Culture

Culture

Damné Michel, sacré Tremblay !

Depuis la création des Belles-Soeurs au Théâtre du Rideau Vert, à Montréal, en 1968, le monde de Michel Tremblay a marqué et accompagné l’évolution de la société québécoise. Tantôt pour la refléter, tantôt pour la révéler. Sans avoir la volonté de faire du théâtre politique, Tremblay l’a pourtant fait malgré lui. Ses angoissés en mal d’identité, ceux qui souffrent de solitude, les familles qui traversent des crises, les femmes qui tentent de s’affranchir, les hommes incapables d’exprimer leur mal de vivre, les laissés-pour-compte qui tentent de se faire accepter, les désespérés qui se réfugient dans la religion… Voilà autant de personnages issus d’une collectivité qui se cherche et qui se trouve parfois.Michel Tremblay se défend bien de vouloir changer le monde. Mais il a indéniablement transformé la dramaturgie québécoise et occidentale.Dans un livre d’entretiens avec le journaliste et critique de théâtre Luc Boulanger, à paraître le 11 avril aux éditions Leméac, Michel Tremblay refait le tour de son oeuvre et du contexte social dans lequel il l’a créée. Nous publions ici quelques extraits de ces Pièces à conviction.Le lendemain de la première des Belles-Soeurs, le 29 août 1968, le critique de La Presse s’insurge contre « la grossièreté » de votre texte. Il affirme que « la direction du Rideau Vert a rendu un mauvais service à Michel Tremblay en produisant sa pièce »!- J’ai toujours dit que ce sont mes ennemis qui m’ont rendu populaire. Les gens qui me trouvent vulgaire ou qui refusent de lire mes ouvrages m’ont fait plus de publicité que mes admirateurs. Quand la « bombe » des Belles-Soeurs a éclaté, j’étais un auteur de 26 ans complètement inconnu. Et je n’avais pas l’ambition de devenir populaire non plus… Personne ne me connaissait, jusqu’au jour où je suis allé à la télévision pour défendre ma pièce. Je ne suis pas ambitieux, mais je suis très orgueilleux. Et j’ai une tête de cochon. Si on m’attaque, je me défends. Si on veut me faire taire, j’ouvre ma grande gueule pour répondre! La seule chose qui pourrait m’arrêter [d’écrire], c’est si on prouvait que je me répète…Et personne n’y est parvenu à ce jour?- Je sais pertinemment que quelqu’un pourrait me donner tort en me prouvant que je me suis déjà répété. Mais, pour survivre, un auteur doit croire qu’il innove toujours. À deux reprises, aux créations d’À toi, pour toujours, ta Marie-Lou et d’Albertine, en cinq temps, des journalistes ont déclaré que j’avais écrit mes chefs-d’oeuvre ultimes et que je pouvais m’arrêter là! Voilà la pire chose qu’on puisse dire à un auteur: « Vous êtes tellement bon que vous devriez cesser d’écrire. » Tiendrait-on ce genre de propos à un cuisinier ou à un coiffeur? Je sais qu’il me reste des choses à dire.Chaque fois que je réutilise un personnage, cela me demande une gymnastique mentale extraordinaire. Par exemple, si je réutilise Marcel, il doit toujours être moins fou que dans En pièces détachées. Et si j’écris une nouvelle pièce avec La Duchesse ou Albertine, je dois les « déconstruire » pour les diriger lentement vers leur destin. C’est un travail d’écriture passionnant et exigeant. J’ai commencé par écrire l’Apocalypse, et je dois peu à peu aller vers la Genèse. C’est l’envers de la Création.En 1973, vous disiez du joual: « C’est une arme politique et linguistique utilisée par les artistes, et que le peuple comprend d’autant plus qu’il l’utilise tous les jours. » Pensez-vous encore la même chose aujourd’hui?- La situation a évolué depuis 1973. L’aspect politique du joual a disparu complètement. Aujourd’hui, le joual tient plus d’une constatation sociale. Le langage est notre manière d’exister dans l’Univers. Si le joual n’existait plus, personne n’écrirait comme ça. Mais pour revenir à 1973, je pense que cette polémique autour de la langue était un prétexte. En réalité, il s’agissait d’une guerre entre deux groupes: les défenseurs de la culture élitiste contre les partisans de la culture populaire.En 1972, cette division atteint un sommet avec l’affaire Claire Kirkland-Casgrain, qui mobilise la communauté artistique. Alors ministre des Affaires culturelles du Québec, elle avait refusé d’accorder une subvention au Théâtre du Rideau Vert pour la tournée des Belles-Soeurs en France…- Mme Kirkland-Casgrain disait que Les Belles-Soeurs ne donnaient pas une bonne image du Québec. Elle faisait partie de cette élite qui croyait posséder la « culture ». Soudainement, une nouvelle génération la délogeait et remettait en question ses privilèges. Il faut se rappeler qu’en 1968 trois groupes de jeunes artistes ont dit la même chose en même temps, sans s’être concertés les uns les autres, car ils ne se connaissaient pas. En quelques mois, quatre spectacles marquants ont été créés au Québec: Le Cid maghané ainsi qu’Ines Pérée et Inat Tendu, de Réjean Ducharme; L’Ostidshow, de Robert Charlebois, Yvon Deschamps, Louise Forestier et Mouffe; puis Les Belles-Soeurs. Ces artistes avaient plusieurs points en commun: ils étaient tous des décrocheurs ou des jeunes sans formation universitaire; en général, ils étaient plus proches de la classe ouvrière que de la bourgeoisie; et, artistiquement, ils partageaient le besoin d’exprimer quelque chose de nouveau, car ils trouvaient que l’esthétique du milieu bourgeois piétinait. Je pense que si, en 1968, l’élite avait produit un nouvel auteur de génie, un Claudel québécois, j’aurais peut-être pris mon trou. Mais elle n’a rien proposé de bon. Elle n’a pas mené le combat artistique.Vous alliez avoir votre revanche: en novembre 1973, Les Belles-Soeurs vont conquérir Paris! Jacques Cellard, critique du journal Le Monde, a écrit que « la pièce est en joual comme Andromaque est en alexandrins, parce qu’il faut une langue à une oeuvre et une forte langue à une oeuvre forte »…- On aurait pu se casser la gueule! Nous étions très inconscients en quittant Montréal. Quand les comédiennes sont arrivées à l’Espace Cardin, on avait vendu cinq billets au guichet… Le lendemain de la première médiatique, seulement 16 personnes étaient dans la salle. Par chance, cette première a été un moment de grâce. Quand les critiques sont enfin sorties, quatre jours plus tard, l’Espace Cardin a commencé à refuser des gens à la porte.Parmi la trentaine de productions des Belles-Soeurs que vous avez vues, laquelle avez-vous le plus aimée?- Celle qui m’a le plus étonné reste le spectacle d’une troupe féministe de Seattle, dans l’État de Washington, dans les années 70. C’est la production la plus comique que j’aie vue. C’était très slapstick. Les comédiennes étaient habillées en clowns. Elles portaient des nez rouges avec des perruques colorées qui pivotaient sur leurs têtes. La cuisine était ronde comme la piste d’un chapiteau de cirque. Mais au fil de la représentation, le ton devenait plus dramatique. Je suis sorti du théâtre en état de choc. Cette troupe avait parfaitement saisi la méchanceté qui se cache sous le comique des Belles-Soeurs.Vous avez déjà affirmé que « la seule parole neuve et originale du 20e siècle provient des femmes »…- Les grandes révolutions mondiales (russe, française ou mexicaine) étaient des révolutions d’hommes motivées par des considérations économiques. Ici, pour la première fois, le féminisme proposait une révolution qui était humaine avant d’être économique; les féministes ont parlé d’argent par la suite. Au début, ça venait des tripes, d’un besoin de dénoncer les injustices sociales, le sexisme. La lutte des femmes a sonné le réveil des autres minorités: les Noirs, les gais… Leurs luttes étaient parallèles. C’est pour ça que, dans mes premières pièces, les travestis côtoient souvent des femmes qui les acceptent comme ils sont.Depuis 1968, avez-vous retouché le texte des Belles-Soeurs?- Je connais tous les défauts et toutes les longueurs des Belles-Soeurs: les trop-pleins, les excès, les ajouts, les surajouts, etc. Je les avais déjà repérés à l’été 1968! Or, je ne veux rien modifier. Même si j’avais la certitude que la pièce serait meilleure, je ne changerais pas une virgule! Car toutes les émotions, les sensations et les désirs des 23 premières années de ma vie y sont inscrits. Cette pièce-là, c’est ma jeunesse. Et on ne repasse pas par sa jeunesse.Gratien Gélinas et Marcel Dubé étaient deux figures dominantes du théâtre populaire québécois avant votre succès. Ces auteurs ont-ils bien accueilli votre arrivée?- Avec M. Gélinas, j’avais la bonne relation d’un petit-fils avec son grand-père. Par contre, avec M. Dubé, ça ressemblait à un rapport compliqué entre un père et son fils. Gratien Gélinas aimait beaucoup ce que je faisais; Marcel Dubé a pu se sentir menacé. Avec raison. À l’époque, les Québécois voulaient un héros par domaine (le sport, la politique, la musique). Pas deux. Je dois reconnaître que, lorsque je suis devenu populaire, dans les années 70, le milieu théâtral a mis un peu de côté l’oeuvre de Marcel Dubé…Vous avez déjà affirmé que Marie-Lou est la pièce qui vous a fait le plus « suer »? Que vouliez-vous dire?- Dans la première version que je m’étais faite dans ma tête, l’action se passait dans un magasin de bonbons. J’étais sur le point de tout mettre à la poubelle… Or, il y a eu la crise d’Octobre et, surtout, les élections municipales à Montréal en novembre 1970. Je me rappelle que le maire, Jean Drapeau, avait capitalisé au maximum sur les événements d’Octobre. Tout au long de la campagne électorale, Drapeau a fait peur au monde. Il qualifiait le FRAP [l’ancêtre du RCM] de « branche du FLQ ». Il disait que si le FRAP gagnait, les membres du FLQ allaient terroriser la population de nouveau, que Montréal serait à feu et à sang, et le Québec en guerre civile! Malheureusement, beaucoup de Montréalais l’ont cru. Le maire Drapeau a été réélu avec une majorité écrasante, une des plus fortes de sa longue carrière…Révolté, je me suis rendu compte que la pièce que j’avais en tête n’était pas trop radicale. Au contraire, elle traduisait d’une façon l’inconscient collectif, la peur des Québécois face au changement. Je devais donc écrire cette pièce à tout prix. Malgré tout, je figeais éternellement devant la page blanche, jour après jour; je n’arrivais pas à débloquer. Je déprimais dans ma chambre. Puis, un soir, j’ai été au Lincoln Center [à New York] pour entendre un concert de l’Amadeus Quartett. Je me rappelle qu’il jouait, entre autres, un quatuor à cordes de Brahms. En écoutant ce quatuor, j’ai trouvé la structure de ma pièce: quatre personnages immobiles. Isolés sur la scène, ils deviendraient les instruments d’une partition musicale parlée. Un quatuor à cordes vocales. Onze jours plus tard, À toi, pour toujours, ta Marie-Lou était terminée!Vous m’avez déjà confié que la quarantaine représente l’âge de la désillusion…- À ce cap, en général, on prend conscience qu’on n’a pas réalisé la moitié de nos rêves de 20 ans. Quand un jeune écrivain commence à écrire, il a parfois la prétention qu’il va changer le monde. Plus tard, il se rend compte qu’il ne changera rien du tout. Qu’au mieux, ses pièces et ses livres feront réfléchir quelques lecteurs… Après le succès des Belles-Soeurs, je m’imaginais pouvoir changer des choses. Plus maintenant. Ma plus grande leçon d’humilité remonte au référendum de 1980. Nous étions une centaine d’artistes partis de Montréal en autobus pour aller manifester sur la colline parlementaire, à Québec. Les uns après les autres, tous les artistes ont pris la parole pour exhorter la foule à dire oui à l’indépendance du Québec, en croyant que leur discours serait écouté par les « gens du pays ». La défaite du Oui a été une des grandes désillusions de ma viePour Michel Tremblay, l’écriture est-elle une fuite devant le réel?- Sans l’écriture, la marmite aurait probablement sauté depuis longtemps! Je serais peut-être aphasique comme Nelligan Je serais peut-être moine à Saint-Benoît-du-Lac Car, dans ma vie privée, je suis incapable de faire face à mes problèmes. J’ai terriblement de difficulté à exprimer mes émotions. Le seul moment où je suis vraiment actif devant mes angoisses, c’est lorsque j’écris. Je fais carrément vivre mes douleurs à mes personnages. Plus jeune, avant d’être un auteur, quand tout allait mal, je fuyais dans le sommeil. J’ai encore une propension à dormir pour oublier mes problèmes. C’est une chance de pouvoir dormir ainsi. C’est mieux que de s’autodétruire ou d’être violent. Si tout le monde « dormait » ses problèmes, il n’y aurait pas de guerre, pas de criminalité! Mais je ne pense pas être une exception: un écrivain apprend la vie par l’intermédiaire des personnages qu’il invente. J’ai toujours préféré lire des histoires assis dans mon salon que de vivre la vraie vie. Par exemple, j’aime mieux lire des romans sur la France ou le Brésil que de voyager en France ou au Brésil. Je n’ai guère l’âme d’un aventurier.Votre facilité de transposer provient du sens de l’exagération de votre mère. Il n’y a donc aucune place pour le réalisme dans votre littérature? – Je refuse de transcrire la vie telle quelle. Je ne veux pas être un reporter de la quotidienneté. Si j’écrivais des pièces réalistes, elles seraient sûrement mauvaises.

