » Aujourd’hui, les historiens consultent le couple. Et les amis s’en mêlent. Ainsi, le romancier Yves Beauchemin m’a raconté que Georges et lui faisaient chaque année un pèlerinage: « Nous allons à Alburg, un village du Vermont à la frontière canado-américaine. C’est de là que le Dr Robert Nelson est parti, le 23 novembre 1838, pour venir proclamer l’indépendance du Bas-Canada. »Qui a inculqué cette passion au couple? Tout a commencé lorsque Georges Aubin s’est intéressé au grand-oncle de sa femme, Magloire Blanchet: curé de Saint-Charles-sur-Richelieu au moment de la rébellion, il s’était ensuite exilé aux États-Unis. « Ça m’a surpris de voir qu’un Patriote en soutane, emprisonné pendant les troubles, était devenu le premier évêque de Seattle. » Aubin a publié des extraits de la correspondance de Magloire Blanchet dans Au Pied-du-Courant, un recueil de lettres écrites par les prisonniers politiques de 1837-1838.Ces lettres apportent un éclairage insoupçonné sur la répression sanglante qui a suivi les soulèvements populaires. « Contrairement à ce que certains historiens affirment, dit-il, il existe des preuves que des viols ont été commis sur les femmes et les filles des rebelles. » Ainsi, après une rafle opérée par des miliciens chez Joseph Duquette (qui sera pendu), la soeur de celui-ci a été pourchassée dans le verger familial. Devenue muette et à demi folle, elle a dû être internée.Cet automne, Georges Aubin publie la correspondance de Louis-Hippolyte La Fontaine et de Robert Baldwin (Les ficelles du pouvoir, aux Éditions Varia). Et Renée Blanchet plonge au coeur de la Nouvelle-France. Après avoir fait revivre sur le mode romanesque son aïeule dans Marguerite Pasquier, fille du Roy (Varia), elle signe Les filles de la Grande Anse (Varia), qui raconte la Conquête en cinq récits.Pour en savoir plusLouis-Joseph Papineau: Lettres à Julie, texte établi et annoté par Georges Aubin et Renée Blanchet, Septentrion, 2000, 812 p.Julie Papineau, une femme patriote: Correspondance 1823-1862, introduction et notes de Renée Blanchet, Septentrion, 1997, 518 p.Amédée Papineau: Journal d’un Fils de la Liberté, 1838-1855, introduction et notes de Georges Aubin, Septentrion, 1998, 961 p. Lactance Papineau: Correspondance 1831-1857, introduction et notes de Renée Blanchet, Comeau & Nadeau, 2000, 249 p.

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Trop de vies, ou pas assez

On se souvient peut-être qu’à la fin d’Immobile, le précédent roman de Ying Chen, la narratrice se trouvait devant une auberge, face à la mer. Son mari, appelé A…, était parti, et elle n’avait pas cherché à le retenir. « Assise devant l’auberge, disait-elle, sans bagage, dans la poussière soulevée par des parents pressés, j’attendrai ce camion qui, je l’espère, saura m’emporter. Tout sera alors fini. Tout recommencera. »Tout recommence, en effet, puisqu’au début du roman suivant, Le champ dans la mer, la femme se trouve encore au même endroit: « J’ai dormi sur le perron de son auberge et je n’ai pas payé. Ce matin, ce sont les coups de pied de l’aubergiste qui m’ont réveillée. » Tout, c’est-à-dire l’immense rêverie qui ramène la femme vers des vies antérieures qui ont eu lieu réellement (selon de vieilles croyances) ou n’ont pas eu lieu (selon la vision moderne des choses) et l’empêche de vivre sa vie présente.A…, c’est-à-dire le mari, l’archéologue, le scientifique, celui qui représentait dans Immobile l’enthousiasme moderne, est encore nommé dans Le champ dans la mer, mais sans y être vraiment présent. L’essentiel de ce dernier roman se passe dans une des vies antérieures de la narratrice, et c’est l’histoire d’un amour d’adolescence entre celle-ci et un garçon du voisinage désigné par la lettre V… Nous sommes dans un village ancien, entouré de champs de maïs et en grande partie déserté par sa population. Le père de la narratrice, qui est maçon, meurt en tombant du toit d’une maison voisine qu’il était en train de réparer et – coïncidence dont on ne doit pas s’étonner – sa fille mourra en recevant sur la tête une tuile du même toit. Entre-temps, une histoire d’amour aura eu lieu entre cette dernière et le fils de la maison voisine, malgré l’hostilité provoquée entre les deux maisons par la chute du père. Une histoire un peu semblable à celle de Roméo et Juliette, bien que la narratrice tienne à écarter cette ressemblance. On est en Chine, pas en Italie. Et, dans la Chine de Ying Chen, tout peut toujours recommencer, la mort n’est jamais définitive.Le champ dans la mer est donc un autre épisode de la lutte qui ne cesse jamais, dans l’oeuvre de Ying Chen, entre l’histoire et la mémoire, une lutte sans vainqueur possible. Tout au plus peut-on dire qu’ici le combat semble avoir perdu un peu de la vigueur qu’il avait dans Immobile. L’écriture est également moins sûre, moins pleine que dans le roman précédent, et l’on se prend à penser que l’oeuvre de Ying Chen se trouve à ce tournant difficile où, sans renoncer à sa vision du monde, elle devra explorer des terrains un peu différents.Il y a trop de vies dans Le champ dans la mer. Il n’y en a pas assez dans le roman de Sylvain Trudel, Du mercure sous la langue: son héros-narrateur est un jeune garçon hospitalisé pour un cancer et qui se sait promis à la mort.Frédéric n’est pas un garçon ordinaire; on n’est pas impunément un personnage de Sylvain Trudel. Il fait des poèmes. Il possède une langue d’une richesse exceptionnelle, pleine de tournures frappantes, originales. Des connaissances médicales sur la maladie qui l’accable. Sa culture n’est pas non plus celle du tout-venant. Cancéreux, comme on l’a dit, il décide de se faire appeler Métastase, en l’honneur d’un poète italien du 19e siècle. On vient de comprendre qu’il a l’humour féroce.Il n’y aura pas beaucoup d’événements marquants dans ce récit d’hôpital: des amis qui s’en vont chez eux après avoir été déclarés guéris; d’autres, plus nombreux, qui sont voués à la mort, comme Frédéric. Et les visites de la parenté. Frédéric discute ferme avec sa psychothérapeute, Maryse Bouthillier, et l’aumônier boiteux, l’abbé Guillemette, à qui il en fait voir de toutes les couleurs sur le terrain de la religion. Dira-t-on qu’il – ou plutôt son auteur – en fait trop, qu’il abuse d’une machine verbale qui tourne parfois à vide? Il m’est arrivé, en cours de lecture, de me rappeler avec nostalgie l’extrême économie de la nouvelle qui a donné naissance à ce récit et qu’on pouvait lire dans Les prophètes, parus en 1996. Mais j’avais tort. Il y a de nombreuses pages, dans Du mercure sous la langue, qui justifient la réécriture à laquelle s’est livré Sylvain Trudel. Je pense, en particulier, à ce chant prodigieux de déréliction et de révolte qui s’élève à la fin du récit, cette « fête du mort » qui compte parmi les sommets de l’oeuvre du romancier. Ces pages nous rappellent que Sylvain Trudel est une des voix les plus fortes, les plus personnelles de la littérature québécoise actuelle.Le champ dans la mer, par Ying Chen, Boréal, 114 p., 17,95$.Du mercure sous la langue, par Sylvain Trudel, Les allusifs, 130 p., 18,95$.Le champ dans la merJ’avais l’impression de marcher sur un chemin ancien. Son aspect aride faisait songer aux époques lointaines où commencement et fin sont confondus, effets et causes impossibles à démêler. J’avais toujours de mauvaises notes en histoire. Pendant quelques instants, mon esprit était envahi par le vague souvenir d’une longue et pénible marche, d’une fatigue rappelant d’innombrables et pourtant identiques désirs jamais assouvis et inassouvissables, projets de bonheur sans cesse avortés.Ying Chen

