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Deux histoires de révolte

Vous vous souvenez du premier roman de Jacques Godbout, L’Aquarium? C’était en 1962. Dans les premières pages, on voyait un missionnaire faire une visite au bordel, à Addis-Abeba. C’était un personnage peu reluisant – Révolution tranquille oblige -, fornicateur et voleur, qui donnait au narrateur, jeune coopérant en Éthiopie, l’occasion de faire un de ses meilleurs coups.Le revoici, 35 ans plus tard, dans le dernier roman de Jacques Godbout, Opération Rimbaud. Il a pris du tonus, du galon, et il mérite maintenant d’occuper le devant de la scène. Il fait un peu penser au héros du roman de Pérez Reverte, La Peau du tambour, prêtre peu croyant envoyé par le Vatican enquêter à Grenade. Et l’esprit des comparaisons nous renvoie même au Harrison Ford d’Indiana Jones: Les Aventuriers de l’arche perdue, peut-être parce qu’on sait Godbout cinéaste et amateur de films d’action. Comme le premier, Michel Larochelle, jésuite canadien parfaitement incroyant, qui n’est entré dans la Compagnie que par goût de l’action, est envoyé en mission très spéciale; comme le second, il vivra des aventures spectaculaires.Il s’agit de faire sortir d’Éthiopie, en fraude, les Tables de la Loi, fondement du judéo-christianisme, à la demande de l’empereur lui-même, Hailé Sélassié.J’entendais l’autre jour Jacques Godbout, à la télévision, confier qu’il rêvait depuis longtemps d’écrire un roman de ce genre, et qu’il en avait été empêché jusqu’à maintenant par l’obligation faite aux écrivains québécois de construire le texte national. Voilà, il y est enfin; et, de toute évidence, il s’amuse énormément. Les événements s’enchaînent rapidement les uns aux autres, l’écriture court, amusée, cynique, parfois tendre – il y a deux jolies femmes dans le paysage -, dans un décor exotique que Jacques Godbout évoque superbement. Ce n’est pas seulement le missionnaire, le jésuite, qui a pris du tonus; l’écrivain est dans une très belle forme.Le personnage du narrateur, ce personnage auquel Godbout accorde toutes ses complaisances, lui donne une occasion nouvelle d’en découdre avec ces clercs, ces curés, ces jésuites enfin qu’il poursuit de son ironie depuis le début de sa carrière de romancier. Michel Larochelle est un espion qu’il envoie à l’intérieur de l’institution pour en dénoncer le vide, les faux-semblants. Les enjeux, me semble-t-il, sont un peu plus graves que dans les romans précédents. C’est la religion même, la religion qu’on lui a enseignée dans sa jeunesse, qu’il vise. Voir la conclusion du roman – que, bien entendu, je ne révélerai pas ici.Pourquoi ce titre, Opération Rimbaud? Parce que le souvenir de Rimbaud est lié de façon étroite à l’Abyssinie, où il passa les années les plus désenchantées de son existence, et que le narrateur, en plus d’avoir des lettres, se prépare lui aussi à brader sa vie antérieure. Par contre, le titre du troisième roman de Lise Tremblay, La Danse juive, constitue une énigme que je n’ai pas réussi à déchiffrer. Il s’y trouve bien un personnage juif, mais il ne joue dans l’action qu’un rôle secondaire. L’héroïne, la narratrice, est québécoise pure laine, fille d’une mère absente à elle-même et aux autres, et d’un père (les parents ont divorcé) qui s’est inventé une carrière de producteur à la télévision.Elle est grosse. De plus en plus grosse à mesure qu’avance l’action, consciente du mur de graisse qui l’isole du monde dit normal, gagnée progressivement par une violente révolte contre les parents – le père surtout – qui lui ont légué cet héritage mortel. Elle est pianiste, médiocre, accompagnatrice d’occasion dans une école de danse et au conservatoire. Elle vivote.J’ai craint, un bref moment, que le récit ne tourne à l’histoire de cas. Mais non, Lise Tremblay nous entraîne dans une histoire de révolte profonde, dont la violence est peut-être sans égale dans nos lettres. À coups de petites phrases sèches, où éclatent de temps à autre, comme une douleur trop vive, des expressions fortes, elle nous entraîne dans une odyssée dont le point d’arrivée ne peut être qu’une certaine mort. Il y a quelque chose d’impitoyable dans ce récit volontairement terne, et l’on n’en sort pas indemne. Écrasé, d’une part, par le poids de solitude qui se dévoile ici; mais aussi, contradictoirement, atteint d’une commisération profonde qui ne doit rien aux facilités sentimentales.Opération Rimbaud, par Jacques Godbout, Seuil, 154 pages, 19,95 $.La Danse juive, par Lise Tremblay, Leméac, 143 pages, 19,50 $.OPÉRATION RIMBAUDJe travaille officiellement pour la Société de Jésus, c’est pourquoi, malgré mes trente-cinq ans et mon célibat professionnel, certains m’appellent parfois «Père Larochelle». Mais je sens que cela ne va pas durer. J’ai poussé un peu fort la porte de la quatrième dimension.Jacques GodboutLA DANSE JUIVEDans l’autobus, je me suis assise sur le dernier banc. J’ai mangé lentement mes chocolats, un à un, en faisant attention à ne pas me faire remarquer. Il n’y avait que l’odeur pour me trahir. Je ne voulais pas être sauvée. Lise Tremblay