Publicité
Falardeau la mitraille Culture

Falardeau la mitraille

Voici un portrait de Pierre Falardeau (1946-2009), paru dans L’actualité du 1er février 2001. Le cinéaste faisait alors la promotion de son film 15 Février 1839.

Culture

La saga Laberge

Gabrielle, Edward, Adélaïde, Florent, Germaine, Georgina, Reine, Nic et les autres… Tous les noms des personnages sont inscrits sur de petits papiers jaunes collés à sa minuscule table de travail. « Il me fallait une méthode pour m’y retrouver dans cette famille imaginaire », dit la romancière. Cloîtrée dans un chalet à Eastman, aux abords d’un lac aussi argenté que sa célèbre chevelure, Marie Laberge n’a surtout pas le temps de s’abandonner à la douceur de ce matin d’octobre ensoleillé. Entre deux cafés au lait, elle « surmonte » et corrige ses épreuves avec le zèle d’un bénédictin. Son roman Gabrielle, premier tome d’une trilogie intitulée Le Goût du bonheur, s’étend sur 617 pages. Il sera lancé le 29 novembre, la journée même où l’auteur célébrera ses 50 ans, quelques jours à peine après la première de sa pièce Oublier à la salle du Vieux-Colombier de la Comédie-Française, à Paris. Fait inusité dans la petite république du livre québécois: quelque 400 lecteurs et lectrices de Marie Laberge, choisis par tirage, pourront assister au lancement de Gabrielle et participer à la fête. »Ça fait au moins 10 ans qu’elle m’en parle, de cette saga. C’était son grand projet pour l’an 2000. Pour elle, c’est une sorte d’accomplissement », dit Pascal Assathiany, directeur général des Éditions du Boréal. Le deuxième tome, Adélaïde, sera offert au public en avril 2001, à temps pour le Salon du livre de Québec. Le troisième, Florent, paraîtra en novembre 2001.En quelque 2 000 pages, Marie Laberge y raconte en long et en large l’histoire d’une famille de la Haute-Ville de Québec. À travers le destin de Gabrielle, Edward et leurs enfants, elle brosse une fresque du Québec de l’avant-guerre. « Si certains pensent que beaucoup d’écrivains québécois manquent de souffle, ils constateront que Marie Laberge n’est pas du nombre », dit Jean Bernier, son conseiller littéraire.Avant de se lancer dans cette entreprise titanesque, Marie Laberge s’est imposé de longues recherches historiques. « Je ne suis pas là pour enseigner l’Histoire avec un grand « H ». J’espère simplement en faire sentir le passage. Je serai quand même heureuse si un lecteur ne s’attarde qu’à la trame et aux personnages. C’est déjà beaucoup. »La saga de Marie Laberge parle de ce qu’elle appelle joliment le « ventre du siècle », c’est-à-dire la période s’étalant de 1930 à 1970. On y évoque la crise économique, la bataille des femmes pour l’obtention du droit de vote, l’omniprésence de la religion et de son code moral, la domination économique des Canadiens anglais et les aspirations des Canadiens français. Le personnage principal, Gabrielle Bégin, refuse de se soumettre aux diktats de l’Église. Rebelle, elle aspire à « maîtriser son corps et son esprit ». Et à faire avancer le monde autrement que par la prière. « Notre société a beaucoup progressé au cours de cette période, dit la romancière. Les moeurs ont énormément évolué. Les femmes ont changé de statut social et politique. Une femme seule, même si elle portait des gants et un chapeau, qui attendait quelqu’un à la porte d’une université en 1930 n’était pas quelqu’un de bien. C’est toujours étonnant de voir d’où l’on vient et tout ce qu’on a fait en si peu de temps. On est toujours là à se mépriser, à se regarder comme des retardataires. Je ne crois pas qu’on devrait faire ça. »Revoir ainsi l’histoire du Canada français et celle de la communauté juive en particulier – un des personnages importants du roman est un Juif montréalais – a amené Marie Laberge à jeter un nouveau regard sur le Québec. « Il faut inclure les néo-Québécois. Le métissage est non seulement souhaitable, mais bon. Nous sommes en danger – et de là vient une partie de la saga – d’adhérer à la phrase lancée par Jacques Parizeau le soir du référendum. En accusant l’argent et le vote ethnique, il m’a fait mal. J’ai été humiliée comme souverainiste. » En 1995, Marie Laberge avait pris part, en compagnie de diverses personnalités dont Fernand Dumont, Gilles Vigneault et Jean-François Lisée, à l’élaboration d’un préambule de la « loi sur l’avenir du Québec ». Leur « Déclaration de souveraineté » avait été lue au Grand Théâtre de Québec au cours d’une cérémonie très solennelle.Recommencerait-elle l’exercice cinq ans plus tard? « Cinq minutes plus tard je n’aurais pas recommencé, si j’avais su ce que le premier ministre allait dire à l’annonce du résultat du référendum! » répond-elle, tout en réitérant pourtant ses convictions souverainistes.C’est pour mieux affronter la cinquantaine que la romancière s’est jetée à corps perdu dans l’écriture du Goût du bonheur. « Le fait de vieillir me « tannait » sérieusement. Je n’aime pas le chiffre 50. Je ne me sens pas comme une femme de 50 ans. J’ai un appétit de désir qui ne va pas avec cet âge. Il n’y a rien en moi qui ait envie de se calmer. Je refusais de m’attarder sur mon nombril. Vieillir me fait peur pour la diminution des capacités que cela suppose. Je me cherchais un projet pour m’oublier. Et je voulais le faire avant d’être trop vieille, de ne plus avoir la puissance intérieure. J’étais prête pour un travail massif et intensif. Je voulais aussi m’amuser. C’est comme tomber amoureuse en choisissant volontairement l’objet de l’amour! »Pourquoi une saga à l’heure où de nombreux écrivains s’efforcent de faire court? « Des sagas, quand j’étais petite fille, j’en lisais comme une affamée. Dans mon esprit, j’allais en écrire une, une fois dans ma vie. Je n’ai pas de scrupule à avouer que j’aime raconter des histoires. J’aime en lire aussi. Découvrir le destin d’un être humain, le voir traverser divers événements de sa vie, pour moi, c’est une grande partie du plaisir de la littérature. Il y a eu un mouvement, plus fort en France mais quand même présent ici, qui soutient que c’est un peu de la facilité. Or, raconter une bonne histoire n’est pas si facile. Les Américains vénèrent les histoires, et c’est peut-être de là que vient notre mépris. Nous avons un soupçon à l’égard des choses qui marchent. On se dit: « Si ça marche, ça ne doit pas être si bon », ce qui à mon avis est totalement faux. Si un livre est lu, c’est qu’il touche le public. »Dans l’univers plutôt modeste et discret des écrivains québécois, Marie Laberge détonne. Avec Michel Tremblay, Yves Beauchemin, Arlette Cousture et Chrystine Brouillet, elle a acquis au fil des ans le statut de star. Elle est l’une des rares à vivre de sa plume. Sans souffrir de boulimie médiatique, elle apparaît régulièrement à la télé et dans les magazines. Même les « non-liseurs », dit-elle, la reconnaissent, tout comme les enfants, qui revoient dans ses cheveux noirs et blancs la Cruella qu’interprète Glenn Close dans le film Les 101 Dalmatiens. Dans ce petit marché où des ventes de 3 000 exemplaires suffisent à sacrer un livre best-seller, elle écoule systématiquement au moins 25 000 exemplaires de chacun de ses romans. Dans certains cas, elle a fracassé la barre des 50 000. Ce qui, même en France, constituerait un grand succès. Chose étrange, ses romans ne sont toujours pas diffusés en Europe. Des proches disent d’ailleurs qu’elle en est extrêmement blessée. Elle s’en défend. Certaines grandes maisons d’édition parisiennes lui ont fermé la porte sous prétexte que ses livres étaient trop « commerciaux » et qu’elles publiaient « de l’art ». Un important éditeur français lui a offert d’acheter, pour la France, les droits de ses romans Juillet, Quelques adieux, Le Poids des ombres, Annabelle et La Cérémonie des anges. En revanche, la maison exigeait des droits exclusifs pour le Québec. Marie Laberge a refusé. « Si moi et quatre ou cinq autres écrivains québécois qui ont un certain tirage acceptions ce genre de contrat, il n’y aurait plus de maison d’édition au Québec dans le temps de le dire », affirme-t-elle. Être présente en France, elle veut bien. Mais adopter une attitude de « colonisée », elle s’y refuse, raillant au passage ceux qui « s’énervent trop avec Paris ».Toutefois, le théâtre de Marie Laberge est joué outre-Atlantique. Oublier est montée cet automne à la Comédie-Française. Dans les années 80, sa pièce L’Homme gris a fait une belle carrière en France, en Belgique et en Allemagne. Marie Laberge est un nom connu là-bas.Mais il reste que c’est au Québec qu’elle atteint des sommets de notoriété. Quand elle participe à une séance de dédicaces dans un Salon du livre, Marie Laberge cause des « embouteillages » tant elle est populaire. À Montréal, Québec ou Rimouski, le scénario est partout pareil. Des centaines de lecteurs et de lectrices font la file devant le stand des Éditions du Boréal. À tel point que d’autres auteurs de la maison en sont vexés. La romancière leur fait littéralement ombrage. Certains fidèles peuvent attendre deux ou trois heures avant d’obtenir une dédicace. « Elle est extrêmement généreuse, prend le temps de parler longuement à chacun de ses lecteurs. Elle savoure ces rencontres avec le public », dit Pascal Assathiany. »Je suis portée par ces moments, souligne-t-elle. Un jour, à Rimouski, un vieil homme est venu me dire que mon roman Juillet était le premier livre qu’il lisait. Je ne l’oublierai jamais. Ce contact avec le public, c’est dopant. Il m’arrive de me lever de ma chaise dans un Salon du livre et de me rendre compte que je n’ai pas mangé depuis huit heures. L’amour est dopant. C’est une ivresse. Ce sont eux, mes lecteurs, qui me permettent de passer à travers mes périodes de solitude. » À ceux qui la soupçonnent d’être constamment en représentation et d’en « mettre un peu trop », elle répond sans ambages: « Je suis une amoureuse extrêmement soucieuse de la vérité du rapport, que ce soit avec un homme ou avec le public. J’exige la lucidité. Je pense que je le verrais s’il y avait une détérioration de ma vérité. »Comme toutes les stars, Marie Laberge cultive le paradoxe. C’est une solitaire capable de s’enfermer pendant un an dans une résidence du Massachusetts pour y écrire frénétiquement des centaines de pages. C’est d’ailleurs ce qu’elle a fait l’année dernière. Dans ces moments, elle coupe toutes ses relations, amoureuses ou amicales. « Quand elle s’exile pour écrire, elle se referme totalement sur elle-même. Elle nous envoie des télécopies. Ça se limite généralement à ça. Elle m’appelle parfois en larmes, inconsolable, quand elle vient d’écrire un passage qui la bouleverse », dit la comédienne Denise Gagnon, son amie et « première lectrice » depuis plus de 20 ans. « La seule vraie droiture que j’ai dans la vie, ma seule fidélité, c’est l’écriture. Je ne laisse rien pénétrer dans cet univers », renchérit la romancière. La même Marie Laberge, lorsqu’elle revient à la vie « normale », se transforme en une personnalité mondaine qui refuse peu d’invitations. Dans une seule semaine, elle peut donner une conférence sur son oeuvre dans une bibliothèque municipale, discuter de parfums au micro de Marie-France Bazzo ou bavarder de littérature à l’émission de Christiane Charette. « Je n’ai jamais vu une femme avec autant d’énergie, dit Denise Gagnon. Quand elle me raconte une journée, je suis fatiguée rien qu’à l’entendre. Lorsqu’elle entre dans une pièce, on le sait. Elle a un gros défaut: elle est trop dure avec elle-même. Elle ne se ménage pas. Il faut parfois la saisir et la forcer à arrêter. »Angoissée, hypersensible, Marie Laberge doute de tout, constamment. « Dans la vie, être sensible 80% du temps, c’est un emmerdement majeur. Les derniers 20% me permettent d’écrire, et c’est une vraie bénédiction! » Elle déteste « s’en faire pour elle-même » et craint tout accès d’égocentrisme. C’est pourtant la même femme qui parle parfois d’elle à la troisième personne et qui est soucieuse de son image au point de vouloir choisir le photographe qui l’immortalisera pour L’actualité. « C’est aussi une séductrice indomptable, capable d’être frivole et de jouer la croqueuse d’hommes », dit une de ses amies. »Avec elle, il y a une qualité d’échange incroyable. J’ai rarement vu quelqu’un d’une telle franchise », dit l’auteur-compositeur-interprète Jim Corcoran, avec qui elle entretient une solide amitié. « Ses opinions ne sont pas camouflées par des coquetteries. C’est une femme qui a des principes. Elle est forte et vivace. Et elle a le don de la parole. C’est une ancienne comédienne, et ça lui reste. »Bien qu’elle s’accommode de la critique, Marie Laberge a été humiliée, au printemps 1999, lors du Salon du livre de Paris, où le Québec était l’invité d’honneur. Les représentants des médias français, Bernard Pivot le premier, n’en avaient que pour Gaétan Soucy, l’auteur de La petite fille qui aimait trop les allumettes, et pour quelques auteurs néo-québécois. On a ignoré Marie Laberge. Sans nier le talent de ses homologues, elle avoue s’être sentie exclue. Elle en a voulu aux organisateurs de l’événement, qui avaient choisi de ne pas la mettre en vedette, elle qui, pourtant, est une figure de proue de la littérature québécoise.Comme d’autres auteurs qui battent des records de vente, Marie Laberge souffre en clair de ne pas être pleinement reconnue par l’élite intellectuelle, qui l’accuse parfois de donner dans le roman Harlequin haut de gamme et le « psychologisme ». En revanche, des dizaines d’auteurs, encensés par le milieu, rêvent de vendre plus de 800 exemplaires de leurs romans ou recueils de poésie!C’est en partie en raison des mauvaises critiques, dont celles de Robert Lévesque du temps où il tenait chronique au Devoir, qu’elle a cessé d’écrire pour le théâtre en 1992. « Une année maudite, aussi marquée par la mort de mon père », se souvient-elle. Marie Laberge mettait fin à une carrière entreprise 20 ans plus tôt au Conservatoire d’art dramatique de Québec. »C’est difficile d’expliquer pourquoi une passion s’éteint. Mon élan s’était brisé. L’accueil critique au théâtre avait parfois été difficile. Ça cultivait un doute chez moi. J’ai du respect pour les gens qui font le métier de critique. C’est sain. Sauf à partir du moment où ça détruit l’élan initial. Quand le doute m’enlève toute confiance, tout plaisir, j’appelle ça être rongée. À la fin, il restait moins de fruit que de vers! Le doute a mangé mon coeur. Mais ce n’est pas la critique qui a brisé mon amour pour le théâtre. Le milieu du théâtre est comme n’importe quel maudit milieu: il y a de la jalousie, de la mesquinerie, de l’hypocrisie. J’ai quitté le théâtre parce que je n’avais plus de bonheur. J’ai eu 40 ans, j’avais écrit ma 20e pièce sans connaître un seul flop, et ça m’a fait: « Qui a envie que j’en écrive 20 autres d’ici mes 60 ans? » La seule chose qui va me faire écrire, c’est d’avoir le coeur large, qui cogne fort. Et toute ma vie, j’ai réussi à préserver ça. Depuis mon enfance. »C’est à son enfance, justement, que remonte la carrière littéraire de Marie Laberge. Élevée à L’Ancienne-Lorette, près de Québec, elle était la quatrième d’une famille de sept enfants dont le père enseignait le latin et le grec au Séminaire. Elle dit avoir connu l’ivresse de l’écriture dès l’enfance. « J’imaginais que tout le monde faisait ça, que tout le monde avait de l’imagination comme moi et inventait des histoires. À 13 ans, j’avais écrit un roman de 100 pages pour ma soeur aînée Francine. J’ai goûté alors la joie de tendre un livre. Ma soeur s’en délectait, mais elle trouvait la fin trop sombre. »Au beau milieu de ses études de journalisme à l’Université Laval, au début des années 70, elle a tout balancé pour s’inscrire au Conservatoire d’art dramatique de Québec, suivant du coup la recommandation d’un professeur. « Il voyait bien que mon coeur était ailleurs et qu’à l’université je consacrais tout mon temps au théâtre par l’intermédiaire de la Troupe des treize. » Tout en jouant et en faisant de la mise en scène, elle s’est mise sérieusement à l’écriture. Vingt pièces de théâtre, cinq romans et une saga plus tard, Marie Laberge persiste et n’a pas l’intention de cesser.Après le théâtre, le roman et la poésie – elle écrit des poèmes en secret -, songe-t-elle à l’écriture télévisuelle? À la lecture du Goût du bonheur, on se surprend à imaginer une télésérie qui ferait la joie de centaines de milliers de téléspectateurs. Marie Laberge refuse d’envisager ce scénario. « Mon héroïne Gabrielle a le visage que chacun de mes lecteurs lui donne. Il ne faut pas tuer l’imagination en faisant incarner le personnage par une comédienne. Une adaptation pour la télé, c’est nécessairement réducteur », dit-elle. Pour la première fois depuis 20 ans, la romancière n’a pas de projet en tête. Elle entend se reposer et aller à la rencontre de ses lecteurs, « l’ultime récompense ». Apprendre à vieillir, aussi. Déjà, elle s’invente une sorte de sérénité. Avant de retourner à la correction de ses épreuves, elle s’enflamme, avec toute la conviction dont est capable la comédienne en elle: « Cinquante ans, c’est pas la fin du monde. Si un jour j’ai 70 ans, je rirai de moi et je me dirai: « Fallait-il être bête pour faire autant de flaflas pour mes 50 ans! » »