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Une plume au vitriol

Elle sourit, énigmatique, le corps flottant dans une vaste veste unisexe bleu roi. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle est zen° même si des ouvrages de philosophie bouddhiste ont remplacé les Essais de Montaigne sur sa table de chevet. Il suffit d’ailleurs de lire son nouveau livre, son cinquième en 20 ans, pour constater à quel point Monique Proulx n’a rien perdu de son mordant.L’esprit caustique, après tout, c’est sa griffe. « Il vaut mieux aller dans la cruauté que dans la mièvrerie si on veut réveiller les gens », lance-t-elle pour justifier le regard dur et acéré que pose sur le monde son héroïne, Florence, 25 ans. « Je n’écris pas seulement pour inventer des histoires; le divertissement, ça ne m’intéresse pas », tranche la romancière, cinquantenaire depuis peu.Elle a sa coiffure asymétrique de toujours mais en plus court, sa longue boucle d’oreille du côté où ses cheveux blonds ébouriffés sont dégagés. « J’aime bien prétendre amener les gens à une certaine déstabilisation qui les fait remettre en question leurs certitudes. » Elle a ses yeux clairs tellement intelligents plantés dans les miens. « Je suis contente de mon livre. J’ai raison, hein? » Elle glousse.Dans son livre, justement, elle s’en prend aux écrivains qui se donnent en pâture aux critiques, qui s’exhibent en public pour quémander des compliments. « Un auteur en promotion, c’est une espèce de boursouflure qui veut être léchée », ironise Monique Proulx, paraphrasant son héroïne. « Personnellement, je n’ai rien contre les entrevues, mais en soi, c’est une anomalie que je sois ici, prévient-elle. Idéalement, un roman devrait se suffire à lui-même. »On croirait entendre Réjean Ducharme, l’écrivain le plus secret du Québec. Ce n’est pas un hasard si le nouveau roman de Monique Proulx s’ouvre sur des citations de Ducharme. Pas un hasard non plus si le véritable personnage pivot de son histoire ressemble étrangement à l’auteur de L’avalée des avalés: schizophrène, il vit caché, n’accorde jamais d’entrevue et pond des chefs-d’oeuvre.Monique Proulx a voulu rendre hommage à celui qui lui a donné envie d’écrire dès l’âge de 15 ans. « Réjean Ducharme a été un initiateur pour moi, quelqu’un qui m’a montré la porte de la liberté. » Laliberté, Pierre Laliberté: c’est le nom qu’elle a donné à son personnage d’écrivain fantôme. Il va en quelque sorte servir de père à Florence. Le sien vient de mourir. Elle le détestait. Jamais il ne lui avait montré le moindre signe d’affection. Elle aurait tant voulu qu’il lui parle, qu’il la touche, une fois, une seule. Trop tard. En sortant de la chambre où le corps du défunt refroidit, la jeune fille croise Pierre Laliberté dans le couloir de l’hôpital. Il est vêtu de blanc et elle le prend pour un infirmier. Elle ne sait pas encore qu’il s’agit de l’écrivain mythique, qu’elle n’a jamais lu de toute façon. Il lui rapporte une phrase prononcée par son père dans son délire, juste avant de mourir: « Le coeur est un muscle involontaire. »C’est là que tout démarre. « Cette phrase est un déclencheur. C’est soudain comme un écho, complètement étranger et effrayant parce que ça ne répond pas du tout à l’image réconfortante du vieil homme insignifiant que Florence garde en mémoire. On pense tellement qu’on sait tout de ceux qui nous sont proches° « Le coeur est un muscle involontaire. C’est le titre du plus récent roman, tant attendu, de Monique Proulx (à paraître le 17 avril, aux Éditions du Boréal). Un hommage à son maître littéraire, oui, mais pas seulement. « Je voulais parler de mon père. De son côté méconnu. Il avait un puits de trésors en lui, un monde de richesses dont je n’ai jamais rien su. » Elle se tait. Puis elle rit. Un rire aigu. Sa façon de reculer devant le terrain miné sur lequel elle vient de s’aventurer? « J’avais un travail de réparation à faire. »Il y a huit ans, dans une entrevue accordée à L’actualité (« Du côté de chez Proulx », 1er mai 1994*), Monique Proulx avait traité son vieux père mort depuis longtemps de lavette, de trouillard, de râleur, de pas intelligent. Elle lui avait reproché d’avoir abdiqué comme romancier après seulement deux publications et de s’être contenté d’un petit job de fonctionnaire pour le reste de sa vie. « Je n’avais pas le droit de dire ces choses cruelles sur lui, même si j’avais toutes sortes de raisons de les penser », déclare-t-elle aujourd’hui. »Ça m’a poursuivie longtemps. Il y a des gens qui m’ont haïe, qui m’ont écrit; ma mère et ma famille ont été complètement effondrées à cause de ça. On se disait ces choses-là entre nous, tout en sachant que ce n’était pas l’unique réalité. Mais de les voir publiées, dites à des étrangers°  » De toute évidence, la blessure est encore vive. « C’était un papier horrible! Mais au fond, c’était un miroir: je voyais le regard que je posais sur mon père, un regard d’une horrible cruauté. Je peux dire que ce papier-là est à l’origine de mon nouveau roman. »Dans les pages de L’actualité, elle avait annoncé à l’époque qu’un jour elle écrirait un texte sur son père. Le pensionnaire, c’est le titre qu’elle avait trouvé. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle a de la suite dans les idées. Un chapitre de son dernier livre s’intitule: « Le locataire ». Elle écrit, endossant le personnage de Florence: « Papa s’est toujours comporté en locataire. Qu’est-ce qu’un locataire? Un locataire est quelqu’un qui ne se sent responsable de rien dans le lieu où il se trouve. »Les pères irresponsables sont légion dans l’oeuvre de Monique Proulx. Le papa de la Petite, dans sa nouvelle « Jouer avec un chat » (Les aurores montréales, 1996), était de ceux-là. Celui de la jeune fille dans le scénario qu’elle a écrit plus récemment pour le film d’Yves Dion, Le grand serpent du monde, aussi. Ce qui ne l’empêche pas de clamer: « C’est aux enfants d’aller vers leurs parents. C’est notre responsabilité. Quand ils sont morts, il est trop tard. »Monique Proulx a dédié Le coeur est un muscle involontaire à ses parents. « Ma mère est morte le printemps dernier », glisse-t-elle, les yeux humides. Elle avoue qu’elle a longtemps été déconnectée de ses racines. « Je vivais comme une feuille qui flotte soudain dans l’air, venue au monde de rien. Mais ça ne marche pas comme ça. On doit beaucoup à ceux qui nous ont précédés. On a des parents! C’est à cause d’eux qu’on est ici, qu’on le veuille ou non. On continue les choses qu’ils ont commencées de façon larvaire, on les peaufine. On a même le pouvoir de faire aboutir les choses qu’ils n’ont pas achevées… »Contrairement à son père, Gustave, Monique Proulx a très tôt laissé tomber son poste de fonctionnaire à Québec pour se consacrer entièrement à l’écriture. Et elle a, dès le début, connu un succès important. Elle avait 31 ans quand son premier livre, un recueil de nouvelles intitulé Sans coeur et sans reproche, est paru. Tout de suite, elle a récolté une flopée de prix. Le roman qui a suivi, Le sexe des étoiles, a été adapté au cinéma par Paule Baillargeon. C’est Monique Proulx elle-même qui a écrit le scénario du film, choisi pour représenter le Canada dans la course aux Oscars en 1994. Quand elle publie Homme invisible à la fenêtre, en 1993, c’est la manne: quatre récompenses, dont le prix Québec-Paris, attribué à Réjean Ducharme 17 ans plus tôt. Séduit, Jean Beaudin en fera un film, Souvenirs intimes, dont elle signera, là encore, le scénario.Si publiquement c’est la gloire, dans le privé c’est une autre histoire. Une de ses amies qui s’est reconnue dans Les aurores montréales a rompu avec fracas. Un vieux monsieur qui lui avait inspiré un personnage de clochard dans le même recueil de nouvelles l’a apostrophée dans la rue et l’a traitée comme du poisson pourri. « Il m’a dit que je méritais la prison. » Elle n’avait pas daigné maquiller l’identité de l’homme en question et avait utilisé son vrai nom.Les aurores montréales lui ont valu énormément d’inimitié. « Même Pierre Foglia a détesté. » Elle avait dédicacé au chroniqueur de La Presse une nouvelle où elle faisait son portrait. « Quand je l’ai rencontré plus tard, je suis allée vers lui et il m’a dit: « Ah! Je m’étais promis que je ne vous adresserais jamais plus la parole. » On avait pourtant eu des rapports cordiaux jusque-là! »À la parution d’Homme invisible à la fenêtre, trois ans plus tôt, Pierre Foglia avait vivement salué le talent de l’écrivaine. Le peintre paraplégique à qui elle avait dédié le roman, par contre, l’avait mal pris. « Il m’a quasiment traitée de criminelle. Il savait bien pourtant que j’en faisais un personnage de fiction. J’avais fait des entrevues avec lui, il m’avait fourni le matériau de base, mais c’est tout. »Monique Proulx affirme qu’elle n’a eu que des ennuis avec cet ex-copain qui lui a servi de modèle pour Homme invisible à la fenêtre. « Quand j’ai reçu le prix Québec-Paris, il a voulu que je lui donne de l’argent, que je fasse réimprimer mon livre avec une peinture de lui, que je lui organise un vernissage et puis quoi encore!? Il est revenu à la charge quand le film est sorti. Il a même menacé de me poursuivre  » Elle s’approche, coquine: « Ça m’a inspiré une autre nouvelle. J’ai déjà trouvé le titre: Le retour de l’homme invisible. » Elle s’esclaffe. « Je m’attends à tout! »Elle ne s’inquiète pas, en tout cas, de la réaction de Réjean Ducharme lorsqu’il découvrira l’existence de Pierre Laliberté. « Peut-être qu’il va détester ça, mais on sait que lui, au moins, ne fera pas d’esclandre! » Elle insiste: elle ne connaît pas personnellement l’écrivain. « Ce n’est pas un portrait, c’est le symbole de ce qu’il a fait pour moi. »Dans Le coeur est un muscle involontaire, Pierre Laliberté apprend à Florence comment s’extraire de l’agitation du monde pour mieux l’observer. La curiosité est la condition fondamentale de l’écriture, selon Monique Proulx. « Il faut apprendre à faire le vide en soi. Il faut apprendre à se taire, à faire taire son petit monologue intérieur, son petit univers artificiel, celui qu’on construit chaque seconde pour se donner la sensation de vivre. C’est très rare qu’on accepte d’être là, rien que là, en train de marcher dans la rue, nu-pieds sur le béton. Ce vide-là est le vide premier, celui qui est nécessaire à l’ouverture aux autres et à l’écriture. »Florence vit entourée de béton, branchée en permanence sur son ordinateur, mais coupée de tout, centrée sur son nombril. Son mentor va l’amener à voir le côté caché des êtres et de la vie, lui faire prendre conscience qu’elle appartient à un grand tout. « C’est une découverte qu’il faut faire le plus tôt possible parce que c’est ce qui nous sauve de la névrose, du désespoir, de l’angoisse, de la solitude. Les gens dans les villes sont complètement déconnectés: ils ont oublié pourquoi les êtres humains sont sur la terre. »C’est loin de la ville qu’elle est parvenue à nouer les fils de ce roman qu’elle voulait écrire depuis longtemps. Lauréate d’une bourse Gabrielle-Roy il y a deux ans, elle a pu s’isoler pendant quatre mois dans la maison qui fut celle de l’auteur de Bonheur d’occasion, à Petite-Rivière-Saint-François, dans Charlevoix. « C’est un endroit merveilleux pour écrire. J’avais 50 pages de noircies quand je suis arrivée, alors que ça faisait presque deux ans que j’avais commencé mon roman. Je savais que je voulais parler de mon père et de Réjean Ducharme, mais ça ne démarrait pas. » Elle avait son titre aussi, depuis 20 ans. « C’est le titre que je voulais donner à Sans coeur et sans reproche, mais mon éditeur n’avait pas du tout aimé ça. Comme c’était mon premier livre, je ne m’étais pas braquée° « À l’été 2000, dans la petite maison blanche surplombant le fleuve, entourée de « l’un des plus jolis paysages du monde », comme l’écrivait Gabrielle Roy à sa soeur il y a près d’un demi-siècle, Monique Proulx a pondu une soixantaine de pages. « Ça m’a vraiment permis de repartir! »Son prochain roman se passera à la campagne, elle me l’a assuré, mais a refusé de préciser de quoi il sera question: « Je n’en parle à personne, pas même à mon chum. » Il se pourrait bien aussi qu’elle écrive un jour une nouvelle en prenant comme modèle Berthe Simard, une amie de Gabrielle Roy dont elle a fait la connaissance à Petite-Rivière-Saint-François. « On se téléphone souvent depuis. C’est tout un personnage! » Voleuse de vies sans coeur et sans reproche, Monique Proulx? À bien y penser, si quelqu’un devait s’offusquer à la lecture de son plus récent roman, c’est la personne qui lui a servi de modèle pour Florence. C’est-à-dire elle-même. « Habituellement, j’ai des façons de me glisser dans mes personnages, mais je me sens à couvert. Tandis que là, je me suis mouillée. » On ne peut pas toujours s’abriter derrière l’édifice blindé de sa personnalité. « À force d’observer les brèches chez les autres, ça nous renvoie aux nôtres. »