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Un sauvage à Paris

Sur sa table de travail trône une caisse en plastique rouge «piquée» – c’est lui qui le dit – dans une épicerie parisienne. C’est sur ce cube, qui sert normalement à transporter des bouteilles de vin, que Jacques Poulin noircit ses cahiers. Car ses maux de dos l’empêchent de s’asseoir, et il écrit debout. Avant de quitter le Québec pour s’installer en France, en 1986, il écrivait plutôt sur une boîte à pain. «C’est bien comme ça qu’on dit au Québec, une «boîte à pain»?» s’interroge-t-il, soudain hésitant.Poulin est l’auteur de neuf romans dont les héros, qu’ils soient écrivain, traducteur ou bibliothécaire, sont tout aussi pointilleux sur les mots. Ses livres racontent des histoires simples, parfois même simplettes, mais abordent des sujets complexes: l’agressivité et la tendresse, la virilité et la féminité, les États-Unis et la France. Depuis quelques années, ses récits sont publiés au Québec et en France dans une coédition Leméac/ Actes Sud. Mais ne comptez pas sur lui pour participer à la «vie littéraire» franco-québécoise. Il trouve «indécentes» les lectures publiques et redoute la foule, même les petits groupes.Rien de tout cela n’empêche les commentateurs québécois d’être emballés par son oeuvre. Réginald Martel, critique littéraire à La Presse, a même déjà estimé, après la parution du Vieux Chagrin, en 1989, que Poulin écrivait «chaque fois, un chef-d’oeuvre». Son livre le plus célèbre, Volkswagen blues (Québec Amérique), pour lequel Poulin a sillonné l’Amérique du Nord dans une camionnette à la fin des années 70, a mérité le prix Québec/Belgique, accompagné d’une bourse qui lui a permis de traverser l’Atlantique. C’est à l’occasion de ce voyage en Europe qu’il a rencontré une Parisienne qui lui est, dit-il, «tombée dans l’oeil». Et qu’il est resté.Poulin, qui accorde peu d’entrevues, avait d’abord refusé de me donner un rendez-vous. Au téléphone, il avait dit qu’il préférait ne pas me voir parce qu’il ne voulait pas «sortir» du roman qu’il était en train d’écrire. Ni le titre ni le sujet n’avaient encore été fixés, disait-il.Déçu, j’avais insisté: ne serait-il pas possible de nous rencontrer, même brièvement, dans les mois qui venaient? «Ce n’est pas ça, m’avait-il alors expliqué. Si je vous donne un rendez-vous dans quatre mois, ça va m’inquiéter pendant quatre mois. La seule possibilité que je verrais, ce serait que vous passiez à l’improviste.» Et c’est ainsi qu’un beau jour, j’ai frappé à sa porte.À 61 ans, il donne l’impression d’être en forme, malgré sa maigreur. Il habite ce que les Parisiens appellent une «loge de concierge», un petit studio au rez-de-chaussée d’un immeuble ancien. Dans son 12e arrondissement, paisible quartier en bordure du bois de Vincennes, il vit comme «une espèce de sauvage», dit-il. Comme «un ours», a-t-il déjà écrit dans un autoportrait pour la revue Lettres québécoises.Son appartement y est pour beaucoup. Quand il referme la porte et fait glisser les lourdes tentures qui la dissimulent, l’ambiance se fait feutrée, presque moelleuse. «J’ai l’impression, quand j’entre ici, de pénétrer dans une cellule, dit-il. Le fait que ce soit obscur et petit me donne l’impression d’être dans une caverne, une tanière.» Ce n’était pourtant pas le but recherché. Mais, précise-t-il, «je n’ai pas les moyens d’avoir autre chose».Il lui est arrivé de vivre à Paris avec 11 000 dollars par année, un véritable exploit. Il n’a pas besoin de beaucoup d’argent, dit-il, puisque ses maux de dos l’empêchent presque de sortir. Surtout pas question d’aller au restaurant. «Je fais ma popote, explique-t-il. Les spaghettis, ce n’est pas cher.»Il vit seul. Sans la Parisienne qui le retient en France. Et sans chat, le «personnage» qui rôde dans les moindres recoins de son oeuvre.Sur la bibliothèque où Poulin a rangé Le Chat, Une anthologie des plus beaux textes littéraires (Archipel), un félin en peluche nous épie. Sur le téléviseur, un voilier de bois, cadeau d’une lectrice, nous ramène, du moins en esprit, au Québec. «Plus on s’éloigne, plus on sent ses racines, dit-il. Je ne me sens pas français du tout, du tout.» L’éloignement a permis à Poulin, un indépendantiste de la première heure, de nuancer son appréciation de ceux qui ne partagent pas ses opinions politiques. «Les gens sont attachés au Canada, constate-t-il. Je commence à comprendre que ce n’est pas forcément une erreur. Au début, je pensais qu’ils se racontaient des histoires. Maintenant, ça me semble assez légitime.»Avec les ans, qu’il s’agisse de politique ou de littérature, Poulin se résigne. Lui qui dit détester ses livres conservait jadis l’espoir d’écrire un roman «idéal»: une intrigue bien ficelée, des rebondissements qui influencent les personnages, «un ton juste». Cet ouvrage rêvé, il l’avait évoqué dans Les Grandes Marées, paru en 1986: un personnage appelé l’Auteur y affirmait que les Québécois pouvaient s’inspirer du roman d’action à l’américaine et du roman d’idées à la française pour accoucher du «grand roman de l’Amérique». Aujourd’hui, il s’incline.«Je suis un peu pessimiste quant à mes chances d’écrire le magnifique livre que je voulais faire», dit-il en riant. Il rit comme il parle, doucement, ne craignant pas de laisser le silence ponctuer ses phrases. Il précise qu’il se considère comme un «faux doux», un de ces êtres trop peureux ou trop faibles pour se montrer agressifs, selon sa propre définition.Les récits de Poulin se ressemblent à un point tel que la critique a pu avancer qu’il récrivait le même livre depuis le premier, Mon cheval pour un royaume (Leméac), en 1967. En réalité, son oeuvre est en pleine mutation. Malgré les allusions de toutes sortes à des écrivains américains comme Ernest Hemingway, Richard Ford et Raymond Carver, son auteur préféré, ses romans sont de plus en plus «français».«Je préfère le contenu des romans américains, explique Poulin, mais ma façon d’écrire évolue lentement vers celle des romanciers français.»La langue qu’il écrit est de moins en moins québécoise. «Je cherche à être compris du plus grand nombre. J’emploie des mots que la majorité [des francophones] comprend, ce qui inclut les Québécois, bien sûr.» Au-delà du simple vocabulaire, c’est tout le style qui évolue. Aujourd’hui, ses phrases sont plus longues, et Poulin dit se consacrer à «une espèce de recherche d’harmonie» que lui inspire la France, depuis sa littérature jusqu’à son architecture. En fait, tout le contenu de son oeuvre évolue dans ce sens. «Mes romans ne sont pas devenus des romans d’idées, mais j’ai l’impression que c’est un défaut de mes livres de ne pas en avoir assez, dit-il. J’essaie de donner au livre que j’écris en ce moment un poids, inhabituel pour moi, de théorie et d’idées.»Sur sa table de travail est posé le dernier roman de Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires (Flammarion). «J’ai compris en lisant ce livre-là que mes livres étaient trop légers, dit Poulin. Et c’est vrai de la littérature américaine en général aussi.» À l’instar de ses héros, il doute de ses capacités, y compris de sa productivité. Poulin, qui travaille sans plan, est aujourd’hui deux fois plus lent qu’avant. Il ne noircit plus qu’une demi-page par jour, une demi-page qui sera inlassablement récrite. À ce rythme, il met quatre ans à terminer un livre comme Chat sauvage (Leméac/Actes Sud), son dernier, paru l’année dernière. «Premièrement, j’ai l’impression que je ne pourrai pas arriver à écrire un roman meilleur que ceux que j’ai déjà faits, et ensuite, que ça va être de plus en plus difficile. C’est peut-être l’âge.» C’est peut-être aussi son handicap: Poulin dit qu’il se sent faiblir physiquement. Lui qui aimait tant jouer au tennis se contente désormais de rêver à ses vieux smashs en contemplant la photo de Martina Navratilova, sa joueuse préférée, sur la cheminée. «Qu’est-ce qui intéresse les hommes dans le sport? s’interroge-t-il. Il y a là une forme de gratuité, proche à la fois de l’enfance et de l’art. C’est du jeu. C’est gratuit. Il y a quelque chose de très enfantin dans le sport, et je suis une espèce d’enfant.»