Culture

À chacun son île

Dany Laferrière, c’est quelqu’un qu’on aime bien. On l’a vu à la télévision, où il dit souvent des choses beaucoup plus intelligentes que la moyenne. Depuis Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, on le suit de livre en livre, et on est heureux qu’il soit enfin reconnu dans la capitale des consécrations françaises, où son roman paraît en même temps qu’à Montréal. Malgré la course au succès parisien et bien qu’il ait fui l’hiver montréalais pour s’installer à Miami, il reste un des nôtres, et on lui est reconnaissants d’une telle fidélité.Le Cri des oiseaux fous est son 10e roman, et le dernier d’une suite que Laferrière a décidé d’appeler Une autobiographie américaine, à la manière de Balzac inventant tardivement le titre de La Comédie humaine pour regrouper la plupart de ses romans. Voici donc Vieux Os – c’est le surnom que sa mère a donné au sosie du romancier – sur le point de quitter Port-au-Prince pour Montréal. Il faut faire vite, parce que les tontons macoutes viennent d’assassiner un de ses amis, Gasner, et pourraient bien lui faire subir le même sort. Sa dernière journée et sa dernière nuit haïtiennes, Vieux Os va les passer à errer dans la ville, à rencontrer des amis, des connaissances, à remâcher des souvenirs, des réflexions, à poursuivre une certaine Lisa pour lui déclarer un amour fou.À la dernière page, on le retrouve à Montréal. Il vient d’apprendre la mort de son père, à New York, ce père qui avait dû lui aussi fuir les tontons macoutes, et que durant tout le roman Vieux Os avait tenté vainement de faire renaître dans sa mémoire.On ne peut pas ne pas être touché par la description que fait encore une fois le romancier de l’immense misère haïtienne, des sévices imposés par une dictature à la fois cruelle et imbécile, celle de Baby Doc. Vieux Os ne se présente pas, dans cette histoire, comme un résistant à temps complet, une sorte de héros. Il rêve moins de faire la révolution que d’être libre enfin de rêver, écrire, tomber amoureux, et il lui arrivera même de marquer quelque impatience à l’égard de compagnons dont toute l’existence est confisquée par la lutte au dictateur. « Je suis un individu », déclare-t-il. Mais il sait bien qu’il ne le sera vraiment qu’après avoir quitté Haïti. Et cette perspective, normalement et paradoxalement, n’est pas sans l’angoisser.Cette chronique d’un départ annoncé est écrite sous l’empire d’une nécessité personnelle évidente, mais cela ne suffit pas à faire le roman espéré. On dirait que Dany Laferrière, hanté par les souvenirs qu’il évoque, ne se résigne pas à les transposer dans une véritable écriture. Les romans précédents étaient, à cet égard, plus libres, mieux réussis. Il y a du mou, ici: des ruminations qui se transforment en dissertations, des conversations remplies de reparties sentencieuses, qui sont peut-être également la rançon inévitable de la décision prise par le narrateur de concentrer le récit dans une seule journée.Le roman de Neil Bissoondath, Tous ces mondes en elle, est d’une autre encre. Une encre anglaise. « La difficulté avec les romans anglais, disait Claudel, est d’arriver à la page 175, ensuite tout va bien. » C’est l’expérience que j’ai vécue chez Bissoondath. Quelques pages un peu agaçantes, au début, où le romancier pose ses personnages dans une sorte de brouillard, sans qu’on arrive bien à les distinguer les uns des autres. Puis, peu à peu, les choses et les êtres se mettent en place, et on comprend: 1) que Yasmin, présentatrice de nouvelles à la télévision (torontoise, vraisemblablement) et mariée à un architecte appelé Jim, se prépare à se rendre aux Antilles pour y disposer des cendres de sa mère; 2) que celle-ci, appelée Shakti, est bien la personne qui raconte sa vie à une copensionnaire de maison de retraite, bientôt tombée dans le coma.C’est donc un autre « cahier du retour au pays natal », pour emprunter l’expression d’Aimé Césaire, qu’écrit Neil Bissoondath dans ce roman. L’île où se rend Yasmin est peuplée en partie par des Noirs, en partie par des Indiens (entendre hindous). La révolution est passée par là, et l’insécurité règne. Yasmin retrouve dans l’île un oncle et une tante, avec qui elle entreprend de faire revivre un passé qu’elle connaît peu. Ainsi se révèlent d’abord la personnalité complexe du père, homme politique assassiné pour des raisons obscures, puis celle d’une mère qui n’a pas eu, avec ce mari, une existence facile. Le récit est riche, passionnant, et d’autant plus qu’il est double, constitué à la fois par les découvertes de Yasmin et l’autobiographie que récite Shakti à sa compagne, Mrs. Livingstone.L’oncle et la tante retrouvés aux Antilles sont de beaux personnages, mais le plus beau, le plus étonnant est sans doute celui de la mère. C’est une forte femme, maîtresse d’un lot d’idées tout à fait personnelles, à la fois compatissante et dure, qui a su faire de sa vie, en dépit de difficultés énormes, une aventure cohérente. Auprès d’elle, comme auprès de sa famille antillaise, Yasmin fait un peu pâle figure. C’est qu’elle est au centre, reflet de la conscience du romancier, et c’est là une position risquée pour un personnage.On l’aura compris, tout dans ce roman tourne autour de la question de l’identité, la personnelle et la collective. Neil Bissoondath l’explore avec une subtilité et une profondeur qui ont beaucoup à nous apprendre, à nous, les Québécois inquiets. Il est celui qui, à la question un peu exaspérée de Bernard Pivot, il y a quelques années: « Mais enfin, me direz-vous ce qu’est un Québécois? », donnait la juste réponse: « Un Québécois, c’est quelqu’un comme moi. »Le Cri des oiseaux fous, par Dany Laferrière, Lanctôt éditeur, 319 pages, 29,95$.Tous ces mondes en elle, par Neil Bissoondath, traduction de Katia Holmes, Boréal, 386 pages, 19,95$. Le Cri des oiseaux fousSur ce banc, je suis en train de penser à moi. À moi seul. Je me confesse de cet acte obscène, mais c’est ainsi. Je me préfère à eux, résistant au chant des sirènes. N’écoutant personne. Pas plus la voix du bien que celle du mal. Le bourreau veut que je pense à lui. La victime veut que je pense à elle. Refusant l’un comme l’autre.Dany Laferrière