Culture

Mademoiselle D.

À peine la fin de la récré a-t-elle sonné que déjà les élèves de 5e année de l’école Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, dans le quartier Ville-Émard, à Montréal, déboulent dans leur classe. Pas question d’être en retard cet après-midi: une de leurs idoles vient leur rendre visite. Ce n’est ni une vedette de la télé ni une chanteuse pop, plutôt° l’écrivaine chouchoute des enfants. Dominique Demers en chair et en os. Celle qui les a charmés avec Mademoiselle Charlotte, Léon Maigrichon et autres Toto la brute.Assise sur le pupitre de la maîtresse, l' »idole » ne se prend pas pour une star. Sourire espiègle, minceur juvénile, taches de rousseur et mini-queue de cheval: cette gamine de 45 ans pourrait presque passer pour une élève de la classe. « Elle les aime et ils le sentent, fait observer Lucie Lachance, leur enseignante. Alors que, en début d’année, j’ai eu du mal à les intéresser à la lecture, ils ont tout de suite été passionnés par les histoires de Dominique Demers. Parce qu’elles sont surprenantes, drôles et faciles à lire. »C’est en leur lisant les aventures de Mademoiselle Charlotte que Lucie Lachance a réussi à appâter ses élèves. Mademoiselle Charlotte, c’est le personnage le plus connu de Dominique Demers. Une vieille dame farfelue et un peu rebelle, qui change de métier dans chaque roman et a pour confidente Gertrude, une roche. « Je leur lisais un chapitre et ils couraient emprunter le livre à la bibliothèque, dit l’enseignante. Soudain, la lecture cessait d’être une corvée pour devenir un plaisir. »Les élèves de Lucie Lachance ne sont pas les seuls à être conquis par Mademoiselle Charlotte: les quatre romans de la série – La nouvelle maîtresse, La mystérieuse bibliothécaire, Une bien curieuse factrice et Une drôle de ministre – se sont envolés à 90 000 exemplaires au total. Cette vieille dame haute en couleur est devenue l’héroïne d’un film, La mystérieuse Mademoiselle C., qui sortira le 27 mars dans 50 salles québécoises. Le rôle principal sera interprété par Marie-Chantal Perron. Réalisé par Richard Ciupka d’après le scénario de Dominique Demers, le film réunit les deux premières aventures de la série. Très confiant, le producteur, Claude Veillet, des films Vision 4, envisage déjà une suite et même une série d’animation coproduite avec la télévision française.Avant d’être l’héroïne d’un film, Mademoiselle Charlotte a été au coeur d’une activité scolaire de l’école Notre-Dame-du-Sacré-Coeur, à Edmundston, au Nouveau-Brunswick. Les élèves lui ont inventé un nouveau métier: reporter touristique. Et ils ont invité les habitants d’Edmundston à s’approprier le rôle de la vieille dame en envoyant à l’école des cartes postales signées par Mademoiselle Charlotte. « Le journal local a lancé un appel à ceux qui partaient à l’extérieur et une agence de voyages en a parlé à ses clients, raconte Claire Porter, du comité de parents. Même des hommes d’affaires sans enfant se sont prêtés au jeu! » Des centaines de cartes postales sont arrivées du monde entier et ont été affichées sur la gigantesque mappemonde de l’école.Sa complicité avec les jeunes lecteurs, Dominique Demers l’a d’abord cultivée en famille. Ses trois enfants – Marie, 15 ans, Alexis, 17 ans, et Simon, 20 ans – ont été sa plus grande source d’inspiration. C’est pour Alexis qu’elle a écrit Valentine picotée, son premier roman, publié en 1991. « En fait, je lui ai volé son histoire, explique-t-elle aux élèves de l’école Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours. Alexis avait six ans et était amoureux fou d’une fille de sa classe, qui, elle, ne l’aimait pas. J’ai imaginé un récit rigolo autour de ça et, avec la permission de mon fils, je l’ai envoyé à un éditeur, sous un faux nom. J’avais trop peur que ce soit pourri! »L’histoire d’amour d’Alexis a fait un malheur chez les 6-12 ans. Et le garçonnet est devenu le héros de quatre autres mini-romans, dont Marie la chipie. « Marie, c’est ma fille, poursuit l’écrivaine. C’était vraiment une chipie à cette époque-là! Quand elle a vu le titre du roman, elle n’a rien voulu savoir: le livre est resté deux ans dans mon tiroir avant qu’elle accepte qu’il soit publié. » Rires dans la classe. « Est-ce que c’est difficile d’écrire? » demande une fillette. « Tout le monde peut inventer des histoires, lui répond Dominique Demers. Je suis sûre que vous avez tous dans la tête 200 idées de roman. Un écrivain, c’est un voleur d’idées et un inventeur fou. »Des idées, Dominique Demers en a à la pelle. En 10 ans, elle a publié une vingtaine de romans pour les enfants et les ados, et trois pour les adultes. Presque tous ont remporté le prix Livromagie, décerné chaque année aux auteurs des bouquins préférés des jeunes par un jury composé des enfants et ados membres des clubs de lecture de Communication-Jeunesse, organisme qui promeut la littérature. La plupart des titres ont également connu un joli succès de librairie. La série des Alexis a amusé des milliers d’enfants: 77 000 exemplaires ont été écoulés. Et la trilogie dramatique des Marie-Lune (Un hiver de tourmente, Les grands sapins ne meurent pas et Ils dansent dans la tempête) en a fait pleurer, des adolescentes, avec 110 000 exemplaires vendus. »Son influence est considérable », estime Suzanne Pouliot, spécialiste de la littérature jeunesse et professeur titulaire à la faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, qui fut membre du jury de sa thèse de doctorat en études françaises, en 1994. « Non seulement parce qu’elle a du talent, mais plus encore parce qu’elle s’engage auprès des jeunes. » Outre ses tournées – moins fréquentes qu’avant, faute de temps – dans les écoles et les bibliothèques, Dominique Demers rencontre régulièrement les enfants dans les salons du livre. Présidente d’honneur de celui de Montréal en 2000 et 2001, elle n’a pas hésité à participer à la Nuit à lire debout, en compagnie d’écoliers ravis.Le style de l’écrivaine n’est pourtant pas toujours au goût de tous. « Ses phrases courtes et les nombreux anglicismes du langage des adolescents appauvrissent l’écriture habituelle de l’auteure et son sens du récit s’en trouve un peu terni », a écrit Ginette Guindon dans Le Devoir à propos de Ta voix dans la nuit, le plus récent roman pour adolescents de Dominique Demers, paru en 2001. Tandis que certains parents jugent ses livres pour enfants un peu simplistes et moralisants. « Ce qu’elle écrit n’est pas racoleur, rétorque Sonia Sarfati, critique littéraire à La Presse et elle-même auteur pour la jeunesse. Elle respecte les enfants et ne sous-estime pas leur capacité de lecture. »Charlotte Guérette, professeur de littérature jeunesse à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval, à Québec, est d’accord. « Dominique Demers invite les enfants à poser un regard différent et personnel sur le monde, dit-elle. Et ses romans pour les adolescents se démarquent par leur audace. Elle a été la première à aborder des thèmes comme le suicide et l’avortement. Elle ose aller plus loin que la plupart des auteurs d’ici. »Une audace qui a néanmoins valu à la trilogie des Marie-Lune d’être retirée du programme – et des bibliothèques – de certaines écoles secondaires. De même qu’elle a suscité une bisbille avec la première maison d’édition, La Courte Échelle, qui a refusé