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Les raconteurs du 20e siècle

Comment choisir, qui choisir parmi tant de raconteurs – romanciers, auteurs dramatiques, monologuistes, cinéastes – qui ont construit, chacun de son côté et tous ensemble, le récit qui nous constitue, qui nous rend réels à nos propres yeux? L’injustice est au rendez-vous.S’imposent, d’abord, les noms de deux grandes dames, Gabrielle Roy et Anne Hébert, qui ont obtenu des succès considérables à l’étranger, notamment à Paris, toutes deux récipiendaires du prix Femina, l’une pour Bonheur d’occasion, l’autre pour Les Fous de Bassan. La première, en 1947, débutait de façon spectaculaire par un roman qui demeure, un demi-siècle plus tard, un des éléments essentiels de ce qu’on peut appeler le dossier québécois: il faut vraiment passer par là pour comprendre ce que nous sommes devenus. Elle donnera par la suite des oeuvres de caractère plus intime, notamment la grande autobiographie La Détresse et l’Enchantement, qui feront d’elle la confidente, pour ainsi dire, de tout un peuple.Quand elle remporte le Femina en 1982, par contre, Anne Hébert est déjà l’auteur d’une oeuvre considérable, qui comprend deux classiques de la littérature québécoise, les poèmes du Tombeau des rois et la grande fable du Torrent, parus au début des années 50, deux oeuvres dont la réussite tient autant à la lucidité qu’à la beauté formelle. Viendront ensuite des romans passionnés, chargés de poésie, dans lesquels un grand nombre de lecteurs se sont reconnus, tels peut-être qu’ils seraient s’ils donnaient cours au risque de vivre.Autre réussite parisienne, celle de Réjean Ducharme, catalogué Gallimard, père putatif d’une assez longue lignée de jeunes romanciers québécois, qui ne sont d’ailleurs pas tous sans intérêt. L’auteur de L’Avalée des avalés, du Nez qui voque et de Va savoir n’en demeure pas moins l’écrivain inimitable par excellence, celui qui a fait, de tous les langages du Québec, son langage à lui, seulement à lui.Mais le Québec littéraire n’est pas que francophone. Le paysage ne serait pas bien équilibré s’il ne comprenait les noms d’un Mordecai Richler et d’un Hugh MacLennan. Le premier nous a donné un Montréal – juif et pas seulement juif – plus vrai que nature, drôle, insolent, pathétique, scandaleux. Les Québécois francophones l’ont aimé jusqu’à ce qu’il écrive sur eux des choses aussi offensantes que celles qu’il avait écrites sur les siens. Solomon Gursky Was Here est un chef-d’oeuvre. On n’en dira pas autant, sans doute, du Two Solitudes de Hugh MacLennan, mais on ne peut écarter le souvenir d’un Québécois anglophone exemplaire, d’un écrivain qui, depuis sa chaire de l’Université McGill, n’a pas cessé d’observer la réalité québécoise avec intelligence et sympathie.Où classer Claude-Henri Grignon et Roger Lemelin? Ce sont des écrivains considérables, sans doute, mais c’est à la télévision – celle des débuts, la plus inventive, la plus vraie – qu’ils ont exercé vraiment leur pouvoir sur l’imagination populaire. Le juron de Séraphin Poudrier, «viande à chien», dans la série télévisée Les Belles Histoires des Pays-d’en-Haut, continue de résonner à nos oreilles comme le cri de ralliement du Canada français éternel. C’est à la cuisine, et non pas dans les paysages du Nord, que nous invitait Roger Lemelin. Mais la cuisine des Plouffe était assez grande pour accueillir chaque semaine les téléspectateurs français et anglais du Canada. La télévision, en ce temps-là, ne répugnait pas au bilinguisme.Michel Tremblay, lui, est partout: au théâtre, à la télévision, dans le secret des lectures romanesques et même des souvenirs. Il y eut en 1968, année fatidique, Les Belles-Soeurs: un langage populaire (recréé sous la lumière de la tragédie grecque), une efficacité dramatique qui ont fait école. Le théâtre québécois, à Val-d’Or comme à Milan (Italie), c’est lui… et quelques autres.Yvon Deschamps, pratiquant d’un genre mineur et parfois décrié, ne mériterait-il pas de partager un petit bout de scène avec Michel Tremblay? Il y eut Fridolin, il y aura Sol. Mais qui n’a pas entendu Yvon Deschamps raconter Un bon boss ne connaît pas ce mélange de drôlerie et de souffrance résignée qui, semble-t-il, nous appartient en propre. Nous sommes dans la salle, et il parle de nous. Nous rions un peu jaune.En fin de course, le cinéma, enfant tard venu. Un critique avait affirmé, durant les années 60, qu’il serait impossible de faire naître une véritable industrie du long métrage au Québec, pour cause d’insuffisance démographique. Il se trompait. Nous allons d’abord vers Claude Jutra, qui, après avoir été le collaborateur de Norman McLaren à l’Office national du film, a été l’introducteur de la subjectivité dans le cinéma québécois. On pense à son film À tout prendre, où il se met lui-même en scène avec une belle Noire et le grand sociologue Edgar Morin, mais aussi à son oeuvre la plus célèbre, Mon oncle Antoine, où la réalité est vue par les yeux d’un enfant.À l’opposé, Denys Arcand. Deux oeuvres-chocs, aussi peu naïves que possible: Le Déclin de l’empire américain et Jésus de Montréal. Des films ambigus, intelligents, qui nous ont fait entrer de plain-pied, en grimaçant un peu, dans les désenchantements de la modernité. Avec Denys Arcand, le cinéma québécois s’enfonçait dans le doute. Mais aussi, paradoxalement, il nous faisait rencontrer des personnages attachants, malgré leurs veuleries, leurs démissions, peut-être en raison d’elles.Les raconteursDenys Arcand (1941-…)Yvon Deschamps (1935-…)Réjean Ducharme (1942-…)Claude-Henri Grignon (1894-1976)Anne Hébert (1916-…)Claude Jutra (1930-1985)Roger Lemelin (1919-1992)Hugh MacLennan (1907-1990)Mordecai Richler (1931-…)Gabrielle Roy (1909-1983) Michel Tremblay (1942-…)