Culture

Aimerez-vous le Ducharme nouveau ?

Il y a, par exemple, des phrases de ce genre: « Je peux rester tout le temps allongé sans bouger, parce que j’ai tout le temps et, comme c’est tout ce que j’ai avec un amour qui a les mêmes propriétés fluides exactement, toute faculté de baigner dedans, me laisser dissoudre et dissiper, remplir en m’en remplissant une perfection sans bords, l’immobile propreté de ce que nul n’a touché, n’a raisonné, de ce dont nul n’a usé, n’a rien fait, moi le premier. »On comprend, bien sûr, mais il faut que les neurones travaillent fort. Le plus clair, c’est que Réjean Ducharme fait tout pour nous compliquer la lecture, la vie. Il nous avait prévenus, dans les premières pages du Nez qui voque, paru en 1967: « Mes paroles mal tournées et outrageantes, écrivait-il, éloigneront de cette table, où des personnes imaginaires sont réunies pour entendre, les amateurs et les amatrices de fleurs de rhétorique. » Mais entre l’écriture, nette et vive comme une flèche, du Nez qui voque, et les circonlocutions volontairement laborieuses de Gros Mots, on a fait beaucoup de chemin. Même dans Dévadé et Va savoir, les romans précédents, également soumis à une certaine torture linguistique, Ducharme consentait à nous raconter une histoire à peu près comestible. Tout baigne, ici, dans une confusion évidemment préméditée: les personnages – notamment une « Petite Tare » à laquelle nous reviendrons – n’ont pas un état civil exactement déterminé, c’est le moins qu’on puisse dire, et le récit nous égare en nous transportant sans crier gare d’une situation à une autre, d’un lieu à un autre. Petite complication supplémentaire: le narrateur lit, dans un manuscrit trouvé par hasard, une histoire qui ressemble étrangement à la sienne, et même s’y mêle.Mais nous sommes bien chez Ducharme, le Ducharme de toujours, celui qui ne cesse pas de nous convaincre, depuis L’Avalée des avalés, qu’il est un écrivain majeur de ce temps, un des plus grands qui se soient manifestés au Québec. La déglingue du narrateur, les tourments que lui infligent l’amour et les choses de la chair se reconnaissent aussitôt. La Petite Tare, figure (assez perverse, merci) de l’amour absolu, prend la relève de toutes ces jeunes femmes évanescentes qui occupent l’espace ducharmien. Exa Torrent, la torturée, dont Johnny partage la vie (pour ainsi dire), avec qui il échange des coups physiques et psychiques, n’est pas sans parenté non plus avec quelques femmes des romans antérieurs, même si elle pousse les choses un peu plus loin. Et enfin, dans la bouche du narrateur, ce sont bien toujours les mêmes mots que l’on retrouve, ceux qui – parfois dans des phrases splendides qui semblent arrachées au narrateur – disent le besoin et le désespoir d’aimer, le mépris de soi, la fascination du néant, le vertige du vide. Le nom d’Emily Dickinson, la grande recluse d’Amherst (Massachusetts), qui écrivit au 19e siècle quelques-uns des plus beaux poèmes conçus en terre américaine, mais ne les publia jamais, apparaît à quelques reprises dans Gros Mots, comme pour nous avertir que la tendresse, la plus fragile tendresse, celle qui n’ose même pas se dire, n’est pas absente de ce récit qui est à certains égards, disons-le, horrifiant, le plus étrange, le plus dérangeant que Réjean Ducharme ait écrit.Il peut sembler incongru de placer, à côté du roman de Réjean Ducharme, le livre de nouvelles d’une jeune femme qui en est à sa première publication. Mais Stéphani (sans e) Meunier parle de Ducharme, à la page 110, et cette seule mention crée un petit lien de parenté entre les deux livres. « C’était, écrit-elle au sujet d’un couple, un nous comme en rêvent les personnages de Ducharme. Sauf que les personnages de Ducharme, ils ne réussissent pas à atteindre ce nous. »Les personnages de Stéphani Meunier n’y réussissent pas plus. Dans plusieurs des nouvelles d’Au bout du chemin, une jeune femme, qui écrit parfois, va passer des heures dans les bars, rencontre des hommes, vit quelques aventures qui se terminent assez tôt par des ruptures. Mais rien n’est moins violent, moins tragique que ces histoires, racontées dans des phrases très courtes, sans éclats d’émotion. La jeune femme, de nouvelle en nouvelle, se dirige vers une solitude qui sera finalement son lieu choisi, le lieu de l’écriture. Elle semblait aller à la dérive, de bar en bar, mais c’était vraiment un chemin qu’elle suivait, moins vers l’amour que vers l’austère obligation d’écrire. L’image du lac, impliquant limite et profondeur, qui a dans le livre une présence presque obsessive, traduit très justement cet appel.L’écriture de Stéphani Meunier a du ton. Composée de phrases banales en apparence, attachées à la description minutieuse du réel, des choses, selon une esthétique minimaliste, elle n’évite pas toujours les longueurs, les effets de simple accumulation, les répétitions qui font atterrir dans les bras de son héroïne des garçons de peu de réalité. Mais il suffit d’une phrase, de temps à autre, pour que le sentiment fort de la vie reprenne ses droits. « Je vieillis, et on dirait que je ne sais plus rien. Sauf que le vent est doux sur mon visage, le soleil chaud sur ma tête, et que j’aime le bruit des feuilles dans le vent. »Gros Mots, par Réjean Ducharme, Gallimard, 311 pages, 27,95$. Au bout du chemin, par Stéphani Meunier, Boréal, 150 pages, 17,95$.Gros MotsOui, vivre peu mais vivre mieux, une demi-heure, un quart d’heure par jour s’il le faut, mais d’amour, au prix d’être forcé de tuer tout le reste du temps, et de crever avec. Ce n’est pas pour tout le monde, bien sûr. Rien que pour les sensibilités exceptionnelles, investies d’une mission en tant que telles. Et que grételles. Comme dirait Walter. Réjean Ducharme

Culture

Petites musiques d’une nuit d’automne

Un petit roman de Nancy Huston, qui traînait depuis quelque temps sur ma table et que j’hésitais à ouvrir, parce que le précédent m’avait un peu déçu. Le tapuscrit du nouveau roman d’Yves Beauchemin qu’on vient de m’envoyer à toute vapeur, sans doute parce qu’il est destiné au statut de best-seller. Quelques pages, enfin, d’une romancière, Hélène Monette, qui fut particulièrement bien reçue à la Foire de Paris, il y a quelques mois, mais qui cette fois rassemble en volume des textes divers, proses, dialogues, poèmes. Peut-on imaginer plus varié, plus discordant? Tels sont les hasards – à quel point dirigés, je ne sais trop – de la lecture professionnelle.Je ne crois pas avoir jamais lu, chez Nancy Huston, de roman plus émouvant, plus vrai que ce récit assez bref intitulé Prodige. Elle y utilise un procédé semblable à celui du dernier roman d’Anne Hébert et qui consiste à donner la parole, tour à tour, à chacun de ses personnages, fût-il épisodique comme le voisin grincheux. Le mot du titre s’applique doublement à un des personnages du roman, Maya, qui a été arrachée à une mort prématurée par sa mère, et qui, à 10 ans, est reconnue comme un prodige du piano. La mère, aussi, est pianiste, mais seulement une bonne pianiste; et la grand-mère russe – personnage éclatant de vitalité, de charme, parlant à Dieu comme à un vieil ami -, qui vit avec elles, le fut autrefois. Il n’y en a que pour le piano dans cette maison, et il n’est pas étonnant que le père ait pris ses distances.Nous pressentons dès le début qu’un désastre va se produire, une vie se détruire, et que cette vie ne peut être que celle de Lara, la mère. La force du roman vient de ce que cette catastrophe paraît inévitable, et qu’elle échappe à toute explication rationnelle. N’est-ce pas la musique elle-même qui tue, ou peut-être l’impossibilité de satisfaire à ses exigences? Nancy Huston parle admirablement du piano, avec une passion nourrie de connaissances précises; et le livre tout entier est porté par la musique des mots, une musique à la fois exaltante et angoissante.Yves Beauchemin aime également la musique – on se souviendra du compositeur Bohuslav Martinek, personnage de Juliette Pomerleau -, mais si l’on cherchait une forme musicale pour décrire le mouvement de ses romans, ce serait forcément le galop, comme on en entend par exemple chez Johann Strauss et Jacques Offenbach. Or donc, Guillaume Tranchemontagne, riche propriétaire d’une « société de pause-café », ayant atteint l’âge respectable de 59 ans, est tout à coup saisi par la tentation de faire le bien. Sans une seconde d’hésitation, il fait monter dans sa voiture une jeune inconnue qui vient d’accoucher à l’hôpital Notre-Dame, l’installe dans sa grande maison avec le bébé, en tout bien tout honneur, et hop c’est parti, ça ne s’arrêtera que quelques centaines de pages plus loin.La tentation (dangereuse) de faire le bien est un grand sujet, qui pourrait susciter des réflexions un peu profondes si le romancier consentait à courir moins vite. Mais voilà, nous sommes chez Beauchemin, le Beauchemin qui fait courir les foules, et il ne s’agit pas de réfléchir mais d’aller, de multiplier les personnages, les actions. Parfois, il faut bien le dire même si le mot est trop facilement prévisible, c’est… un peu fort de café, la vraisemblance ne trouve pas toujours son compte dans ce mouvement perpétuel. Mais on sera tout de même content, je pense. Si les personnages sont assez convenus, l’action plutôt mécanique, en revanche le romancier excelle dans la description, celle des visages comme celle des lieux. Abandonnez l’idée que vous aviez de vous rendre un jour à Fermont. Yves Beauchemin vous le donne tout entier, pour pas cher, c’est vraiment comme si vous étiez là.Où serez-vous quand vous lirez le recueil d’Hélène Monette, Le Blanc des yeux? Chez vous, tout à fait chez vous, dans votre propre époque, dans le postmoderne: « Il y a apparence de joie dans le réfrigérateur / l’amour est postmoderne. » Ce sont là des vers, bien sûr, et l’on peut s’étonner qu’ils paraissent dans une collection habituellement vouée au récit. Mais ceux qui auront aimé Unless feront aisément la transition vers ce recueil où, d’une plume légère, comme au fil de la plume, sans trop s’inquiéter de la forme de ses textes, l’auteur fait entendre la petite chanson de l’air du temps.C’est une chanson triste, où s’égarent parfois quelques accents de révolte, mais, comme on le sait, la révolte n’est pas postmoderne. Le sentiment dominant du livre est la fatigue, une lassitude profonde: « Laissez-moi aller. Je suis d’un temps fatigué… » Tout le livre module cette fatigue, avec des bonheurs divers. Les poèmes aux lignes coupées m’ont d’abord paru inférieurs aux poèmes en prose, mais la préférence s’est inversée quand je suis arrivé au long poème de la fin, « Puisque je ne suis pas devant vous », qui fait entendre la note juste d’un désarroi très actuel. Cela se lit comme un roman – ou presque.Les Émois d’un marchand de café, par Yves Beauchemin, Québec Amérique, 495 pages, 24,95$.Prodige, par Nancy Huston, Actes Sud/ Leméac, 171 pages, 30$.Le Blanc des yeux, par Hélène Monette, Boréal, 145 pages, 19,95 $.PRODIGESi difficile à faire comprendre, ça: qu’il y a un tempo juste, et un seul, et qu’il s’agit de s’y couler. Tout le reste est faux…Nancy HustonLES ÉMOIS D’UN MARCHAND DE CAFÉÉtait-ce le début de la fameuse andropause, à laquelle il croyait jusqu’ici avoir échappé? Ou alors, comme pour tout homme approchant du terme de sa vie, le moment du bilan venait peut-être de s’imposer, les « grandes questions », qu’il avait toujours fuies dans l’agitation du travail et du plaisir, se dressaient enfin devant lui, inéluctables, attendant une réponse.Yves BeaucheminLE BLANC DES YEUXIl me semble que dorénavant les mots seront absents, tellement vidés de leur sens, désormais les mots ne rimeront à rien car, enfin, qui écoute quelque chose ou quelqu’un dans ce tintamarre continu? Hélène Monette