de publier les deux derniers tomes de cette série pour des raisons de contenu – le personnage de Marie-Lune, alors âgé de 15 ans, décide de mener sa grossesse à terme et de confier l’enfant en adoption plutôt que de se faire avorter. En revanche, la suite de la série a immédiatement été acceptée par le principal éditeur actuel de Dominique Demers, Québec Amérique, qui a récupéré la totalité des romans qu’elle avait publiés à La Courte Échelle.Franco-Ontarienne, Dominique Demers est née en 1956 à Hawkesbury, à deux pas du Québec. Deuxième d’une famille de quatre enfants, elle passe sa jeunesse dans cette petite ville, entre son père, Harold, enseignant devenu plus tard directeur d’études, et sa mère, Fernande, professeur de diction. La fillette est happée très tôt par la passion des mots, nourrie par les poèmes classiques que lui récite sa mère et par les contes que sa grand-mère lui narre de mémoire. « J’ai longtemps cru que c’était elle qui avait inventé Le Petit Chaperon rouge et Barbe-Bleue! »Mais l’année de ses 14 ans, Dominique Demers vit un grand drame: sa mère meurt d’un cancer. Un épisode douloureux, qu’elle raconte dans Un hiver de tourmente, le premier tome des Marie-Lune. Son père se remarie un an et demi plus tard, et la jeune fille, qui ne s’entend guère avec sa belle-mère à l’époque, quitte la maison à 17 ans pour s’installer à Montréal. Brillante et déterminée, elle entreprend des études littéraires – à McGill, à l’Université de Montréal puis à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) -, donne des cours de français et décroche des bourses universitaires qui la conduiront jusqu’au doctorat (à l’Université de Sherbrooke) et au postdoctorat (à l’Université de Montréal).Tout en étudiant, Dominique Demers réalise son rêve d’enfance: devenir journaliste. Elle a déjà une certaine expérience puisque, à 12 ans, elle a fondé le journal de son école secondaire, et à 15 ans, elle a écrit pour Le Carillon, l’hebdo local de Hawkesbury. En 1979, le magazine jeunesse Vidéo-Presse publie ses premiers contes pour enfants. Et dès la même année, elle collabore à L’actualité et à Châtelaine. Pendant 17 ans, elle y signe une centaine de portraits et de reportages sur la famine en Éthiopie, l’implantation des garderies, le décrochage scolaire, les enfants battus° et reçoit plusieurs récompenses – dont le prestigieux prix Judith-Jasmin. « C’est à L’actualité que j’ai appris à recommencer mes textes, dit-elle. Ce fut une grande leçon d’humilité! »La littérature enfantine reste néanmoins sa passion. Pendant une dizaine d’années, elle dévore des milliers de livres pour enfants. Elle écrit aussi des critiques de livres jeunesse pour Le Devoir et sélectionne, avec l’aide de sa famille, les meilleurs livres pour La bibliothèque des enfants, publiée en 1990. Et comme sa spécialité est encore peu explorée au Québec, elle l’enseigne pendant 15 ans à l’Université de Montréal, à l’UQAM et à l’Université de Sherbrooke. Depuis 1999, toutefois, elle a conçu un atelier de formation privé pour les enseignants, auxquels elle révèle « Dix secrets pour comprendre le jeune lecteur et l’aider à s’épanouir ».Tandis qu’elle fait ses premières armes à L’actualité, Dominique Demers épouse Michel, un médecin qui sera le père de ses trois enfants et l’homme de sa vie pendant 25 ans – jusqu’à leur séparation il y a un an et demi. Depuis, elle a troqué la maison familiale de Brossard contre un condo du quartier Mile-End, à Montréal. La banlieue, jure-t-elle, ne lui manque pas. Meubles anciens, dentelles, fleurs et collection de peluches, elle s’est aménagé un décor douillet, presque enfantin, qu’elle partage avec sa fille, Marie, Max, son fidèle chien golden retriever, et° Mademoiselle Charlotte, sa chatte noire.Si Marie rêve de suivre les traces de sa célèbre maman, ses deux frères ont choisi une tout autre voie. Alexis est inscrit en techniques policières au cégep, et Simon, en kinésiologie à l’université. Restés à Brossard, où ils partagent un appartement, les deux garçons s’entraînent assidûment à° l’haltérophilie. Un côté sportif que Dominique Demers ne renie pas. Intellectuelle et érudite, elle n’en est pas moins une triathlonienne accomplie. Natation, vélo et course à pied: elle pratique chaque jour l’une ou l’autre de ces disciplines. Et peut rester plus de deux minutes sous l’eau!La compétition ne lui fait pas peur. En janvier dernier, elle a participé à la Traversée des Laurentides – 50 km quotidiens de ski de fond hors-piste, pendant cinq jours. Pas étonnant que cette gourmande, qui raffole de la poutine et assaisonne ses romans de métaphores alimentaires, conserve sa ligne de jeune fille. « Elle mange comme une ogresse mais elle dépense une énergie folle, dit son amie Danielle Vaillancourt, animatrice en littérature jeunesse. Le sport, elle ne peut pas s’en passer. C’est à la fois son exutoire et sa drogue. »C’est pourtant devant son ordinateur qu’elle est le plus heureuse. Ses plus beaux voyages, raconte-t-elle aux enfants, elle les fait « assise sur ses fesses », en écrivant dans son salon ou son chalet des Laurentides. Parfois jusqu’à 12 heures par jour. En constante ébullition, elle a mille et un projets en route. Quatre albums illustrés seront publiés en 2002, dont Annabelle et la bête (chez Dominique et compagnie, la maison d’édition de Dominique Payette). Il s’agit de la version enfantine de Là où la mer commence, son troisième (et très réussi) roman pour adultes (Robert Laffont, 2001), inspiré d’un conte écrit par Mme Leprince de Beaumont, La belle et la bête, paru en 1757. Récrire ses textes en fonction de ses différents publics est l’une de ses spécialités. Elle a réuni les trois Marie-Lune en un seul ouvrage pour adultes, Marie-Tempête; idem pour les deux Maïna, son roman préhistorique – dont elle s’apprête à tirer un téléfilm.Dominique Demers a un comité de lecture très spécial. « Je donne toujours mes manuscrits à relire à des classes de 3e et 4e année, dit-elle. Leurs recommandations sont précieuses. » Denise Boileau-Francoeur, enseignante à l’école Jean-Leman, à Candiac, au sud de Montréal, travaille souvent avec elle. « Mes élèves lui apportent des critiques constructives, dit-elle. Et changent parfois jusqu’au nom des personnages. Même l’éditeur est étonné. » En 1999, Jasmine Ménard, 12 ans, a planché avec sa classe sur Léon Maigrichon, le dernier volume de la série des Alexis. « Il y avait quelques petits passages pas clairs et Dominique Demers a vraiment écouté nos conseils, dit-elle. Ça m’a donné le goût d’écrire des histoires! » Si Dominique Demers souhaite susciter des vocations, elle se défend bien de vouloir donner des recettes. En novembre dernier, juste avant le Salon du livre de Montréal, une publicité dans les journaux, qui montrait son visage rayonnant et où on pouvait lire « Écrivez le prochain Harry Potter! », a soulevé sa colère. Si elle devait effectivement participer à cette conférence organisée par l’auteur à succès Mark Fisher, elle n’avait pas donné son aval au slogan vendeur. « Ce qui m’a attristée dans cette pub, c’est qu’on réduise de plus en plus la littérature jeunesse à un phénomène, dit-elle. Depuis le succès des Harry Potter, on ne parle plus que de chiffres. Alors qu’écrire pour les enfants, c’est d’abord un acte de plaisir, de foi, d’humilité et d’amour. »