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Incendies culturels

Dans un des derniers chapitres du roman de Jean Larose, Première Jeunesse, le collège classique où étudie le narrateur est, comme le dit la chronique des faits divers, la proie d’un incendie.Mais cet événement n’est pas qu’un fait divers. Le collège de Saint-François représente beaucoup plus que lui-même, beaucoup plus qu’un programme d’études un peu daté, un corps enseignant qui va bientôt jeter la soutane (et le reste) aux orties; il est l’image, le monument d’une civilisation, d’un état du monde. À cette civilisation, les jeunes héros de la Révolution dite tranquille vont faire une guerre à mort, par le sexe, par le sacrilège, par les provocations les plus éclatantes qu’ils puissent imaginer. Le titre le dit bien: «première jeunesse», cela signifie une jeunesse qui se conçoit non pas comme une simple génération, mais comme la horde première d’une époque radicalement nouvelle. Illusion, réalité? À discuter.Cela se passe, donc, à Saint-François, petite ville québécoise comme beaucoup d’autres, à peu de distance de Montréal, vers la fin des années 50. La situation générale du pays n’est pas évoquée. Quelques silhouettes d’adultes sont esquissées, parents, professeurs, un évêque coadjuteur joyeusement nommé Exupère Laval, mais ils ne jouent dans le récit qu’un rôle en quelque sorte décoratif, à l’exception de la mère et du père du narrateur qui pèsent un peu plus lourd. Le projecteur est braqué, pour l’essentiel, sur un groupe d’étudiants du collège: le narrateur lui-même, écrivain en puissance, son ami Aurélien qui ne croit pas à l’écriture, la soeur de ce dernier, Claire, experte en divinations diverses et «culturée» comme il n’est pas permis, et une autre fille, Solange, la cruelle déesse du groupe, qui fréquente déjà les Hell’s Angels du coin. L’action est faite de ce qui se passe à l’intérieur du quatuor, mais plus encore de ce qu’il organise à l’extérieur de lui-même, dans le collège ou sur la place publique.J’utilisais l’image du projecteur. Le roman est structuré, en effet, par une série de spectacles, montés à l’intention du bon peuple de Saint-François, du groupe des amis ou parfois du seul lecteur: dès les premières pages, une scène sexuelle assez exaltée, puis une partie de baseball qui tourne au happening, une pièce de théâtre qui fait scandale avant même d’être jouée, à la fin – hors-d’oeuvre ou conclusion? – une danse orgiaque dans un bar de Montréal, et cetera. Cette prolifération de spectacles a peut-être à voir avec ce que le narrateur dit, quelque part, d’une société québécoise envahie par le théâtre, transformée en théâtre. Mais s’agit-il ici de la célébration d’une révolte réelle, ou de la critique d’un fantasme collectif de transformation du monde? L’auteur, à ce qu’il me semble, n’a pas voulu trancher. Le roman manifeste une nostalgie certaine pour le collège disparu et pour ce qui l’a fait disparaître, et s’il prend parfois du champ par rapport aux spectacles qu’il organise, ce n’est jamais que pour quelques pages, d’ailleurs fortement pensées. Cette ambiguïté ne contiendrait-elle pas d’ailleurs le sens même du roman? «On ne quitte pas», disait Rimbaud…Première Jeunesse est un roman ambitieux, et qui n’hésite pas à montrer son ambition. Le brillant, le profond essayiste des livres précédents y a mis toute sa culture, qui est exceptionnellement riche, un art du langage qui dépasse de très loin les possibilités générales de l’écriture québécoise, une passion de comprendre dont la nécessité ne fait pas de doute. Il m’est arrivé, en cours de lecture, de trouver le roman trop chargé, longuet dans certaines descriptions, trop enchanté par ses propres pensées. Mais j’ai souvenir, surtout, de pages éblouissantes, notamment une digression – le roman en est plein, à la Proust – sur les coquillages, la fonction de la beauté dans la nature, qui mériterait à elle seule une lecture.Si le roman de Jean Larose ne peut éviter de nous faire penser à des lieux, des circonstances, des événements bien concrets, celui de Gaétan Soucy, La Petite Fille qui aimait trop les allumettes, quitte résolument les rivages du vraisemblable, du reconnaissable. On est à la campagne, quelque part, la campagne la plus isolée qui se puisse imaginer. Un grand manoir, avec bibliothèque (importante, la bibliothèque). Un père, ancien missionnaire au Japon, aujourd’hui riche propriétaire de mine, qui vient de se suicider. Deux enfants qui ne savent pas comment disposer du cadavre. Si j’ajoute que l’aîné(e) des enfants, la narratrice, qui se dit «secrétarien», se réfère volontiers à l’Éthique de Spinoza et imite, comme il le souligne elle-même – on aura noté l’incertitude des genres! -, la «syntaxe de Saint-Simon», on conviendra qu’il y a un peu de bizarrerie dans l’air.J’ai été indisposé, durant la première partie du roman – disons, le tiers -, par le caractère très évidemment voulu, insistant, des inventions du romancier, surtout celles d’une écriture pleine d’incises, de mots inventés, d’incohérences planifiées, comme jouant du coude dans la cohue des mots, et trop peu souvent éclairée par l’humour. Il m’est arrivé de penser à quelque roman gothique ancien, recyclé dans la philosophie. Ou encore au roman de Marie-Claire Blais, Une saison dans la vie d’Emmanuel – ce qui n’est pas une comparaison désobligeante. Mais peu à peu, j’ai été saisi par l’expression d’un profond sentiment de douleur, de compassion qui donnait sens à l’étrangeté même des images suscitées par le romancier, et conduisait le récit aux frontières du tragique. À vrai dire, j’aurais aimé en savoir un peu plus sur ce père torturé par une culpabilité sans limites, mais Gaétan Soucy n’est pas homme à satisfaire d’aussi banales curiosités. Ce qui l’intéresse est ailleurs, toujours ailleurs, infiniment ailleurs. Qui l’aime le suive.Première Jeunesse, par Jean Larose, Leméac, 307 pages, 29,95$.La Petite Fille qui aimait trop les allumettes, par Gaétan Soucy, Boréal, 180 pages, 19,95$.PREMIÈRE JEUNESSENous, âmes sales du collège, n’étions déjà plus que les ci-devant d’une sorte d’Ancien Régime, et promis avec lui au grand autodafé féerique de l’époque nouvelle. Longtemps exaspérés de n’être qu’un maillon dans une chaîne qui remontait à l’Antiquité, nous n’avions pourtant pas pensé que nous en serions, en définitive, le dernier chaînon, rompu en expiation de l’ignorance des damnés de la terre…Jean LaroseLA PETITE FILLE QUI AIMAIT TROP LES ALLUMETTESLes feuillets s’accumulaient, je ne relisais rien. Je fonçais devant moi avec les moyens du bord, ce qui s’appelle gagner le mur comme dirait saint-simon, mais je fais confiance aux mots, qui finissent toujours par dire ce qu’ils ont à dire. Gaétan Soucy