Publicité
Culture

Les trous de mémoire de Barney

Un roman aussi brillant, d’une telle virtuosité et d’une telle puissance d’invention, à la fois subtil et souvent très grossier, drôle et pathétique, prodigieux de vie et désespéré, offrant une aussi vaste galerie de personnages, mettant en jeu une culture littéraire si étendue, parlant de hockey avec tant de compétence et de passion, et faisant enfin de notre très chère métropole le centre du monde habité, vous n’en avez pas lu depuis, disons, Solomon Gursky Was Here.J’avais lu, à sa parution, Barney’s Version. Je viens de parcourir Le Monde de Barney, tout juste arrivé de Paris. Vous aurez noté, sans doute, la disparition d’un élément de sens important dans le titre français: le mot «version», qui avertit le lecteur, d’entrée de jeu, qu’il ne lira pas nécessairement la vérité, toute la vérité, sur Barney Panofsky, mais une autobiographie très orientée.Barney Panofsky est, ne peut être, qu’un personnage de Mordecai Richler. Il a des accointances certaines avec un Bernard Gursky, un Duddy Kravitz, qui sont d’ailleurs évoqués dans ce roman comme des personnes réelles, au même titre que Bill Clinton et Pierre Elliott Trudeau. Il est gueulard, haut en couleur, paillard, un peu (beaucoup?) escroc, parfois généreux mais comme malgré lui, impossible à vivre. Il a eu trois femmes, dont les noms désignent, chacun, une partie du livre: Clara, la folle Américaine connue à Paris, suicidée, et devenue depuis – sans aucune préméditation de sa part! – une idole du féminisme; Mrs. Panofsky II (1958-1960), l’authentique «Jewish American Princess»; enfin, Miriam (1960), le grand amour de sa vie, la mère de ses trois enfants, qu’il continue d’aimer même après qu’elle lui a préféré un universitaire torontois, pour d’assez bonnes raisons d’ailleurs. Clara et Miriam sont juives comme Mrs. Panofsky II, à l’instar de la presque totalité des personnages du roman. Il y a aussi un avocat westmountais, un détective irlandais et deux Canadiennes françaises très dévouées, mais ils ne comptent pas pour grand-chose dans cette histoire.Imaginez Barney Panofsky menant la vie de bohème, à Paris, avec des amis canadiens et américains aussi têtes brûlées que lui; retrouvez-le à Montréal, où il sacrifie ses ambitions artistiques à un certain nombre d’activités lucratives, avant de finir producteur de séries télévisées très médiocres; entourez-le de ses trois femmes et d’une vingtaine de personnages secondaires, dont ses propres enfants, disséminés aux quatre coins du monde; ragez avec lui contre la décrépitude croissante des Canadiens de Montréal, et vous aurez une idée presque complète de ce qu’est Le Monde de Barney.Mais il vous manquera l’essentiel. L’essentiel, c’est-à-dire la raison, ou plutôt les raisons pour lesquelles ce magnat de la médiocrité télévisuelle décide d’écrire l’histoire de sa vie. La première, c’est qu’il veut répondre aux mémoires que son ami ou ancien ami Terry, écrivain précieux, prisé par les universitaires, fera bientôt paraître, et où il parlera, en mal sans doute, de Barney Panofsky. Barney voue à Terry, connu dans sa jeunesse à Montréal puis retrouvé à Paris, une détestation inépuisable qui s’adresse d’ailleurs à l’ensemble de la littérature de bonne tenue, voire à l’université elle-même, et qui lui fournit quelques-unes de ses pages les plus joyeusement injurieuses. Mais Terry n’est qu’un prétexte. Si Barney veut explorer «ce ratage qu’est la véritable histoire de [s]a vie», c’est pour la maîtriser par le langage, la tenir sous le soleil de quelque vérité, en faire une histoire douée de sens, digne peut-être du pardon. Or, à mesure qu’il s’acharne à en réunir les éléments et dans la mesure même où il s’y acharne, elle lui échappe.Les mémoires de Barney Panofsky sont ceux de ses trous de mémoire. Ils ne sont, au début, que les petits ennuis d’un homme vieillissant, mais ils deviennent en cours de lecture de plus en plus troublants, angoissants, d’autant qu’ils sont soulignés par les notes en bas de page du fils éditeur, qui rétablit les noms, rectifie les faits. Barney est l’homme qui perd ses mots, parce qu’il a perdu ses deux raisons de vivre: Miriam, l’épouse de plus de 30 années, la femme aimée, toujours aimée malgré la désertion; et son très vieil ami Boogie, le seul écrivain de ses amis (raté, forcément) qu’il ait jamais admiré, et qu’on l’accuse d’avoir tué. Barney n’a pas tué son ami – je ne vous dirai pas comment il ne l’a pas tué, c’est une des trouvailles les plus époustouflantes du livre -, mais il est absolument incapable de le prouver, puisque le corps a disparu. Voilà son plus grand trou de mémoire; et il ne lui appartient pas, c’est la vie même qui l’a creusé. On comprendra que l’Alzheimer, dans laquelle Barney s’abîmera à la fin, n’est pas que la maladie d’un homme, mais la maladie de l’humanité.Le lecteur francophone du Québec aura quelques émois particuliers en lisant Le Monde de Barney. Mordecai Richler, fidèle à lui-même, ne manque aucune occasion de le brocarder, d’en faire un imbécile ou un raciste, et la plus belle occasion lui en est fournie par le référendum de 1995, qui a lieu dans la troisième partie du roman. Bon. Ce qui m’embête un peu plus, c’est l’anglicisation effrénée qu’impose le traducteur aux rues de Montréal: Sherbrooke Street, passe encore, cette rue est anglaise de naissance, mais Rachel Street, Notre-Dame Street, c’est pousser un peu loin le bouchon. Cette manie est d’autant plus gênante que, lorsqu’il parle de hockey, Bernard Cohen traduit à tour de bras, les Maple Leafs de Toronto devenant les Feuilles d’érables! On imagine ce que seront, traduites de cette façon, les descriptions de joutes de hockey… D’autres bourdes pourraient être signalées: «l’autoroute à six voies du Saint-Laurent» substituée à l’autoroute des Laurentides, et caetera. Il faut bien dire que, dans les grandes maisons d’édition françaises, on se soucie du Québec comme d’une guigne.Si la lecture de ce gros roman en langue anglaise vous effraie, vous traverserez tout de même Le Monde de Barney sans trop d’inconvénients. C’est un roman écrit à tombeau ouvert, à toute vitesse, à tous risques. Un grand roman, peut-être.Le Monde de Barney, par Mordecai Richler, Albin Michel, 557 pages, 34,95$.LE MONDE DE BARNEYJe suis affligé de principes tout de traviole, un système de valeurs acquis à Paris dans mon innocente jeunesse et que je n’ai pas abandonné depuis. Selon les critères de Boogie, celui qui osait écrire pour le Reader’s Digest, ou commettre un best-seller, ou obtenir un doctorat ès lettres, dépassait toutes les bornes de la décence. Par contre, pondre des bouquins pornographiques pour Girodias à une cadence infernale n’était qu’une peccadille. De même, un écrivain ne devait pas s’abaisser à travailler pour le cinéma, à moins qu’il ne s’agisse d’un navet à la Tarzan, ce qui devenait alors une blague hilarante. Ainsi, pour moi, ramasser le gros lot avec une série aussi stupide que McIver, de la police montée était strictement cachère alors que financer un docte programme consacré à Leacock me paraissait infra dignitatem, ainsi que John aurait été le premier à le formuler. Mordecai Richler