Culture

Voyageurs sans bagages

Pourquoi ne pas le dire tout de suite, imprudemment, sous le choc de la première lecture? Le roman de Louis Hamelin, Le joueur de flûte, est un livre étonnant, formidablement intelligent, drôle, émouvant, un des meilleurs qui aient paru au Québec ces dernières années.Ça se traverse au pas de course, comme c’est écrit. Et l’on s’en étonne un peu, si l’on se souvient des romans précédents de Louis Hamelin, qui n’avaient pas toujours cette agilité. Il faut parler d’un virage majeur. Louis Hamelin devient l’écrivain considérable qu’on le soupçonnait d’être. Voici que sort des limbes, ou plutôt d’une forêt verbale autrefois livrée à une prolifération difficilement contrôlée, un récit vif, séduisant, marqué par une ironie moins destructrice que douloureuse et qui affecte d’un coefficient de doute les grandes croisades, notamment l’écologique, évoquées dans le roman. Les passions élémentaires et le goût de jouer, dans Le joueur de flûte, l’emportent à tous coups sur les lourdeurs de la réalité.Le narrateur, Ti-Luc Blouin, a eu pour parents une femme en vadrouille (qui deviendra plus tard fonctionnaire au Conseil des Arts du Canada) et un hippie de la grande époque, un Américain refusant d’aller se battre au Viêt Nam, qui s’étaient rencontrés à la mythique Maison du pêcheur, à Percé. Le père n’a pas tardé à disparaître, la mère est morte dans un accident et le père suppléant s’est fait tuer en posant une bombe pour le FLQ. Le fils, lui, n’est pas de la pâte dont on fait les héros. Il souffre d’une déficience (une vraie, physique) à l’épine dorsale, d’une autre à la fibre morale, partage son temps entre les bars et son travail de chargé de projet en environnement. « Je n’avais aucun avenir, dit-il, et je ne désirais rien d’autre. »Sauf retrouver son père, le hippie plus grand que nature. Le voilà donc parti pour l’île de Mere, au large de Vancouver, qui se trouve être le théâtre d’une grande bataille entre environnementalistes et compagnies forestières. Là, ça devient vraiment compliqué. À Vancouver, où il fait escale, puis dans l’île, Ti-Luc Blouin rencontre des personnages plus colorés, plus délirants les uns que les autres, engagés dans les luttes les plus diverses, contre les coupes de bois mais aussi contre la mondialisation, les lois antidrogues et j’en oublie. En somme, des années 60 à la fin du siècle, le roman parcourt le spectre entier des causes embrassées puis plus ou moins délaissées par un mouvement hippie qui ne cesse de se survivre à lui-même.On rit souvent et on sourit encore plus souvent en fréquentant ces personnages hauts en couleur, mais l’ironie de Hamelin n’est jamais sans tendresse, voire sans connivence avec ses personnages et les causes qu’ils défendent. Le père apparaît, enfin, au terme d’une marche en forêt qui a toutes les apparences d’un parcours initiatique. Il est digne des espoirs que son fils avait mis en lui: aussi magnifique que minable. Il s’appelle Big. Il s’était appelé autrefois Forward Fuse, et il était devenu le hippie essentiel, inusable. Il mourra bientôt, de sa propre main, et Ti-Luc sortira de l’aventure à la fois délivré et dépossédé, livré à sa propre vie. Il n’oubliera pas, sans doute, l’espèce de paradis chaotique qu’est l’île de Mere, décrite par le romancier dans une prose somptueuse.On peut trouver un lien de parenté entre Ti-Luc Blouin et le narrateur du roman de Guillaume Vigneault. Ils sont tous deux de jeunes hommes en panne, avec un petit air moderne qui ne trompe pas. Peu certains de ce qu’ils veulent obtenir de l’existence, ils écoutent la même musique ou à peu près, ils boivent beaucoup, et ils voyagent. Mais le second est plus armé que le précédent: pilote de brousse, photographe reconnu, expert au jeu d’échecs, capable de parler des ensembles de Mandelbrot, de géométrie fractale, enfin, un crack. On n’en connaît pas beaucoup des comme ça.Sa femme l’a quitté après un tour d’avion qui a mal tourné, et le voilà parti en voyage avec son ami Tristan, qui n’est pas un homme de tout repos, plus une belle étudiante ramassée en chemin, vers Bar Harbor, puis la Louisiane. À qui appartiendra la belle Luna? Elle fera quelques galipettes avec Tristan, mais c’est le narrateur qu’elle aime d’amour, à tout seigneur tout honneur, et on se dirige tout doucement vers une conclusion sentimentale, voire un peu fleur bleue.Guillaume Vigneault a du talent, ça crève les yeux. Il sait que le monde extérieur existe et il éprouve, à le décrire, un plaisir qu’il fait partager à son lecteur. Sa prose est nerveuse, chargée d’images bien trouvées. Il lui arrive d’en faire un peu trop, comme lorsqu’il écrit d’une femme détestée qu’elle a « le verbe coupant et l’orgasme hautain », un « décolleté maléfique », qu’elle pousse des « soupirs arctiques ». M’enfin, comme dirait l’autre… Le communiqué de presse dit de Guillaume Vigneault que, « marqué plus jeune par la lecture de Camus, de Hemingway et de Dostoïevski, il se sent aujourd’hui certaines affinités avec Jean-Paul Dubois et Philippe Djian ». Pourrait-on lui suggérer, sans paternalisme, d’aller relire un peu les trois premiers?Le joueur de flûte, par Louis Hamelin, Boréal, 226 p., 22,50$.Chercher le vent, par Guillaume Vigneault, Boréal, 268 p., 22,50$.Le joueur de flûteÇa peut paraître incroyable, mais je l’ai retrouvé, je crois. Et je suis maintenant forcé de me poser une question: que suis-je venu lui demander, au juste? Une simple reconnaissance du fait que j’existe? […] Ou suis-je venu lui rappeler que le fait de mettre en présence deux gamètes de sexe contraire peut parfois comporter certains risques? Mais ai-je seulement le droit d’exiger ne serait-ce qu’une arrière-pensée surgie sur le tard? Et si, moi, Ti-Luc Blouin, enfant perdu d’une histoire dont le script s’est égaré, j’étais venu l’exhorter, au nom de ma génération spontanée, à se montrer égal à sa propre légende? À continuer de marcher en tête, lui, le charmeur qui connaît déjà le chemin? Louis Hamelin

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Culture

La télé prend vie

Fin de l’après-midi, dans un bar funky du boulevard Saint-Laurent. Deux gars discutent du sens qu’ils souhaitent donner à leur vie. »Ce que je veux, ce que je cherche, c’est avoir une présence au monde authentique. Comme disait [le poète portugais] Pessoa, je veux être moi-même sans condition.- C’est ça, dit l’autre. Être libre, c’est le plus difficile. Être libre par rapport à soi-même. »Pas étonnant que ces deux gars-là aient renouvelé la façon de faire de la télé au Québec. La Vie la vie, c’est leur histoire à eux: Stéphane Bourguignon et Patrice Sauvé sont dans la trentaine, vivent à Montréal, ont du talent, des idées, refusent la vie préfabriquée. Leur télésérie – plus de 1,3 million de fans chaque lundi, à 19 h 30, à la SRC -, c’est aussi l’histoire d’une rencontre qui a changé leur vie. Ni l’un ni l’autre n’avait fait de fiction télé avant ce Thirtysomething québécois quatre fois primé aux Gémeaux l’automne dernier.Stéphane Bourguignon, 38 ans, est d’abord romancier. Son premier livre, L’avaleur de sable (Québec Amérique), est resté six semaines sur la liste des best-sellers. Son deuxième, Le principe du geyser, fera bientôt l’objet d’une adaptation cinématographique en anglais par Roger Frappier. Il a aussi été scripteur et concepteur pour des humoristes. Quant à Patrice Sauvé, 35 ans, il a réalisé des émissions jeunesse (Génération W), des magazines culturels (Bons baisers d’Amérique) et des documentaires, après des études de cinéma à Concordia.Le succès de La Vie la vie, selon Jean-Pierre Desaulniers, professeur de communications à l’Université du Québec à Montréal, tient à l’harmonie entre les textes et le traitement télévisuel: « Le choix des séquences, la dramatisation, la musique, les dialogues, le contenu tout est fondu en une même opération. On a rarement vu ça. » C’est d’ailleurs dans le traitement visuel, dit-il, que la série se distingue du téléroman 4 et demi…, consacré aux 30 ans, qui l’a précédée. « La Vie la vie doit beaucoup aussi à Un gars, une fille, qui a fait éclater les normes de la réalisation télé. » La grande innovation de la série, d’après lui, est de ne pas s’être limitée à de petites capsules d’expérimentation formelle de temps en temps, à des ellipses ou à des répétitions ici et là, mais « d’avoir systématisé l’ensemble de ces procédés ».Quand les producteurs de Lux Films et de Cirrus Communications ont fait appel à Patrice Sauvé, Stéphane Bourguignon avait déjà écrit cinq épisodes. « J’ai tout de suite vu que je pouvais faire un hymne à notre génération, dit le réalisateur. Au Québec, nos héros survivent mal. Je voulais faire l’apologie de ce qui nous arrive à nous, aujourd’hui, en faire quelque chose de grand. »Stéphane Bourguignon a mis quatre ans à écrire les 39 épisodes. « J’ai exploré différents procédés de narration, dit-il. J’ai essayé de trouver pour chaque épisode une forme qui soit adéquate au fond. Ça donne des émissions de 40 scènes à la demi-heure, alors qu’un téléroman normal en compte 30 à l’heure. »La formule qui en résulte ressemble aux Simpson en fait de rapidité télé, selon Patrice Sauvé. « Il y a également des éléments de syntaxe qui appartiennent au cinéma. On accepte maintenant dans les films des images qui sautent (jump cuts) et des accélérés. Les vidéoclips aussi ont innové dans ce sens-là. Mais on n’avait pas vu ça dans une forme dramatique à la télé. »Le tournage est terminé. Le dernier épisode sera présenté en avril prochain. Il n’a jamais été question que Stéphane Bourguignon prolonge l’expérience. Il retourne à l’écriture de son troisième roman, amorcé il y a quatre ans. Patrice Sauvé, lui, en est aux dernières modifications de montage. Une boîte de production l’a déjà pressenti pour une télésérie fantastique, une autre lui a proposé un projet de long métrage pour enfants. Jean-Pierre Desaulniers trouve remarquable la tendresse qui se dégage de La Vie la vie. « Les gens s’aiment, sincèrement, se soutiennent. Ils forment un clan extrêmement soudé, ils sont complices. Cela correspond à la recherche d’une nouvelle convivialité, un courant très actuel dans notre société. C’est l’antinomie de La petite vie, au fond, où on vit ensemble en se haïssant. Dans La Vie la vie, les cinq se sont choisis: ils sont ensemble parce qu’ils s’aiment! »

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25 ans dans la vie du Québec: 25 ans… de littérature