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Mères courage

Dans Les filles tombées (Libre Expression), sa troisième saga historique, la romancière Micheline Lachance nous entraîne au 19e siècle, dans l’antre de la maternité de Sainte-Pélagie (l’Hospice de Sainte-Pélagie, appelé plus tard La Miséricorde), à Montréal, qui accueillait les jeunes femmes aux prises avec une grossesse non désirée. « Elles étaient tombées… dans le péché », explique celle qui a consacré trois ans de recherches et d’écriture à ces malheureuses. « La société était terriblement dure à leur égard. Elles étaient des pécheresses même si elles n’étaient pas toujours responsables de leur état. » Le sort de ces jeunes femmes a tellement intéressé Micheline Lachance qu’elle leur a consacré un mémoire de maîtrise (UQAM), qui sera publié prochainement, avant de les observer avec sa lorgnette de romancière.Ce sujet, vous le portez en vous depuis longtemps…À 20 ans, j’étais stagiaire en service social. L’une des premières missions que l’on m’a confiées a été d’aller chercher un bébé né d’une fille-mère, à La Miséricorde, pour le conduire dans sa famille d’accueil. Je n’ai jamais oublié l’émotion que j’ai ressentie en descendant l’escalier de l’hôpital, portant le bébé dans mes bras. Il pleurait. Je m’identifiais à sa jeune mère, qui venait d’accoucher. Dans les années 1970, les filles-mères étaient encore jugées sévèrement. Je regardais cet enfant en me disant : toute sa vie, il ressentira un grand vide… J’ai finalement laissé le service social pour le journalisme, mais mon premier grand reportage dans le magazine Actualité (ancêtre de L’actualité) portait sur les orphelins en attente d’adoption. Plus tard, j’en ai fait un autre sur des orphelins adultes réclamant le « droit aux origines ». C’est un thème qui m’a toujours bouleversée.Vous avez eu accès aux archives du Centre Rosalie Cadron-Jetté pour écrire votre mémoire de maîtrise. Qu’y avez-vous découvert ?D’abord, j’ai eu l’impression d’être tombée sur une mine d’or ! Ces archives n’avaient à peu près jamais été consultées. J’y ai appris que les religieuses n’ont pas mérité la réputation peu flatteuse qu’on leur a faite concernant leur façon de traiter les filles-mères. Elles étaient très humaines. Par exemple, même si l’aumônier leur interdisait d’accueillir plus d’un certain nombre de pensionnaires, elles faisaient toujours une place à qui frappait à leur porte. Les soeurs gardaient des liens avec les filles. Et les jeunes femmes qui n’avaient nulle part où aller demeuraient à la maternité, parfois pendant des années. Si ça avait été le goulag qu’on a décrit, elles se seraient sauvées !Ce n’était peut-être pas prévu, mais votre roman fait étrangement écho à l’actualité… J’aborde ici un thème, ma foi, assez intemporel : les naissances non désirées. Quand je vois, aujourd’hui, le premier ministre Harper jongler avec la recriminalisation de l’avortement (même s’il s’en défend), je m’inquiète d’un retour en arrière. Qu’est-ce qui attend les jeunes filles enceintes victimes d’inceste ou de viol ? Et toutes les femmes qui ne sont pas dans un état psychologique ou physique leur permettant de mener à terme une grossesse ? On ne va quand même pas revenir au temps des avortements clandestins à l’aide d’aiguilles à tricoter !

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Histoires de chat

«C’est fini, dit-elle; Valentin est trop vieux pour voyager. Je me suis installée dans le quartier Plateau-Mont-Royal.» À défaut de rouler sa bosse dans le monde, son abyssin lui a inspiré un tout nouveau roman, Les Neuf Vies d’Edward (Denoël). «C’est ma première incursion dans l’histoire depuis Marie Laflamme.» Car Edward, alias Valentin, vit tantôt dans l’Antiquité, tantôt au temps des Templiers; il s’arrête chez Henri IV, puis chez la reine Victoria, enfin chez Jean Talon, en Nouvelle-France… avant d’aller finir ses jours en Floride.

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Silence de mort

À quelques heures d’intervalle, les deux membres d’un couple ont été assassinés. L’homme a reçu une balle en plein front, sa femme a été étranglée. Basta ! La célèbre détective Maud Graham mène l’enquête. Elle découvrira rapidement qu’il s’agissait de gens peu appréciés du voisinage, notamment parce qu’ils étaient bruyants et très portés sur la fête. En règle générale, il n’y a presque rien d’autobiographique dans les romans de Chrystine Brouillet. Pas cette fois. Un voisin tonitruant n’est pas étranger à la trame de ce nouveau polar. Trop de décibels dans notre environnement immédiat « nous donnent l’impression d’être pris en otage dans notre propre demeure », dit la romancière. Pour un écrivain en mal de silence, le supplice est encore plus grand, plus insupportable. Il y a longtemps que Chrystine Brouillet, reine du polar au Québec, voulait écrire sur ce fléau trop peu connu qu’est la pollution sonore. Parions que ce nouvel épisode des aventures de Maud Graham fera beaucoup… de bruit. (Silence de mort, par Chrystine Brouillet, La courte échelle, 376 p., 29,95 $)