Culture

Scènes de la vie quotidienne

Lori Saint-Martin aime sans doute les chats. Elle écrit soyeux, et l’on oserait dire sans bruit, usant du langage avec une légèreté, une élégance peu communes. Les titres de ses recueils de nouvelles en témoignent à leur façon: Lettre imaginaire à la femme de mon amant, d’une ruse décidément féline; et son deuxième, Mon père, la nuit, qui cache un drame déchirant sous l’apparente innocuité des mots. Elle écrit, dans ce deuxième recueil: « La ville était une cloche, un clochard, un soupir, un poing fermé, une boîte à surprises, un chat tigré s’étirant longuement dans son rond sommeil d’animal. »Mais, comme chacun sait, il ne faut pas se fier aux chats: les mieux dressés conservent quelque chose de sauvage, de cruel. La nouvelle qui donne son titre au livre raconte l’histoire la plus scabreuse qui soit, celle d’un père qui, sa femme étant gravement malade, condamnée, va dans une autre chambre se consoler dans les bras de sa fille non encore adolescente. La véritable terreur qu’inspire ce récit est due à ce que le père, médecin respectable, n’est pas un monstre sans conscience, qu’il a profondément honte de son acte; et que le récit est fait, à coups de petites phrases tranquilles, douces, par la jeune fille elle-même, qui comprend le désespoir du père. Mais, à la fin, ces phrases brèves: « Images sans mots. Corps coupé. Je ne dirai jamais rien. » Il n’en faut pas plus pour évoquer une existence désormais privée de sens. À cette nouvelle qui ouvre le recueil, répondra, à la fin, une autre image à peine plus soutenable, celle d’une jeune femme peu à peu attirée par la folie à la suite de la mort accidentelle de sa fille.Nous entrons, ici, dans un monde entièrement féminin – à une seule exception près -, où les hommes, même s’ils ne sont pas tous des salauds, se voient interdire les premiers rôles. Je n’arrive pas à voir là quelque parti pris idéologique, bien que Lori Saint-Martin, universitaire, ait fait de la littérature féminine son champ de spécialisation.Ses portraits d’adolescentes, de jeunes filles, sont immédiatement convaincants: celle qui est née en colère, qui veut quitter l’école et, en même temps, rêve d’écrire; Julie, pas très intelligente, qui se laisse engrosser par un homme sans scrupules; telle autre perdant son amie parce que celle-ci est devenue la reine de beauté de l’école; l’étudiante en lettres qui gifle un professeur devenu trop entreprenant; celle qui se fait avorter et ne pourra jamais plus avoir d’enfant.Ce sont là des histoires banales, mais de cette banalité l’écriture de Lori Saint-Martin, subtile, intelligente, fait une pleine, souvent déchirante, vérité humaine. C’est souvent, qu’on me permette de le dire simplement, très beau.Il y a bien un chat chez Robert Lalonde, mais il ne compte pas pour beaucoup. L’essentiel se passe entre l’auteur, son chien, la nature, ses lectures. C’est dire qu’on retrouve dans Le Vacarmeur, recueil de chroniques déjà parues dans Le Devoir, le ton et les idées de son livre précédent, Le Monde sur le flanc de la truite. Les deux ont d’ailleurs le même sous-titre: Notes sur l’art de voir, de lire et d’écrireLe mot « art », qui suggère travail, distance, n’est peut-être pas celui qui convient. Robert Lalonde expose ici, en citant à profusion de nombreux auteurs, de Montaigne à Annie Dillard, ce que j’appellerais une esthétique de l’adhésion, de la familiarité, de la fusion. Il écrit: « Pour Catherine Paysan, comme pour moi… », « Je suis, comme Philippe Jaccottet… », s’assimilant aux auteurs qu’il cite. Il lui arrive même d’entretenir avec eux une familiarité qui touche au sans-gêne, par exemple avec Gabrielle (qui?) et Gustave (qui?), et d’imaginer la visite chez lui de trois écrivains, Miron, Poulin et Rivard, qui parlent en citant des phrases de leurs livres. Il faut beaucoup d’enthousiasme pour écrire de cette façon, et un brin de naïveté. Robert Lalonde ne manque ni de l’un ni de l’autre.Le Vacarmeur se laisse lire avec plaisir. Les citations sont souvent belles, et le contact avec la nature, fervent, authentique. Je n’oublierai pas quelques pages éloquentes sur le vent, le plus abstrait et le plus mystérieux des acteurs naturels, auquel l’auteur n’a pas tout à fait tort de se comparer.Mon père, la nuit, par Lori Saint-Martin, L’Instant même, 123 pages, 14,95$.Le Vacarmeur, par Robert Lalonde, Boréal, 170 pages, 17,95$.MON PÈRE, LA NUITPersonne ne me comblera jamais: je suis une porte grande ouverte sur le besoin et le silence, je suis un écho, un trou, un graffiti de désespoir sur un mur bouché. Je suis un gouffre. On n’en finit jamais, jamais, d’avoir quinze ans.Lori Saint-MartinLE VACARMEURJe suis debout au milieu du champ, en plein vent, encerclé par une grosse rumeur de feuillages. Vent du sud, vent blanc, vent d’orage encore lointain, vent qui sent l’herbe, le sable et l’eau. Je me laisse ébouriffer, caresser, fouetter. J’ai avec le vent un rapport passionnel, violent, bienfaisant, qui m’arrache à ma pesanteur d’être pensant et obstiné.Robert Lalonde

Culture

Où se trouve le paradis perdu ?

Une concierge espagnole, à Paris, rue Cochin. Son mari, ouvrier en bâtiment. Elle rêve de luxe, de plaisir. Lui, de retourner dans son Espagne natale. Ils ont un fils, qui rêve d’être une fille. À chacun son «habit de lumière», son rêve.À chacun, aussi, son propre récit, qui l’enferme dans une irrémédiable solitude. Le roman est fait de monologues juxtaposés, à la manière de certaines pièces de théâtre, dans un style qui vise moins la vraisemblance qu’une sorte d’exaltation poétique maintenue, presque toujours, à son plus haut niveau. À ces trois personnages s’ajoutera, dans la deuxième partie, un être plus qu’étrange nommé Jean-Ephrem de la Tour, danseur dans une boîte de nuit nommée à juste titre Le Paradis perdu, et se concevant lui-même comme l’Ange du Mal.C’est, en vérité, tout le livre qui est étrange, mais quel roman d’Anne Hébert n’est pas étrange, troublant, livré à des forces excessives, aux confins de la vie et de la mort? Dans les romans plus abondants de la période qui va des Chambres de bois aux Fous de Bassan, cette étrangeté était contenue dans des flots de prose descriptive qui, en quelque sorte, lui faisaient un monde presque rassurant. Les brefs romans qui ont suivi vont plus vite au but, emportant aussitôt leurs personnages à l’extrême de passions qui ne peuvent que les ravager profondément. Même le père, qui est ici le seul personnage sollicité par le bonheur discret des jours, reçoit des trois autres comme une aura de gloire un peu sulfureuse. Les trois autres, sa femme, son fils et Jean-Ephrem de la Tour, se livrent à un ballet de sentiments équivoques qui donne le vertige.Ce livre est le 20e d’Anne Hébert – il faudrait fêter ça! – et on y retrouve assurément les grands thèmes d’une oeuvre toujours intensément fidèle à elle-même. Mais ils ont ici, dans ce Paris très exactement observé, non seulement des décors nouveaux, mais aussi des traits inédits. Je pense, en particulier, à la peur, la peur totale qui habite l’adolescent, et que je n’avais jamais rencontrée auparavant, me semble-t-il, dans un roman d’Anne Hébert.Émile Ollivier, vous connaissez? Il n’est pas le plus célébré des Haïtiens qui sont venus, depuis quelques décennies, enrichir notre littérature, mais il est indiscutablement un écrivain de premier rang. On avait lu de lui quelques romans d’une prose somptueuse; voici un livre de souvenirs d’enfance, Mille Eaux, plus séduisant encore que les romans.Mille Eaux commence par une de ces phrases magiques qui disent, en quelques mots apparemment banals, l’essentiel d’une vie: «J’ai toujours vu mon père de dos.» Ce n’est pas tout à fait vrai, puisque le narrateur assistera aux derniers instants du père, mais cela définit une fois pour toutes le sentiment d’absence, d’abandon qui saisit l’enfant Émile Ollivier et qui sans doute habite encore aujourd’hui l’adulte, dans cette «ville de l’extrême nord de l’exil» qu’est pour lui Montréal.Un père parti – d’ailleurs géniteur d’une douzaine d’enfants, tous de mères différentes; une mère difficile, un peu dérangée, portant le nom prédestiné de Madeleine Souffrant; heureusement, une grand-mère adorée, Grand’ Nancy. Malgré la blessure initiale – et peut-être en partie à cause d’elle, qui sait? -, Émile Ollivier raconte une enfance haïtienne enchantée. Il y aura d’autres malheurs, d’autres difficultés. Mais il y aura surtout la ville de Port-au-Prince, décrite avec une générosité verbale exceptionnelle; et une nature flamboyante, et cette mer dans laquelle la mémoire baigne comme dans un sein maternel. Le récit nous fera rencontrer également beaucoup de personnages pittoresques, par exemple cet Allemand dont on ne sait trop pourquoi il est venu s’établir là, et un couple de jumeaux qui semblent être sortis d’une imagination délirante, les splendidement nommés Dieujuste et Dieusifort Justin.Un paradis perdu? Émile Ollivier raconte qu’il a tenté, en vain, de retrouver dans l’Haïti d’aujourd’hui celui de son enfance. On sait quelles misères s’abattent, depuis un demi-siècle, sur cette terre. Mais tous les paradis perdus ne sont peut-être tels, au fond, que parce qu’on les sait perdus. Émile Ollivier dit de lui-même, à la fin: «Il s’en va quelque part dans l’inachevé.» C’est la définition même de l’écrivain.Un habit de lumière, par Anne Hébert, Seuil, 137 pages, 19,95$. Mille Eaux, par Émile Ollivier, Gallimard, coll. «Haute enfance», 174 pages, 23,95$.UN HABIT DE LUMIÈREIl parle comme dans un livre que je n’ai jamais lu. Il s’étouffe de rire. Il rajuste ses ailes. Je me fige, la main sur la poitrine nue qu’une légère moiteur embue peu à peu, comme la rosée.Cet homme possède la science du bien et du mal, c’est certain.Anne HébertMILLE EAUXLorsqu’on me demande: «Vous êtes de quelle région d’Haïti?», je réponds invariablement que je suis un Port-au-Princien obstiné mais que j’ai des racines à Jérémie par mon père et dans la plaine du Cul-de-Sac par ma mère native de la Croix-des-Bouquets. Je suis donc fils de migrants et, en ce sens, ma migration ne date point d’hier. Mes veines sont irriguées des globules rouges de l’errance. Et j’ajoute la plupart du temps: par-dessus le marché, ma mère avait les pieds poudrés de la poussière des chemins.Émile Ollivier