Quoi de nouveau, durant ce quart de siècle? Ceci: « Vers 8 h un matin d’avril, Médéric Duchêne avançait d’un pas alerte le long de l’ancien dépôt postal « C » au coin des rues Sainte-Catherine et Plessis lorsqu’un des guillemets de bronze qui faisaient partie de l’inscription en haut de la façade quitta son rivet et lui tomba sur le crâne. On entendit un craquement qui rappelait le choc d’un oeuf contre une assiette et M. Duchêne s’écroula sur le trottoir en faisant un clin d’oeil des plus étranges. »C’est du Balzac, ou presque; avec, peut-être, un soupçon d’ironie, un « clin d’oeil », comme dit le texte. Un auteur entreprend de nous raconter une histoire qui ne sera pas la sienne propre, mais une histoire pleine d’inventions, de péripéties, d’accidents, d’événements heureux ou malheureux, de personnages divers. Il y en aura pour longtemps, un grand nombre de pages. Et le succès sera énorme, un succès comme jamais un roman écrit et publié au Québec n’en avait obtenu auparavant.On a reconnu, bien sûr, Le Matou, d’Yves Beauchemin, publié en 1981, qui accomplit dans le roman québécois ce qu’on pourrait appeler – sans mépris, faut-il le préciser, car il s’agit là d’un roman tout à fait remarquable – la révolution de l’abondance. Le nombre de pages veut dire quelque chose. Beauchemin n’est d’ailleurs pas le seul à la faire, cette révolution. En 1975 avait paru le premier tome des Chroniques du Plateau-Mont-Royal, La grosse femme d’à côté est enceinte, de Michel Tremblay; en 1979, Pélagie-la-Charrette et son Goncourt, d’Antonine Maillet; l’année suivante, dans un genre différent mais avec une abondance presque égale, La Vie en prose, de Yolande Villemaire; en 1983 s’ajoutera Maryse, de Francine Noël.Ce ne sont pas là des oeuvres tout simplement réalistes, faisant jouer les ficelles du romanesque traditionnel. En fait, elles en tirent parfois parti, mais, comme on vient de le percevoir chez Beauchemin, avec une ironie, une fantaisie délectables. Elles sont à la fois pleines de couleur locale et ouvertes sur les horizons les plus divers. Et elles ne lésinent pas sur l’imaginaire, voire le fantastique. Egon Ratablavatsky, le chat Duplessis, le Diable vert ne sont pas des personnages qu’on peut rencontrer souvent rue Saint-Denis ou avenue du Mont-Royal.Pour mesurer l’ampleur et la profondeur de cette révolution, il suffit d’écrire les noms de ceux qui en avaient fait une autre, celle (très peu tranquille) des années 60: Jacques Godbout, Jean Basile, Gérard Bessette, Hubert Aquin, Réjean Ducharme, Marie-Claire Blais. Des voix outrageusement personnelles, de la subjectivité à revendre, de la révolte, des expériences formelles à qui mieux mieux. Le personnage principal du Matou, lui, est un entrepreneur, proche parent des jeunes loups qui, à la même époque ou à peu près, commencent à faire du Québec inc. une réalité. C’est dire.La littérature québécoise, aussi bien, devient une grosse affaire. Avant 1975, il était possible à un critique, s’il tenait une chronique hebdomadaire, de rendre compte de presque tous les romans qui se publiaient ici. Ça ne l’est plus. On risque toujours de rater un début prometteur. La production québécoise, aussi polyvalente et densément peuplée qu’une école secondaire, occupe une place de plus en plus considérable dans les librairies, dans les bibliothèques. De nouvelles maisons d’édition apparaissent tous les ans – et il ne faut pas oublier celles qui naissent en Acadie, en Ontario, dans l’Ouest, et dont nous recevons les livres à Montréal. Il se trouvera quelque critique pour dire qu’une telle abondance n’est pas toujours favorable à la qualité. On décrétera que c’est un mauvais coucheur.Quoi de neuf, encore, depuis 1975? Ceci: « Ils jettent mon corps sur un petit lit roulant, au milieu d’une salle blanche et sans fenêtres. Leurs mouvements sont brusques. Ils me traitent de criminelle. Quand maman n’est pas là, ils ne dissimulent pas leur dégoût. »Ces phrases, tirées d’un roman intitulé L’Ingratitude, qui a remporté un vif succès sur les deux rives de l’Atlantique, sont d’une jeune Chinoise appelée Ying Chen, qui a appris le français à Montréal et qui écrit à Montréal des oeuvres dont l’action se passe en Chine. Le phénomène n’est pas tout à fait inédit. Mais il s’est reproduit à tant d’exemplaires, dans le dernier quart de siècle, qu’il a acquis une signification nouvelle. La Chinoise Ying Chen, les Haïtiens Dany Laferrière et Émile Ollivier, l’Égyptienne Mona Latif-Ghattas, le Brésilien Sergio Kokis, l’Italien Marco Micone – je ne parle que des auteurs les plus célébrés – font-ils partie de la littérature québécoise au même titre que les nés natifs?La question est redoutable, et elle a provoqué des débats qui n’étaient pas toujours exempts de confusion. Posons-la différemment: doit-on réunir les écrivains venus d’ailleurs dans un chapitre à eux réservé, comme on le fait dans certains manuels ou certaines histoires de la littérature québécoise, ou les laisser se fondre dans l’ensemble sans tenir compte de cette différence? Cette discussion ressemble fort à celle qui s’est élevée au cours des dernières décennies au sujet de la nation ethnique et de la nation civique. C’est la dernière qui, semble-t-il, a aujourd’hui la préférence des esprits les plus ouverts. Peut-être prendra-t-on la même direction dans le domaine littéraire, mais il faut bien voir que l’adjectif « québécois » risque ainsi de changer de sens, de ne plus désigner (ou désigner uniquement) cette sorte d’expérience littéraire collective qu’il évoquait et évoque encore dans les esprits.Quelle place faire, enfin, dans cette littérature « civique » à ceux qui, Québécois d’origine ou Québécois d’adoption, écrivent des oeuvres en anglais? Il en est de fort importantes, on ne peut pas ne pas le savoir: de Hugh MacLennan à Mordecai Richler et Trevor Ferguson, de Frank Scott à Leonard Cohen, et j’interromps aussitôt une liste qui pourrait être très longue. Il n’y a pas si longtemps, dans la perspective ethnique que je viens d’esquisser, on les exilait de l’ensemble québécois et on les noyait dans le grand tout canadien. Quand il s’agissait de Mordecai Richler, c’était particulièrement facile.On les a rapatriés depuis quelque temps – tout en leur donnant un chapitre à part -, mais un mouvement qui s’est développé récemment chez les écrivains anglophones du Québec a eu des conséquences inattendues. Ils ont décidé de fonder une nouvelle littérature, qui se nommerait anglo-québécoise. Ils se sont beaucoup démenés: sait-on que le plus grand festival littéraire de Montréal n’est pas celui de l’Union des écrivains québécois, mais le multilingue Metropolis Bleu? Et si l’idée s’impose d’une littérature anglo-québécoise, faudra-t-il parler d’une littérature franco-québécoise? C’est une question perverse, à laquelle on ne tentera pas de donner ici une réponse prématurée.Si je n’ai parlé jusqu’à maintenant que du roman, c’est que la littérature québécoise est devenue une littérature normale, et qu’aujourd’hui, dans la plupart des pays du monde, la poésie ne sert plus guère à définir l’évolution littéraire. S’il faut trouver un événement poétique significatif au Québec pour la période qui nous occupe, on se reportera à la mort de Gaston Miron et aux funérailles nationales qu’on lui a faites. Pourrait-on dire qu’à ces funérailles c’est la poésie québécoise elle-même, comme projet commun et comme discours de portée générale, qu’on célébrait et mettait en terre du même coup? Les événements collectifs ne doivent pas faire illusion: les meilleurs, parmi les poètes des dernières décennies, sont des isolés, des individus qui se laissent difficilement prendre en photo de groupe.Peut-être, en définitive, en va-t-il ainsi pour l’ensemble des écrivains québécois de ce début de millénaire, poètes, romanciers, essayistes. Ils sont allés nombreux il y a deux ans à la Foire du livre de Paris, où l’on célébrait la littérature québécoise. Quelques-uns d’entre eux se sont même retrouvés, honneur suprême, à la table de Bernard Pivot, en compagnie de quelques francophones d’ailleurs. Avec sa candeur habituelle, Dany Laferrière a profité de l’occasion pour suggérer qu’on décerne le prix Nobel à la littérature québécoise dans son ensemble, à défaut d’y trouver un écrivain digne d’une telle consécration. Il arrivait trop tard. La littérature québécoise est devenue, pour ainsi dire, normale. C’est-à-dire plus apte à produire des livres qu’à affirmer une originalité collective. Gilles Marcotte. Journaliste, critique littéraire et chroniqueur depuis un demi-siècle, Gilles Marcotte est également l’auteur de plusieurs livres. Il tient depuis deux ans une chronique libre au Devoir et, depuis 1980, une chronique littéraire à L’actualité.