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Culture

Le chat sauvage

La chose ne m’avait jamais autant frappé que dans Chat sauvage: les romans de Jacques Poulin sont écrits, ostensiblement pour ainsi dire, au passé simple. Et l’effet de cet emploi est de nous avertir, aussitôt, que nous sommes en train de lire, non pas un de ces grimoires échevelés qui veulent tout devoir à l’instinct, mais un livre, un vrai livre, de ceux qui exigent d’être respectés, tenus à une certaine distance des grossièretés de l’existence.Le narrateur lui-même, Jack, qui nous est familier depuis quelques livres, est un grand lecteur, en plus d’être écrivain – ici, écrivain public, rédigeant à la commande des lettres d’amour – et de s’intéresser fortement, comme son avatar des Grandes Marées, à la traduction. Il va nous entretenir assez longuement, par exemple, des bourdes incroyables que font les traducteurs français quand il est question de baseball dans un roman américain. Il va également nous fournir toutes les indications nécessaires sur ses propres goûts littéraires. Il lit Richard Ford pour améliorer un peu sa propre «petite musique». Et beaucoup d’autres écrivains américains, Hemingway, Carver, Chandler, Brautigan, mais aussi Gabrielle Roy et Modiano, enfin tous ceux qui ont cette «écriture sobre et harmonieuse» dont rêve Jacques Poulin.Le critique de Chat sauvage est, à vrai dire, un peu embêté. Sur le style, sur les tendances littéraires de Jacques Poulin, il n’a presque plus rien à dire; le romancier lui-même a épuisé le sujet. Une autre voie s’ouvre à lui: montrer les liens qui unissent ce roman à ceux qui l’ont précédé. Ça aussi, c’est fait. Le personnage du narrateur souffre du coeur, comme celui du Coeur de la baleine bleue. Il s’appelle Jack Waterman, comme le héros de Volkswagen blues, et comme lui il a suivi la piste de l’Oregon. Le caléchier de Chat sauvage, vous le reconnaissez, bien sûr: c’est celui du premier roman de Jacques Poulin, Mon cheval pour un royaume… Je m’arrête. Quand on ouvre Chat sauvage, on ne commence pas à lire un roman. On continue à lire Jacques Poulin.Cela dit, il faut ajouter aussitôt que ce roman n’est pas que la simple répétition des précédents. Des nuances importantes y apparaissent (tout, chez Jacques Poulin, est affaire de nuances): l’érotisme, qui s’annonçait un peu timidement dans Le Vieux Chagrin, est ici étonnamment présent, ouvert; et le Vieux-Québec, presque jamais quitté par l’action, joue plus que jamais le rôle principal, dans un suspense bien soutenu qui demeure énigmatique jusqu’à la fin, et au-delà. La ville devient dans ce livre un lieu romanesque autosuffisant, dont les rues, les places, les monuments semblent parler cette langue secrète que l’«écrivain public» cherche constamment à reproduire.Les fidèles lecteurs de Jacques Poulin, dont je suis, seront comblés. C’est chaud, confortable comme une vieille couverture. L’humour grave, blessé, qui est une des marques essentielles de l’art de Jacques Poulin, y est pratiqué avec un art de plus en plus subtil. Des personnages attachants, nimbés d’un léger mystère, occupent l’espace. Mais les autres lecteurs, les non-initiés? Je pose la question autrement: le romancier de Chat sauvage a-t-il réussi à faire de Québec un lieu mythique assez riche, assez puissant pour que des lecteurs venus de loin – de toutes les formes de lointain – puissent se laisser prendre dans ses entrelacs? N’écrit-il que pour nous, ses proches? N’est-il entendu que par nous? Il me semble que, devant une oeuvre si parfaitement réussie dans son ordre, la question ne peut éviter d’être posée.Je signale, en post-scriptum, un livre au titre déplorable, Le bonheur a la queue glissante (oui, c’est bien ça!), et qui a beaucoup d’autres défauts, mais qui a aussi le singulier mérite de nous faire connaître, de l’intérieur, un personnage d’immigrante qui paraît totalement authentique. Dounia, la Libanaise, vit depuis plusieurs années au Québec, avec son mari, ses enfants, ses petits-enfants. Elle ne parle ni le français ni l’anglais, mais, au contraire de son mari, Samir, elle ne rêve pas de retourner au pays d’origine. «Je veux mourir, dit-elle, là où mes enfants sont heureux.» Le livre est fait de ses réflexions, de ses souvenirs, entre bonheur et malheur.Ce livre n’est pas, à vrai dire, un roman au sens habituel du mot, car l’action, si l’on peut appeler ainsi quelques événements dispersés, ne s’organise jamais comme telle. Mais, au fil d’une écriture tantôt maladroite, tantôt habile à rendre les atmosphères, les mouvements d’une pensée, Abla Farhoud réussit à nous faire pénétrer dans un univers que nous avons tout intérêt à connaître.Chat sauvage, par Jacques Poulin, Leméac/Actes Sud, 189 pages, 22,50$.Le bonheur a la queue glissante, par Abla Farhoud, L’Hexagone, 175 pages, 17,95$.CHAT SAUVAGESes yeux rougis d’alcoolique étaient perdus dans l’immensité brumeuse. En parlant, il faisait de grands gestes qui embrassaient l’horizon, et c’est le Québec tout entier que je voyais se détacher de la rive et gagner la haute mer pour «mêler sa voix au concert des nations», comme on disait autrefois dans les manuels d’histoire.Allongé à ses côtés, les yeux mi-clos, je me laissai envahir par les images d’un Québec voguant librement dans les eaux internationales. Soudain, les ronflements mirent un terme à ma rêverie. Le Gardien s’était endormi, complètement soûl une fois de plus… Jacques Poulin

Culture

L’autre tête de Papineau

Si Mgr Paul-Émile Léger n’avait pas eu parmi ses ancêtres un Patriote de 1837, Micheline Lachance, qui a signé la biographie du cardinal, n’aurait jamais rencontré Julie Bruneau-Papineau ni vendu 60 000 exemplaires du Roman de Julie Papineau (Québec/ Amérique), un succès de librairie extraordinaire à la modeste bourse du livre québécois. Trois ans plus tard paraît L’Exil, le deuxième volume de cette biographie romancée, qui est plus une biographie qu’un simple roman. »Tout est vrai, dit Micheline Lachance: le contenu des dialogues, les péripéties de l’exil aux États-Unis et en France, les difficultés matérielles de Julie à son retour, sans son mari, la folie de son fils Lactance, même le temps qu’il fait et la couleur du ciel! Seule la forme tient du roman. »Les dialogues, elle les a construits en utilisant les lettres laissées par les personnages eux-mêmes. La vie quotidienne, elle l’a rendue grâce aux huit volumes du journal intime d’un des fils Papineau, Amédée, ou encore grâce à celui de Jacques Viger, voisin des Papineau. Il aura fallu neuf années de recherche à la journaliste de L’actualité et ex-rédactrice en chef de Châtelaine afin de réunir la documentation nécessaire pour composer, par l’intermédiaire du personnage de la femme de Louis-Joseph Papineau, une riche fresque historique. Aujourd’hui, elle dit qu’elle serait prête à défendre ses deux livres devant n’importe quel aréopage d’historiens.Ceux-ci, en particulier Fernand Ouellet, ont tracé un portrait peu flatteur de Julie Papineau. « On en a fait un personnage mélancolique et janséniste, dit Micheline Lachance. Une femme geignarde, obsédée par la maladie et les difficultés financières. » Or, la correspondance de Julie – une centaine de lettres – a révélé une femme forte et résolue, enflammée politiquement, qui n’hésite pas à écrire qu’il faut « utiliser la violence pour libérer la nation ».Plusieurs des critiques du premier livre ont tenté de faire de Julie Papineau une féministe avant le temps. « C’est réducteur, s’insurge l’auteur. Et puis, dans son milieu, elle n’était pas exceptionnelle. Quand on creuse l’histoire, on découvre des dizaines de femmes comme elle. Je pense, par exemple, à la femme de LaFontaine, qui se rendait dans les prisons pour écrire les lettres des prisonniers. »En fait, Julie Papineau est un personnage complexe qui illustre bien les contradictions de l’époque, partagée entre le conservatisme social et la modernité naissante. « Plus j’écrivais, plus son personnage grandissait et moins celui de Papineau devenait attrayant », raconte l’auteur. Cela est particulièrement évident dans L’Exil. Le chef des Patriotes y apparaît comme un homme égoïste, têtu, imbu de lui-même, alors que Julie sort grandie de l’adversité et de la solitude qu’un Papineau insensible lui impose. N’est-ce pas téméraire de faire revivre les morts, de prétendre décrire leurs sentiments et leurs pensées les plus intimes? Malgré une angoisse permanente, celle de se tromper et de « prêter aux personnages de fausses intentions », la journaliste d’expérience qu’est Micheline Lachance reste convaincue qu’elle n’a pas romancé le tragique destin de Julie Papineau. Elle a tout simplement remis en place les pièces d’un immense puzzle que le temps avait éparpillées dans 100 boîtes différentes.