Culture

Les cadavres d’un homme exquis

«Savez-vous quand j’ai commencé à regretter la mort de ma mère?» Pendant un an, François Barcelo a été poursuivi par cette phrase qui ouvre son plus récent roman, Cadavres. Le personnage de Raymond Marchildon, pathétique assassin d’occasion, a parfois des remords. Pas son créateur.Avec Cadavres, en 1998, François Barcelo est devenu le premier Québécois publié dans la célèbre Série noire de Gallimard, le summum du polar. Les 6000 premiers exemplaires se sont envolés, et on en réimprime 3000. Un second roman, Moi, les parapluies, a été intégré à la collection en juin.En avril, François Barcelo a obtenu le Grand Prix littéraire de la Montérégie, devançant des écrivains aussi consommés qu’Arlette Cousture, Yves Beauchemin et Noël Audet. Sa première récompense, malgré une oeuvre imposante. Dix-huit livres ont paru depuis ses débuts, en 1980: du tableau de moeurs à la science-fiction, du roman d’errance à la littérature jeunesse en passant par un guide pratique pour les amateurs montréalais de course à pied.En ce bel après-midi d’avril, François Barcelo est content. Il vient de trouver le titre d’un prochain roman: Chiens sales. «Juste ce qu’il me fallait», dit-il en m’avançant avec courtoisie une chaise de bois poli. Sa minuscule cuisine vert menthe, qu’il a lui-même rénovée, est proprette et pimpante. Tout le contraire des lieux minables que fréquentent les personnages de ses polars.Dans Cadavres, un assisté social pas très futé trucide sa mère. Au fil des chapitres, les morts se multiplient: une fille de la pègre, un jeune curé sexy, un ministre des Finances, que l’assassin décide, avec son bon sens caractéristique, d’enterrer dans le sous-sol de sa maison miteuse. Dans Vie sans suite, le roman que François Barcelo préfère, le narrateur va jusqu’à planter sa tente sur la fosse toute fraîche de sa victime!Un bizarre mélange de violence pudique et d’érotisme pervers, de critique sociale et d’humour, de tendresse et de cynisme. Rien à voir avec Agatha Christie. Ni même avec le polar classique. Les romans de François Barcelo sont «inclassables», dit Carole Levert, cofondatrice des éditions Libre Expression, où ont paru la plupart de ses livres.L’homme aussi est inclassable. Il a beau avoir assassiné des dizaines de personnages à coups de revolver, de pelle et même de parapluie, François Barcelo n’a rien d’une brute. Le petit homme de 58 ans, les yeux clairs, la barbe poivre et sel, est d’une exquise politesse. Un être «mystérieux», dit Carole Levert. Et paradoxal. Car s’il défend farouchement son intimité, François Barcelo est aussi un homme communicatif. Dans ses premiers livres, il donnait son adresse aux lecteurs; aujourd’hui, on peut le joindre par l’intermédiaire de son site Internet.Mais il soigne son indépendance. «La liberté est le bien le plus précieux, et le plus difficile à acquérir», dit-il. Sa quête de libre penseur se reflète dans ses romans. Ses histoires pervertissent les éléments du best-seller – sang et sexe – pour en faire quelque chose de profondément original. André Bastien, son éditeur, lui a déjà commandé un «vrai» polar: Barcelo a laissé tomber au bout de 10 pages. «Ça m’ennuyait», dit-il.Il supporte mal les contraintes, tant dans sa vie que dans son oeuvre. «François est un être entier, dit André Bastien. Comme il a des points de vue originaux, tout en étant très compétent, c’est facile de se bagarrer avec lui.» Bastien en sait quelque chose. La première fois que les deux hommes se sont rencontrés, à un colloque de publicité, ils se sont chamaillés! «C’est un écrivain extrêmement authentique», dit Anne-Marie Voisard, ex-chroniqueuse littéraire au Soleil.Son esprit frondeur transparaît dans ses livres. Dans Les Plaines à l’envers (1989), une reconstitution historique de la bataille des Plaines d’Abraham se termine par la débandade des Anglais. La trilogie inaugurée par Nulle Part au Texas (1989) – dont il a vendu une option pour les droits cinématographiques – présente un frère et une soeur, Justin Case et Soot Case (!): l’un est blond comme les blés et l’autre, noire comme l’ébène. Et dans Je vous ai vue, Marie (1990), une statue mariale montre son derrière aux passants!François Barcelo retrouve cette indépendance d’esprit chez ses écrivains favoris: Robert Musil, Gabriel García Márquez, John Irving… Victor Hugo lui a appris «à n’avoir peur de rien, surtout pas du ridicule»; Kurt Vonnegut, à mélanger fantastique et réalisme. Ces temps-ci, il lit l’écrivain finlandais Arto Paasilinna, avec qui il partage le goût de la vie en plein air.L’amour de la littérature, le petit François l’a tété au biberon. La bibliothèque familiale compte 10 000 bouquins. Son père, comptable, a déjà été libraire. Sa mère, soeur du peintre Marc-Aurèle Fortin, a publié un livre à compte d’auteur (Barcelo père récupérera les paquets d’invendus pour… chauffer la maison!). Vrai rat de bibliothèque, François dévore environ un livre par jour. Certains de ces ouvrages, classés à l’Index, lui vaudront des ennuis avec ses professeurs…La bosse de l’écriture se manifeste tôt. En 1960, il remporte le troisième prix du concours des jeunes auteurs de Radio-Canada grâce à une nouvelle, Le Comédien, et en publie d’autres, dont une dans le magazine Châtelaine.Mais on ne vit pas que d’écrits et d’eau fraîche. Après un an aux Beaux-Arts et une maîtrise en littérature française, François Barcelo se lance dans la rédaction publicitaire. À 28 ans, il est vice-président de la très grande agence de publicité J. Walter Thompson. Sa vie est réglée comme du papier à musique, mais l’écrivain en lui se rebelle. Après un an, il quitte sa prison dorée, se fait concepteur publicitaire à la pige… et se retrouve avec deux fois plus de travail sur les bras! C’est au seuil de la quarantaine, après deux mariages, deux divorces et quatre enfants (Nicolas, Jean-François, Charles-Emmanuel et Valérie) qu’il écrit son premier roman à être publié, Agénor, Agénor, Agénor et Agénor.La vie d’auteur n’est pas toute rose. La crise survient en 1986 avec Aaa, aâh, ha ou Les Amours malaisées. Il a du mal à trouver un éditeur pour ce roman, qu’il n’aime pas vraiment. Il pense à décrocher. Après deux ans de réflexion, il décide de se consacrer totalement à la littérature: en 1988, il prépare un tour du monde – l’Europe, l’Asie, l’Amérique. Il publiera désormais un ou deux romans par année.Ses livres, généralement bien accueillis par la critique, sont boudés par l’intelligentsia, qui les qualifie de «fast-food littéraire». Il passe à côté du circuit des prix et, par deux fois, on lui refuse une bourse du Conseil des arts. Peu médiatisé, il rate une apparition à la télévision: à cause des séries éliminatoires de hockey, l’émission culturelle Sous la couverture (SRC) à laquelle il est invité sera diffusée un lundi, aux environs de minuit. Il exorcisera cette déception, mot pour mot, dans Vie sans suite.Mais c’est un écrivain heureux. Il aime conter des histoires. Quand ça lui prend, il s’installe sur une plage du Mexique ou dans les collines du Vermont, son portable sur les genoux, pour taper 10, 15, 20 pages par jour. Il écrit librement, sans plan, comme ses lecteurs le lisent: pour savoir la suite de l’histoire… Et il se laisse le temps de faire autre chose, du vélo par exemple, son activité favorite depuis que l’arthrose lui interdit la course à pied. «Je ne comprends pas comment les gens qui n’ont pas de vie au quotidien peuvent écrire», dit-il, lui dont les intrigues sont tissées de gestes anodins. Refait-il le toit de sa maison? Un de ses personnages récupérera son savoir dans un futur roman.En 1997, François Barcelo a traduit de l’anglais La Face cachée des pierres, un roman de George Szanto, fondateur du département de littérature comparée à l’Université McGill. «Exactement comme je l’aurais fait si j’écrivais en français», dit Szanto. Mais François Barcelo jure qu’il ne deviendra pas traducteur.Il a bien d’autres choses à faire. Comme s’occuper de son jardin, coincé entre sa petite maison de Saint-Antoine-sur-Richelieu et la rivière, piqué d’un drapeau fleurdelisé qui claque fièrement au vent. Indépendantiste, François Barcelo n’a pas oublié qu’il s’était fait tabasser lors d’une manifestation contre la reine d’Angleterre, au début des années 60. Aujourd’hui, Francine Pelletier, sa conjointe de longue date, minute ses discussions politiques avec ses amis: «Sinon, il s’emporte et il n’y a plus rien pour l’arrêter.»La liste de ses projets s’allonge chaque année. En 1999 paraîtront deux romans jeunesse, Premier trophée pour Momo de Sinro et Pince-Nez, le crabe en conserve, qu’il a écrits pour ses quatre petites-filles, «même si ce sont plutôt des histoires de petits gars». Il met aussi la dernière main à trois romans. En plus de Chiens sales, il travaille à Et quelques Labradors qui passaient par là, l’histoire loufoque d’un traversier du Richelieu qui part à la dérive dans le golfe du Saint-Laurent. Et à Les Grrrls, tribulations d’une équipe de footballeuses en cavale. Il y en aura pour tout le monde! Dans le fond d’un tiroir se cache aussi L’Homme en petits morceaux, le roman qu’il a commencé il y a 10 ans et qui refuse de se laisser exécuter. Le fantôme de cet ouvrage le hante. De temps à autre, François Barcelo reprend les 250 pages, les retravaille puis les relègue au placard. «C’est ma croix», dit-il avec philosophie. La revanche des macchabées.