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25 ans dans la vie du Québec: 25 ans… dans la vie des femmes

Elle avait l’oeil pétillant et le ventre bien rond, ma secrétaire. Malgré sa grossesse, elle parcourait chaque matin une heure de trajet. En autobus, puis en métro, le reste à pied. Elle arrivait au bureau essoufflée, tendue comme une corde de violon, prête à pleurer pour un rien.Elle m’attendrissait et m’exaspérait tout à la fois.Un jour, la nausée l’obligeait à retourner à la maison… juste avant une réunion importante. Le lendemain, c’est sa fille de quatre ans qu’il fallait emmener chez le pédiatre. Elle se sentait coupable. Moi aussi.C’est à elle que je pensais en préparant ce bilan. À elle et à toutes les mères qui travaillent. Car ce sont les grandes perdantes de la révolution féminine. Pourtant, leur arrivée massive sur le marché du travail a constitué le changement social majeur du dernier quart de siècle.Médecins ou infirmières, enseignantes ou vendeuses, elles courent toutes du matin au soir. De la garderie au travail, puis à la maison où, à 18 h, un autre quart les attend: souper, vaisselle, devoirs, bains…Dire qu’il n’y a pas si longtemps les jeunes filles tournaient le dos à la vie de leurs mères, bien décidées à gagner leur place au soleil. Tant pis si le monde du travail les voyait arriver comme des voleuses de jobs, ceux des pères de famille. Il a fallu s’imposer. Je me souviens d’une prof de cégep qui enseignait à des étudiants en techniques policières. Le premier jour, l’un d’eux, en la voyant arriver, a crié: « Hey, les gars! c’t’une plotte! »Aujourd’hui, armées de baccalauréats et de maîtrises, mais aux prises avec des carrières fragilisées par la précarité des emplois et éreintées par leur double tâche, de jeunes travailleuses songent à renoncer à une carrière pour élever leurs enfants. Ou alors, elles remettent à plus tard la maternité.Que s’est-il passé, en 25 ans, pour qu’on en soit là? Portées par les vents de la libération, les femmes d’hier scandaient: li-ber-té, é-ga-li-té. Elles voulaient tout à la fois: famille, carrière, amour, indépendance.Les grandes luttes féministes des années 70 ont certes porté leurs fruits. Grâce à la pilule, les femmes contrôlent enfin leur fécondité. Le mot d’ordre: « Nous aurons les enfants que nous voulons. » Je me revois dans les rues de Montréal, une pancarte au bout du bras, réclamant le droit à l’avortement. Cent Québécoises connues signent alors une pétition dans laquelle elles affirment s’être fait avorter clandestinement. De sa prison, le Dr Henry Morgentaler sert de phare. Cela se passe 10 ans avant qu’une jeune femme déterminée, Chantal Daigle, enceinte d’un amant violent, défie un juge moyenâgeux et aille se faire avorter en catimini aux États-Unis.L’ère des manifs se prolonge jusqu’à l’orée des années 80. Pour obtenir des congés de maternité sans lesquels, enceintes, les femmes sont forcées de démissionner. Pour réclamer des garderies que, croix sur le coeur, les gouvernements leur promettent d’élections en élections. Contre le lobby médical, farouchement opposé à la pratique des sages-femmes. Enfin, contre les juges sexistes, qui, dans les causes de violence conjugale et d’agressions sexuelles, blâment les victimes plutôt que les coupables.Pendant la campagne référendaire de 1980, les femmes s’aventurent sur le terrain politique. Lise Payette, ministre de la Condition féminine, a le malheur de se moquer des ménagères. Les « Yvettes » sont récupérées par les partisans du Non. Un dur coup pour le gouvernement Lévesque, pourtant ouvert aux revendications féminines. En plus d’avoir institué le congé de maternité payé, sa révision du Code civil consacrera l’égalité juridique des conjoints et permettra aux femmes mariées de garder leur nom. Et sa réforme de la Loi sur le divorce éliminera la notion de faute.Mais les femmes n’ont pas la rancune tenace. Dans un sondage mené par Châtelaine 12 ans après l’affaire des Yvettes, Lise Payette, leader féministe, figure en tête des femmes les plus admirées. Suivent Janette Bertrand, qui a exploré tous les tabous inhérents aux sentiments humains, et Jeanne Sauvé, première femme gouverneur général du Canada. J’entends encore le ministre Gérard Pelletier dire le plus sérieusement du monde de cette dernière: « Elle a prouvé qu’elle pouvait faire aussi bien qu’un homme. »On a souvent ergoté sur l’essoufflement du mouvement féministe des années 80 et 90. Le fait est que les croisades ne sont plus dans l’air du temps. On ne dénonce plus le « pouvoir mâle », on va plutôt prendre un verre en galante compagnie après le travail. Aux valeurs collectives succède la réussite individuelle. Au travail, notamment, où les femmes les plus carriéristes gravissent les échelons en se muant en clones des hommes, jouant du coude et singeant leur style agressif. Pour rivaliser avec l’autre sexe, il faut aussi se donner des outils. Les femmes envahissent les facultés de droit, d’administration et de médecine, où elles sont maintenant majoritaires. Elles commencent à gérer des entreprises et à diriger des ministères. Elles seront économistes, procureurs de la Couronne, ministres des Finances même! Le quart des Canadiennes gagnent plus que leur époux, ce qui ne va pas sans provoquer des heurts dans les chaumines.Les jeunes femmes de l’an 2000 ont l’impression qu’un siècle les sépare de leurs mères. Elles n’ont pas tort. Ce qui a changé, c’est la confiance qu’elles ont en elles-mêmes. Nées libres, elles ont le droit de vivre seules, de ne pas avoir d’enfant, de viser le sommet. Tout est possible. On n’est même plus surpris de les voir éboueuses ou chauffeuses d’autobus.Et pourtant, le plus douloureux souvenir de l’histoire récente des femmes est lié à leur présence dans les chasses gardées masculines. Le 6 décembre 1989, à l’École polytechnique, un homme abat 14 futures ingénieurs en hurlant: « J’haïs les féministes. » Le cri du coeur d’une rescapée, « nous ne sommes pas des féministes », est perçu comme un reproche à celles qui se sont battues pour que leurs filles jouissent des mêmes droits que leurs fils.Cependant, l’éducation n’ouvre pas toutes les portes. Même surdiplômées par rapport à leurs collègues masculins, bon nombre de femmes prennent racine dans des fonctions subalternes. On blâme leur manque d’ambition, leur émotivité excessive et leur absence de leadership, alors que leur exclusion des promotions est insidieuse. Les patrons soutiennent qu’ils font leur choix en fonction de critères de compétence: diplômes, ancienneté, concours. Mais qui peut affirmer que, entre deux candidats de valeur, la mère de 30 ans n’aura pas été écartée par un employeur convaincu qu’elle serait moins disponible? Devant autant d’embûches, certaines renoncent à l’avancement, préférant occuper un poste « pépère » et moins stressant le temps de voir grandir leurs enfants.À l’embauche, la jeune femme est souvent perçue comme une candidate à risques: elle risque en effet de tomber enceinte. L’employée au travail précaire qui attend un enfant est quant à elle menacée de perdre son emploi depuis que des patrons futés ont découvert qu’il leur en coûte moins cher de la mettre tout bonnement à pied pour motif économique, soi-disant. Bon an, mal an, 350 salariées enceintes portent plainte devant la Commission des normes du travail.À compétence égale, salaire égal? C’est bien ce que dit la loi sur l’équité salarialede 1997. On n’en est pas là, même si on se gargarise des progrès accomplis. Pour expliquer les retards, la récession a le dos large. De sorte que depuis cinq ans, au lieu de rétrécir, l’écart entre le salaire moyen des hommes (31 053 dollars) et celui des femmes (20 219 dollars) a augmenté de 1 000 dollars.Il n’y a évidemment pas de complot pour renvoyer les mères à leurs cuisines, mais le reflux est réel. Il touche les employées les moins qualifiées. Championnes des emplois précaires et uniques soutiens de famille, les mères seules connaissent une pauvreté pathétique. Ce scandale de la fin du 20e siècle a réussi à remobiliser les femmes. La marche « Du pain et des roses », orchestrée en 1995 par Françoise David, alors présidente de la Fédération des femmes du Québec, a fait descendre des milliers de femmes dans la rue, comme au plus beau temps du féminisme militant.Un changement est aussi perceptible dans les relations entre les hommes et les femmes. Plus égalitaires au foyer, elles se sont aseptisées au travail. Exit le flirt et la tape sur les fesses. La peur d’être accusés de harcèlement sexuel refrène la libido des hommes, cependant que la tolérance zéro est la règle chez leurs collègues à talons hauts. Mais l’ouvrière au bas de l’échelle, souvent immigrante de fraîche date, se laisse tripoter en silence de peur de se retrouver à la rue. Moins de 1% des victimes portent plainte.Créature des années 80, la superwoman est fatiguée. En 1976, c’étaient les femmes de 65 ans qui montraient des troubles de santé et des signes de détresse psychologique. Aujourd’hui, celles de moins de 35 ans. Il est de bon ton, dans certains milieux, d’expliquer la détérioration de leur état par leur changement de cap. En prenant d’assaut le marché du travail, elles se sont exposées aux risques du métier: horaires de fou, alcool et cigarettes. L’explication est un peu courte. Car depuis qu’elles travaillent à l’extérieur, les mères n’ont pas pour autant été libérées des tâches domestiques, même si la moitié des pères partagent maintenant les corvées. Si un enfant a mal aux dents, c’est encore maman qui accourt! Et voilà que, débordé, le système de santé s’attend à ce que les femmes prennent soin de leurs parents malades. Épuisement professionnel, stress, troubles cardiaques, cancer du poumon: c’est le prix à payer pour être à la fois mère et femme au travail.Réussir à concilier carrière et famille serait donc un mythe? Les solutions existent pourtant: horaires flexibles, semaine de quatre jours, congés de paternité, garderies d’entreprise… En somme, une conception du travail plus soucieuse des mères reste à inventer. C’est le défi des femmes de demain. Micheline LachanceEx-rédactrice en chef du magazine Châtelaine, Micheline Lachance est l’auteur du Roman de Julie Papineau, qui a remporté le Prix du grand public au Salon du livre de Montréal en 1998, et de la biographie du cardinal Paul-Émile Léger. Elle a également publié Les Enfants du divorce. Comme journaliste, elle signe des articles à L’actualité depuis plus de 20 ans. L’an dernier, le YWCA l’a élue Femme de l’année pour sa contribution aux arts et aux lettres.