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Rencontre avec Delphine

Est-ce que je te dérange? fait partie de ces romans brefs que depuis quelques années Anne Hébert lance comme des signaux un peu énigmatiques à des lecteurs tour à tour interdits et ravis. Il a pour personnage principal et presque unique une jeune fille, encore toute prise dans l’enfance, qui s’appelle Delphine; soeur de la Clara d’Aurélien, Clara, Mademoiselle et le Lieutenant anglais, et de la fille dangereuse qui, dans L’Enfant chargé de songes, surgit dans la vie de Julien.Elle apparaît d’abord au narrateur, Édouard Morel – personnage falot et se voulant tel, par peur de la vérité qui gît dans sa lointaine enfance -, près de la fontaine de l’église Saint-Sulpice, à Paris, et comment ne nous souviendrions-nous pas des fontaines du Tombeau des rois: « N’allons pas en ces bois profonds / À cause des grandes fontaines / Qui dorment au fond. » Delphine est là, près de la fontaine, « légèrement offusquée d’être au monde », dit admirablement la romancière, totalement solitaire, et ne le deviendra pas moins lorsque Morel et son ami Stéphane, fascinés par elle, la prendront en charge. Elle est venue de très loin, d’un autre pays, pour tâcher de retrouver un homme marié qui (semble-t-il) lui a fait un enfant.Delphine est un des personnages les plus étranges, les plus troublants qui soient entrés dans l’univers d’Anne Hébert. Bizarre, un peu folle, fabulatrice, s’imposant chez Édouard, qui n’en peut mais, avec un sans-gêne total, elle est surtout intraitable. Elle n’accepte pas de composer avec un monde qui résiste obstinément aux rêves, aux désirs fous de l’enfance. Elle fait paraître médiocres, irrécupérablement médiocres tous ceux qui l’entourent, les deux amis qui la recueillent, et son misérable amant. Elle mourra, à la fin, et l’on oserait presque dire qu’elle était faite pour mourir. « Est-ce que je te dérange? » demande le titre du roman. Oui, certes, et non pas seulement Édouard Morel; le lecteur ne sort pas tout à fait indemne de cette rencontre. Nous savions, depuis le début du récit, que Delphine était venue à Paris d’un pays lointain. Nous apprenons, dans les dernières pages, que ce pays est le Canada. N’est-ce pas Paris, surtout, que cette Canadienne voulait conquérir, dont elle voulait se faire aimer? (Seuil, 138 pages, 17,95$)

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Anne Hébert existe, je l’ai rencontrée