Culture

L’homme qui allume des feux

Il est rasé de près, pimpant. Bien mis, noeud papillon, sans âge. Dans sa chemise vert forêt et son veston noir satiné, il respire à l’aise. Ce qui n’est pas peu dire dans le cas de cet insomniaque notoire hypersensible, éternellement angoissé.On pourrait croire que le succès lui va comme un gant. Gaétan Soucy vient de signer un contrat avec les éditions du Seuil, qui se sont engagées à publier ses prochains ouvrages. «Les responsables m’ont dit qu’ils voulaient me défendre non pas comme un auteur québécois, mais comme un auteur tout court», insiste-t-il.Son éditeur actuel, Boréal, associé à la maison française, conservera l’exclusivité sur le territoire québécois. «Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais pas pu imaginer une meilleure situation.»Le Seuil éditera aussi en format de poche les trois romans de Gaétan Soucy déjà parus au Québec, à commencer par La petite fille qui aimait trop les allumettes, à l’hiver 2000. «En fait, les maisons d’édition françaises se sont toutes un peu essayées. Mais ce sont des éditeurs qui m’avaient refusé dans un premier temps… Ce qui a été décisif, évidemment, c’est le Salon du livre de Paris et les répercussions que mon plus récent livre a eues en France.»Le contraste est frappant. Rien à voir avec le Gaétan Soucy rencontré au Salon du livre de Paris, justement. «Je sais que c’est quelque chose qui ne se produit qu’une seule fois dans la vie», répétait-il, somnambule au milieu de la foule tourbillonnante. Il avait le teint terreux et les yeux vitreux de celui qui n’a pas dormi de la nuit, pas fermé l’oeil depuis des lunes, en fait. Il se grattait frénétiquement l’oreille, puis le cuir chevelu, puis l’oreille, tout en tirant compulsivement des bouffées de sa cigarette ramollie. Il paraissait tout petit sur sa chaise, sur le bord de l’affaissement, comme si son corps allait se dissoudre, se réduire en une purée gélatineuse. «J’essaie de prendre tout cela avec un grain de sel…», insistait-il. Il n’avait pas besoin d’ajouter: «Mais je n’y arrive pas.» Pour tout dire, c’est cette image de lui, en plein vertige, que je garderai éternellement en mémoire.J’avais croisé jadis Gaétan Soucy sur les bancs de l’université. Un cours de maîtrise en littérature portant sur l’utopie. Ce qui lui va très bien, d’ailleurs. J’imagine qu’un jour, à l’université, on étudiera l’utopie dans l’oeuvre de Gaétan Soucy. À moins qu’on ne préfère explorer les thèmes récurrents de la faute et du pardon, de la gémellité, de l’identité sexuelle, du feu, de la mort… Ce ne sont pas les obsessions qui manquent. Mais s’il fallait ne choisir qu’une piste, j’opterais pour le secret. «J’ai le sentiment d’être dépositaire d’un contenu, quelque chose qui me vient d’un passé que j’ignore, que je porte en moi.»Notre cours commun à l’UQAM doit bien remonter à une dizaine d’années. C’était avant qu’il s’engage dans une maîtrise en philosophie sur Kant, avant qu’il suive des cours de japonais, qu’il s’installe au Japon, y tombe amoureux et y fasse unefille, aujourd’hui âgée de sept ans, son adoration. «Il y a toute une partie de ma sensibilité qui a éclos avec la naissance de Sayaka. D’autant qu’elle approfondit mon rapport à la culture et à la civilisation japonaises. La bombe de Nagasaki n’a plus la même signification pour moi, étant donné que son arrière-grand-père en est mort. J’ai un lien de chair, maintenant, avec le Japon.»C’est Sayaka (littéralement: délicat parfum du soir) qu’on entend parler en japonais sur le répondeur téléphonique de l’auteur. Mais elle parle aussi bien français. Quand on lui demande ce que fait son père dans la vie, elle répond sans hésiter: «Il écrit des textes, pour son livre. Je ne l’ai pas encore lu. Mais il m’a dit que c’est l’histoire d’une petite fille qui aimait jouer avec les allumettes. Elle a tué sa mère en brûlant sa robe… Moi, je ne joue jamais avec les allumettes. Ce que j’aime, c’est lire des livres. J’aimerais ça plus tard inventer des histoires.»Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’histoire de papa Gaétan a fait tout un tabac au Salon du livre de Paris, en mars dernier. Consécration ultime, l’auteur de La petite fille… a même fait l’émission de Bernard Pivot. Le célèbre animateur de Bouillon de culture a encensé celui qu’il a présenté comme la grande révélation des dernières années au Québec.Franchement intimidé, peu bavard, contrairement à ses compatriotes Dany Laferrière et Robert Lalonde présents sur le plateau, Gaétan Soucy a néanmoins avoué sous les projecteurs avoir écrit ce troisième roman très vite, en quatre semaines: «La voix s’est imposée à moi. Je l’ai écrit sous la dictée. Il fallait que ce soit écrit très rapidement.» Puis: «J’avais peur de m’empêcher de l’écrire.»Aujourd’hui, il précise: «Je suis parti de cette phrase: «Nous avons dû prendre l’univers en main mon frère et moi car un matin peu avant l’aube papa rendit l’âme sans crier gare.»» C’est la première phrase du roman. La principale préoccupation des orphelins déboussolés consistera ensuite à trouver une solution pour se débarrasser du cadavre encombrant de leur père, qui avait jusque-là imposé sa loi. L’horrible secret de «la petite fille qui aimait jouer avec les allumettes», comme le dit Sayaka, sous-tend tout le roman. Il nous est livré au compte-gouttes. Le récit, construit comme des poupées russes, est énigmatique, inclassable, inénarrable. Disons, pour faire court, qu’il s’agit d’une descente aux enfers.«Cette phrase m’a donné l’impulsion, de telle sorte que je découvrais les choses en même temps qu’elles s’écrivaient. D’où le caractère extrêmement exalté de mon travail d’écriture. J’ai écrit ce livre de toute urgence, parfois pendant 15 ou 17 heures par jour. Je n’avais vraiment pas de temps à perdre, littéralement, parce que cette voix-là se serait perdue, je le sentais. J’avais peur de ne plus l’entendre. C’était la première fois que je vivais un tel état de grâce.»Au lendemain de son apparition à l’émission de Pivot, les journaux québécois s’étaient empressés d’écrire: «Unanimement salué par la critique, Gaétan Soucy, l’auteur de La petite fille…, apparaît comme la révélation du Salon du livre de Paris.»Il faut dire que le pape des critiques littéraires en France, le bien-nommé Pierre Lepape, l’avait comparé dans Le Monde des livres à rien de moins que Samuel Beckett. Idée d’ailleurs reprise par Bernard Pivot. Or, il se trouve que Beckett est la référence littéraire ultime de Gaétan Soucy. «Je tiens à préciser que mon style est fort différent de celui de Beckett», insiste-t-il, même s’il se dit flatté de la comparaison. «Comme La petite fille… constitue une sorte de langue à l’intérieur de la langue, il est vrai que cela peut s’apparenter au travail de Beckett. Une chose est sûre, un de mes premiers engouements, quand j’avais 18 ou 20 ans, ça a été la littérature de Beckett. Pour moi, ça demeure un modèle. Beckett, c’est l’indépassable…»À cela, il faut ajouter les centaines d’articles sur le Québec-invité-d’honneur-du-Salon, où Gaétan Soucy apparaissait en première place. Partout dans les médias français on s’extasiait devant l’ingéniosité de son style, l’inventivité de son langage, tout en convenant qu’il s’agissait là d’une histoire impossible à raconter. En bref, la France venait de découvrir un écrivain, un vrai, un grand, et le chantait sur tous les toits. Qu’il soit québécois pesait peu dans la balance, finalement.Reconnaissance oblige, à l’hôtel où il logeait, on a spontanément offert à Gaétan Soucy la meilleure chambre, avec du Monsieur par-ci, Monsieur par-là… Du jamais vu pour ce sixième enfant d’une famille de sept qui a grandi dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. «On était plein d’égards à mon endroit, partout. Ici, au Québec, ça ne se passe évidemment pas de la même façon. Parce qu’ici, être une vedette littéraire, c’est tout simplement être connu dans le monde littéraire; alors qu’en France, être une vedette littéraire, c’est être une vedette tout court.»En dehors des événements littéraires, où il occupe désormais une place de choix, Gaétan Soucy n’a pas remarqué de changement d’attitude envers lui au Québec. Exception faite du cégep Édouard-Montpetit, à Longueuil, où il enseigne la philosophie depuis le début des années 90. «Bien sûr, pour mes étudiants, avoir un professeur dont on parle dans les journaux, c’est flatteur.»Au moment où paraissait La petite fille qui aimait trop les allumettes, l’automne dernier, Gaétan Soucy recevait pour son deuxième roman, L’Acquittement, le Grand Prix du livre de Montréal, dont le jury est présidé par Marie-Claire Blais. Cette dernière, auteur d’Une saison dans la vie d’Emmanuel, a été impressionnée par le «souffle puissant» de l’écriture de Gaétan Soucy. Après L’Acquittement, elle a dévoré La petite fille… «C’est un grand poète, lance-t-elle. Il aime le destin des gens qui n’ont pas d’histoire, et il les sort de l’ombre pour en faire une histoire poétique. Sa langue est absolument délirante.» Elle ajoute: «Je m’attendais à ce qu’on le découvre comme un auteur exceptionnel en France.»Lorsque Gaétan Soucy est parti pour la France, on en était déjà au huitième tirage de La petite fille… au Québec. Il précise: «Mon livre descendait en troisième place sur la liste des best-sellers, et il y a eu un effet de rebond grâce à la France, ce qui fait qu’il est remonté en tête des palmarès.»La petite fille qui aimait trop les allumettes, tiré d’abord à 3000 exemplaires, en est maintenant à sa dixième impression. L’auteur parle d’environ 20 000 exemplaires vendus, ce que refuse de confirmer ou d’infirmer le grand patron de Boréal, Pascal Assathiany, également directeur de l’ANEL (Association nationale des éditeurs de livres). Prétextant l’absurdité de la guerre de chiffres que se livrent les éditeurs, il se contente de dire que «quand même, c’est assez exceptionnel, 10 tirages en six mois». Et il précise tout de même qu’au Salon du livre seulement, 650 exemplaires de La petite fille… se sont envolés.«Pour moi, ça a été un étonnement que ce livre marche à ce point», commente pour sa part Gaétan Soucy. Je ne comprends pas encore. Évidemment, si on connaissait la recette, on l’utiliserait. C’est fascinant quand on sait qu’il s’agit d’un livre aussi littéraire. Ça ne respecte aucun des canons traditionnellement associés aux best-sellers: ce n’est ni un pavé ni une saga, ça n’a rien d’historique, on ne peut l’adapter pour la télévision, rien de tout ça. C’est une expérience de langage et une descente dans les profondeurs de l’imaginaire…»Que reproche le chroniqueur Pierre Foglia à La petite fille…? Parmi tout le concert d’éloges, il a été le premier à faire entendre une voix discordante… suivi quelques jours plus tard par sa collègue Nathalie Petrowski. En mai, Pierre Foglia écrivait dans La Presse: «On a l’impression de se retrouver dans une thèse de doctorat sur le postformalisme.» Il ajoutait: «L’événement littéraire de ce printemps au Québec tombe des mains de neuf lecteurs sur dix.» Mais à Boréal, Pascal Assathiany ne se formalise pas. Au contraire: «Quand Foglia essaie de taper sur quelque chose, c’est le meilleur baromètre du succès», lance-t-il.Quoi qu’il en soit, le principal intéressé n’en menait pas large au faîte de sa gloire, en mars, à Paris. Gaétan Soucy convient avec le recul que, pendant le Salon du livre de Paris, il était en état de choc. «J’ai eu, comme on dit en France, «la totale». C’est une opération chirurgicale. Ça a vraiment été éprouvant.» Tellement éprouvant que, lorsque je l’ai revu deux semaines après le Salon du livre, à la Rencontre québécoise internationale des écrivains, à Québec, j’ai eu l’impression qu’il ne s’en était pas encore remis. Et s’en remettrait-il?Quand, au bout de deux jours de discours et de discussions, il est monté, livide, à la tribune, pour livrer sa communication, celle qui devait clore l’événement, il tremblait. S’excusant à répétition de ne pas avoir écrit son texte comme tous les autres intervenants avant lui, il a commencé par haranguer en quelque sorte ses confrères et consoeurs, qui baignaient jusque-là dans une belle entente fraternelle. Le lendemain, dans La Presse, Réginald Martel le comparait d’ailleurs à Jacques Godbout, qui se faisait autrefois une spécialité de déranger la belle unanimité de ces rencontres d’écrivains. Après avoir contesté le choix du thème de la rencontre de Québec, «L’écrivain et l’enfance», Gaétan Soucy a parlé de l’enfance comme langage, comme rythme, et a glissé inévitablement sur son roman, La petite fille qui aimait trop les allumettes. Puis il a lancé: «Je n’ai rien écrit depuis. Je me sens tué.» Silence de mort dans l’assemblée.Je ne peux aujourd’hui m’empêcher de faire un rapprochement avec ce souvenir d’enfance, qu’il m’a raconté en aparté: «Je descendais l’escalier, c’était un samedi après-midi, il faisait un soleil éblouissant, et je me rappelle précisément, je me suis dit: c’est le plus beau jour de ma vie. J’avais trois ou quatre ans. J’ai eu une telle impression de bonheur que quelque chose en moi a été calciné. J’ai été foudroyé par une sorte de joie, et ça a laissé un résidu de cendre en moi.»«Je me sens tué», a-t-il répété devant l’assemblée stupéfaite.Son explication, aujourd’hui: «Je me suis demandé si je n’étais pas né pour écrire ce livre-là. J’ai eu l’impression d’avoir vidé quelque chose en moi, d’avoir été dépossédé de moi-même avec La petite fille… Je garde une affection pour la narratrice, Alice, qui n’est plus une fiction pour moi. Je l’aime comme on aime une personne, parce que je reconnais ma dette envers elle.«Ce livre m’a tué non seulement pour des raisons qui relèvent directement de la création, mais aussi à cause du battage médiatique. Le succès, on aura beau dire, on y prend vite goût. Être aimé, félicité… C’est difficile de renoncer à cela. Si ça m’était arrivé à l’âge de 23 ans, j’étais cuit. Je pense que je me serais écroulé. Je n’aurais pas eu la maturité nécessaire pour me retrouver seul avec moi-même et essayer de capitaliser de nouveau sur mon intégrité d’auteur. Mais bon, là, ça m’arrive à 40 ans…»Malgré le caractère exceptionnel de cette expérience, Gaétan Soucy affirme que l’angoisse de l’écriture n’est pas nouvelle chez lui. «En fait, tous mes livres (y compris La petite fille…), je les ai écrits faute de pouvoir écrire un autre livre sur lequel je peine depuis 10 ans.» Un livre inspiré d’un dessin animé de la Warner Brothers… Il en a déjà rédigé deux versions de 400 pages, et une troisième, très avancée. «Ce qui est remarquable, c’est que j’ai écrit mes trois romans faute de pouvoir écrire ce livre-là. Ce sera peut-être le livre butoir sur lequel va se construire tout mon travail…»Chose sûre, il a placé l’écriture au centre de sa vie. «J’ai investi tout le sens de mon existence dans la réalisation d’une oeuvre littéraire. Je ne sais pas, à l’heure des bilans, comment je verrai tout ça. Est-ce que j’aurai l’impression de m’être illusionné toute ma vie? D’une part, de m’être illusionné sur un talent que je n’avais peut-être pas; d’autre part, de m’être illusionné sur la valeur même de la littérature comme entreprise d’existence.» Avant de me quitter, Gaétan Soucy m’a lancé, avec un grain de sel: «Il y a un livre que j’ai commencé… J’ai écrit une quarantaine de pages. C’est la même narratrice que dans La petite fille…, mais 50 ans plus tard, en 1999. Depuis deux semaines, c’est à ce livre que je consacre mes insomnies. Je me dis: c’est ce livre-là qu’il faut que j’écrive. Donc, on n’en a pas fini avec Alice. C’est un scoop.»