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25 ans dans la vie du Québec: 25 ans… de littérature

Quoi de nouveau, durant ce quart de siècle? Ceci: « Vers 8 h un matin d’avril, Médéric Duchêne avançait d’un pas alerte le long de l’ancien dépôt postal « C » au coin des rues Sainte-Catherine et Plessis lorsqu’un des guillemets de bronze qui faisaient partie de l’inscription en haut de la façade quitta son rivet et lui tomba sur le crâne. On entendit un craquement qui rappelait le choc d’un oeuf contre une assiette et M. Duchêne s’écroula sur le trottoir en faisant un clin d’oeil des plus étranges. »C’est du Balzac, ou presque; avec, peut-être, un soupçon d’ironie, un « clin d’oeil », comme dit le texte. Un auteur entreprend de nous raconter une histoire qui ne sera pas la sienne propre, mais une histoire pleine d’inventions, de péripéties, d’accidents, d’événements heureux ou malheureux, de personnages divers. Il y en aura pour longtemps, un grand nombre de pages. Et le succès sera énorme, un succès comme jamais un roman écrit et publié au Québec n’en avait obtenu auparavant.On a reconnu, bien sûr, Le Matou, d’Yves Beauchemin, publié en 1981, qui accomplit dans le roman québécois ce qu’on pourrait appeler – sans mépris, faut-il le préciser, car il s’agit là d’un roman tout à fait remarquable – la révolution de l’abondance. Le nombre de pages veut dire quelque chose. Beauchemin n’est d’ailleurs pas le seul à la faire, cette révolution. En 1975 avait paru le premier tome des Chroniques du Plateau-Mont-Royal, La grosse femme d’à côté est enceinte, de Michel Tremblay; en 1979, Pélagie-la-Charrette et son Goncourt, d’Antonine Maillet; l’année suivante, dans un genre différent mais avec une abondance presque égale, La Vie en prose, de Yolande Villemaire; en 1983 s’ajoutera Maryse, de Francine Noël.Ce ne sont pas là des oeuvres tout simplement réalistes, faisant jouer les ficelles du romanesque traditionnel. En fait, elles en tirent parfois parti, mais, comme on vient de le percevoir chez Beauchemin, avec une ironie, une fantaisie délectables. Elles sont à la fois pleines de couleur locale et ouvertes sur les horizons les plus divers. Et elles ne lésinent pas sur l’imaginaire, voire le fantastique. Egon Ratablavatsky, le chat Duplessis, le Diable vert ne sont pas des personnages qu’on peut rencontrer souvent rue Saint-Denis ou avenue du Mont-Royal.Pour mesurer l’ampleur et la profondeur de cette révolution, il suffit d’écrire les noms de ceux qui en avaient fait une autre, celle (très peu tranquille) des années 60: Jacques Godbout, Jean Basile, Gérard Bessette, Hubert Aquin, Réjean Ducharme, Marie-Claire Blais. Des voix outrageusement personnelles, de la subjectivité à revendre, de la révolte, des expériences formelles à qui mieux mieux. Le personnage principal du Matou, lui, est un entrepreneur, proche parent des jeunes loups qui, à la même époque ou à peu près, commencent à faire du Québec inc. une réalité. C’est dire.La littérature québécoise, aussi bien, devient une grosse affaire. Avant 1975, il était possible à un critique, s’il tenait une chronique hebdomadaire, de rendre compte de presque tous les romans qui se publiaient ici. Ça ne l’est plus. On risque toujours de rater un début prometteur. La production québécoise, aussi polyvalente et densément peuplée qu’une école secondaire, occupe une place de plus en plus considérable dans les librairies, dans les bibliothèques. De nouvelles maisons d’édition apparaissent tous les ans – et il ne faut pas oublier celles qui naissent en Acadie, en Ontario, dans l’Ouest, et dont nous recevons les livres à Montréal. Il se trouvera quelque critique pour dire qu’une telle abondance n’est pas toujours favorable à la qualité. On décrétera que c’est un mauvais coucheur.Quoi de neuf, encore, depuis 1975? Ceci: « Ils jettent mon corps sur un petit lit roulant, au milieu d’une salle blanche et sans fenêtres. Leurs mouvements sont brusques. Ils me traitent de criminelle. Quand maman n’est pas là, ils ne dissimulent pas leur dégoût. »Ces phrases, tirées d’un roman intitulé L’Ingratitude, qui a remporté un vif succès sur les deux rives de l’Atlantique, sont d’une jeune Chinoise appelée Ying Chen, qui a appris le français à Montréal et qui écrit à Montréal des oeuvres dont l’action se passe en Chine. Le phénomène n’est pas tout à fait inédit. Mais il s’est reproduit à tant d’exemplaires, dans le dernier quart de siècle, qu’il a acquis une signification nouvelle. La Chinoise Ying Chen, les Haïtiens Dany Laferrière et Émile Ollivier, l’Égyptienne Mona Latif-Ghattas, le Brésilien Sergio Kokis, l’Italien Marco Micone – je ne parle que des auteurs les plus célébrés – font-ils partie de la littérature québécoise au même titre que les nés natifs?La question est redoutable, et elle a provoqué des débats qui n’étaient pas toujours exempts de confusion. Posons-la différemment: doit-on réunir les écrivains venus d’ailleurs dans un chapitre à eux réservé, comme on le fait dans certains manuels ou certaines histoires de la littérature québécoise, ou les laisser se fondre dans l’ensemble sans tenir compte de cette différence? Cette discussion ressemble fort à celle qui s’est élevée au cours des dernières décennies au sujet de la nation ethnique et de la nation civique. C’est la dernière qui, semble-t-il, a aujourd’hui la préférence des esprits les plus ouverts. Peut-être prendra-t-on la même direction dans le domaine littéraire, mais il faut bien voir que l’adjectif « québécois » risque ainsi de changer de sens, de ne plus désigner (ou désigner uniquement) cette sorte d’expérience littéraire collective qu’il évoquait et évoque encore dans les esprits.Quelle place faire, enfin, dans cette littérature « civique » à ceux qui, Québécois d’origine ou Québécois d’adoption, écrivent des oeuvres en anglais? Il en est de fort importantes, on ne peut pas ne pas le savoir: de Hugh MacLennan à Mordecai Richler et Trevor Ferguson, de Frank Scott à Leonard Cohen, et j’interromps aussitôt une liste qui pourrait être très longue. Il n’y a pas si longtemps, dans la perspective ethnique que je viens d’esquisser, on les exilait de l’ensemble québécois et on les noyait dans le grand tout canadien. Quand il s’agissait de Mordecai Richler, c’était particulièrement facile.On les a rapatriés depuis quelque temps – tout en leur donnant un chapitre à part -, mais un mouvement qui s’est développé récemment chez les écrivains anglophones du Québec a eu des conséquences inattendues. Ils ont décidé de fonder une nouvelle littérature, qui se nommerait anglo-québécoise. Ils se sont beaucoup démenés: sait-on que le plus grand festival littéraire de Montréal n’est pas celui de l’Union des écrivains québécois, mais le multilingue Metropolis Bleu? Et si l’idée s’impose d’une littérature anglo-québécoise, faudra-t-il parler d’une littérature franco-québécoise? C’est une question perverse, à laquelle on ne tentera pas de donner ici une réponse prématurée.Si je n’ai parlé jusqu’à maintenant que du roman, c’est que la littérature québécoise est devenue une littérature normale, et qu’aujourd’hui, dans la plupart des pays du monde, la poésie ne sert plus guère à définir l’évolution littéraire. S’il faut trouver un événement poétique significatif au Québec pour la période qui nous occupe, on se reportera à la mort de Gaston Miron et aux funérailles nationales qu’on lui a faites. Pourrait-on dire qu’à ces funérailles c’est la poésie québécoise elle-même, comme projet commun et comme discours de portée générale, qu’on célébrait et mettait en terre du même coup? Les événements collectifs ne doivent pas faire illusion: les meilleurs, parmi les poètes des dernières décennies, sont des isolés, des individus qui se laissent difficilement prendre en photo de groupe.Peut-être, en définitive, en va-t-il ainsi pour l’ensemble des écrivains québécois de ce début de millénaire, poètes, romanciers, essayistes. Ils sont allés nombreux il y a deux ans à la Foire du livre de Paris, où l’on célébrait la littérature québécoise. Quelques-uns d’entre eux se sont même retrouvés, honneur suprême, à la table de Bernard Pivot, en compagnie de quelques francophones d’ailleurs. Avec sa candeur habituelle, Dany Laferrière a profité de l’occasion pour suggérer qu’on décerne le prix Nobel à la littérature québécoise dans son ensemble, à défaut d’y trouver un écrivain digne d’une telle consécration. Il arrivait trop tard. La littérature québécoise est devenue, pour ainsi dire, normale. C’est-à-dire plus apte à produire des livres qu’à affirmer une originalité collective. Gilles Marcotte : journaliste, critique littéraire et chroniqueur depuis un demi-siècle, Gilles Marcotte est également l’auteur de plusieurs livres. Il tient depuis deux ans une chronique libre au Devoir et, depuis 1980, une chronique littéraire à L’actualité.