Anne Hébert s’avance, distante, longue et fine dans son manteau gris cintré. Son pied inquiet touche à peine le sol. Elle tend la main, un sourire juvénile sur son visage rose auréolé de cheveux blancs.D’emblée, elle demande qu’on lui réserve un taxi. « Qu’il m’attende en bas, dans 15 minutes. » Pressée d’en finir. Là, tout de suite. »L’écriture a besoin de silence, de recueillement. » Elle l’a toujours dit, l’a toujours cru. C’est connu. Anne Hébert fuit comme la peste les mondanités, les consécrations pompeuses et… les médias. « Je n’accepte que de courtes interviews à l’occasion de la sortie d’un livre », m’avait-elle signifié en novembre dernier.Est-ce que je te dérange? vient de paraître aux éditions du Seuil. Ce roman met en scène une Québécoise de 23 ans, Delphine, qui s’exile en France pour aller retrouver son amant. Elle erre, désespérée, dans les gares, les places, les rues de Paris, une ville qu’Anne Hébert a habitée pendant plus de 40 ans. « Je ne parle pas de choses que je ne connais pas bien. » C’est un roman qui parle d’amour blessé, impossible, absolu. Le noyau dur de son oeuvre depuis toujours. »Les amours absolues ne durent pas longtemps. L’absolu n’est pas dans le temps. Il peut être dans l’instant, mais pas dans le temps. Il y a cette nostalgie de l’amour absolu dans mes livres. C’est-à-dire que le premier amour, c’est l’amour avec la mère, probablement. C’est ça pour presque tous mes personnages: une nostalgie très très ancienne, très très profonde. »Il m’aura fallu franchir un véritable barrage pour rencontrer Anne Hébert. Au Québec, où elle est revenue au printemps, l’an dernier, ses agents littéraires et son entourage la protègent jalousement, parfois même malicieusement, à croire que la gloire des grands donne du pouvoir aux petits. Chacun prétexte la discrétion légendaire de la grande romancière, insistant sur son grand âge et sa grande notoriété.Son ami fidèle et discret – comme elle les aime – Michel Gosselin, fondateur du Centre Anne-Hébert, qui ouvrira ses portes le 15 mai à l’Université de Sherbrooke, insiste: »Anne Hébert est très angoissée à la parution d’un de ses livres. Elle n’est sûre de rien, jamais. Il ne faut pas la bousculer. »Mais qu’on ne s’y trompe pas. La Bretonne Françoise Blaise, qui est depuis une douzaine d’années responsable des auteurs québécois publiés au Seuil, dit d’Anne Hébert qu’elle est « un mélange de force et de vulnérabilité, sa vulnérabilité étant aussi forte que la force qu’elle peut déployer. Il y a deux climats, toujours, chez Anne. Il y a sa douceur, la plupart du temps feinte, et puis il y a cette violence, qui ne cesse de poindre. Il y a une épaisse couche de glace en dessous. »Le poète Jean Royer, éditeur des actes du Colloque international Anne Hébert, qui a eu lieu en 1996 à la Sorbonne, disait il y a quelques années: « Anne Hébert m’est toujours apparue comme une grande fille sage qui a l’air de mener une vie tranquille et lointaine, comme pour se protéger de la violence qui habite ses personnages. »Quatre-vingt-un ans. Est-ce possible? Cette femme est un monument. Un monument vivant, qui refuse la consécration, la flatterie, la fausseté. Dans la vie comme dans l’écrit. « Quand on commence sur une voie fausse, on va vers l’absurde, absolument. »Comment sait-on qu’on est sur la bonne voie? « On ne le sait pas. On ne le sait jamais. Il faut y tendre de toutes ses forces, il faut cultiver sa conscience aussi, je crois. Il faut s’exercer dans toutes les démarches de sa vie à être authentique, c’est très très important. »Pour Anne Hébert, ce qui importe, c’est « vivre d’abord ». Les livres ne passeront jamais avant. « L’écriture n’est pas séparée de la vie. Il faut qu’elle s’alimente dans la vie. Ce n’est pas possible autrement. Il faut avoir des racines dans le monde pour pouvoir écrire. L’écriture n’est pas un pur esprit. Tous les arts, je crois, s’alimentent à la vie. »De la vie d’Anne Hébert, on sait peu de choses. L’écrivaine a découragé toute entreprise biographique. Ses quelque 40 années d’exil en France n’ont pas aidé. On sait tout de même que la poète, dramaturge et romancière était très liée à son cousin Saint-Denys Garneau, trouvé mort, à 31 ans, le soir du 24 octobre 1943 près de la rivière Jacques-Cartier à Sainte-Catherine-de-Fossambault (aujourd’hui Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier), où elle est née. « Sa poésie a profondément influencé la mienne », a-t-elle déjà dit. C’est d’ailleurs un recueil de poèmes qu’elle fait d’abord paraître, à Montréal, en 1942: Les Songes en équilibre, prix David. Elle a 25 ans. Elle est si belle, si frêle, si mystérieuse déjà.On sait aussi qu’elle a grandi dans une famille bourgeoise de Québec, entre un père critique et écrivain, Maurice Hébert, une mère qui entretenait le rêve de la France mythique et un frère, Pierre, comédien et metteur en scène. Un autre frère aussi, malade, et une soeur morte dans l’enfance, mais dont elle ne parle jamais.Même à ses amis, Anne Hébert ne parle pas de sa vie intime. Son éditrice, Françoise Blaise, qui, avant le retour de l’écrivaine au Québec, la voyait toutes les semaines, affirme: « Un grand mystère entoure Anne Hébert. Je ne sais rien d’elle. Je ne sais rien de sa vie. Ce qui la caractérise, c’est ce mystère. »Depuis Les Songes en équilibre, il y a 56 ans, une quinzaine de livres seulement. « Anne est perfectionniste », dit son éditrice. Une quinzaine de livres seulement, mais une douzaine de prix littéraires, dont quatre fois le Prix du gouverneur général. Son Kamouraska, aujourd’hui traduit dans une quinzaine de langues, qui a reçu le Prix des libraires, en 1971, avant d’être porté à l’écran par Claude Jutra. Ses Fous de Bassan, prix Femina 1982, ensuite adapté au cinéma par Yves Simoneau.Son oeuvre est étudiée, disséquée, célébrée dans le monde. « Je ne suis pas une théoricienne », a-t-elle toujours rétorqué. Elle a quand même accepté de faire don au futur Centre Anne-Hébert des exemplaires des thèses qui lui sont consacrées, de certaines lettres triées sur le volet et de plusieurs de ses manuscrits… Mais, à sa demande, ces derniers ne seront accessibles aux chercheurs que trois ans après sa mort. »La grande dame de la littérature québécoise », se plaît-on à dire. Même si sept éditeurs québécois ont refusé récemment ses Chambres de bois, dont un journaliste leur avait envoyé un pseudo-manuscrit sous un pseudonyme! Les sept, dont Boréal, distributeur officiel du Seuil et coéditeur d’Anne Hébert au Québec, n’ont pas reconnu l’oeuvre, sa première à paraître au Seuil, en 1958, prix France-Canada et prix Ludger-Duvernay, portée aux nues par la critique. Mais, de ce canular orchestré par un journaliste de La Presse, la grande dame ne se formalise pas. Si ce n’est cette réflexion lancée du bout des lèvres: « Je trouve que les éditeurs ne savent pas lire. Ce n’est pas que je trouve que tout le monde devrait aimer ce que j’écris, mais j’ai une écriture très typée; s’ils ne l’ont pas reconnue, c’est qu’ils ne lisent pas beaucoup. »Quoi qu’on en pense aujourd’hui, Anne Hébert n’en est pas à une rebuffade près. « Le Torrent a été refusé partout. Je l’ai publié à mes frais, parce que j’avais gagné le prix David avec mon livre précédent. » De ce Torrent, écrit en 1945 et paru en 1950, on dira: « Cette fable terrible est l’expression la plus juste qui nous ait été donnée du drame spirituel du Canada français. »Et il y a aussi Le Tombeau des rois. « Il a été refusé partout, dit-elle. C’est Roger Lemelin qui l’a publié, à ses frais. » C’était en 1953. Dès lors, on dira de la poésie d’Anne Hébert qu’elle marque « une étape dans la libération progressive de l’être canadien-français ». Anne Hébert allait choisir peu après de s’établir en France… »Écrire en ce temps-là, c’était être vouée à la damnation », déclarait-elle encore il y a quelques années. « Et, pour les gens moins portés sur l’Inquisition, c’était faire preuve d’un goût immodéré pour l’oisiveté. De toute façon, on ne vous publiait pas. Surtout si vous écriviez de la poésie. »Vivant en France, elle a pourtant toujours mis le Québec au centre de son oeuvre. Elle disait il y a 10 ans: « Le Québec est devenu mon arrière-pays, celui que j’ai aujourd’hui dans mon imaginaire, et j’ai besoin de le garder à distance pour en parler. »Certains, dont Jacques Ferron et Jean Éthier-Blais, lui ont reproché d’être en quelque sorte inféodée à la France et d’écrire, pour les Français d’abord, sur le Québec des grands espaces et des villages de campagne. Sa réaction: « J’ai l’impression qu’on me traite de renégate, de traître à la patrie. »Aujourd’hui, sereine et dégagée, elle refuse d’attribuer à l’esprit obtus des éditeurs d’antan son exil volontaire. « Je ne suis pas partie pour chercher un éditeur, mais j’en ai trouvé un, et je suis toujours au Seuil, depuis 1958. »Si la fin d’Est-ce que je te dérange? a été écrite et récrite à Montréal, l’essentiel du travail s’est fait en France. « Ce roman a été inventé, pensé, mûri, porté, pendant longtemps, à Paris. » Et, même si « la première idée d’un roman est faite de toutes sortes de rencontres qui un bon jour s’amalgament », c’est la vision, un soir à Paris, d’une sans-abri, il y a quatre ou cinq ans, qui a en grande partie donné naissance à Delphine. »Je rentrais avec des amis d’un concert, assez tard. Il pleuvait à torrents, et elle était assise à ma porte, la tête sur les genoux. Elle devait avoir 16 ans, pas plus. Quand elle m’a vue, elle a eu un regard de terreur, de personne traquée. Et moi, j’ai été paralysée aussi. Je ne savais vraiment pas quoi faire pour l’aider. J’ai pensé lui offrir de l’argent, mais je me suis dit que j’allais peut-être l’abaisser parce qu’elle n’avait pas l’air d’une mendiante. Et je ne pouvais pas la faire entrer chez moi non plus. Je l’ai laissée là et je suis rentrée lâchement. Et cette image ne m’est pas sortie de la tête. »Elle n’a pas voulu pour autant faire de son roman un livre de revendications pour les sans-abri. L’idée d’une littérature au service de quelque cause que ce soit ne lui effleure même pas l’esprit. « Je ne sais pas ce qu’on veut dire par écrivain engagé. Si on entend quelqu’un qui fait de la politique, qui est engagé dans un mouvement politique, non, je ne le suis certainement pas. Mais je suis engagée dans le fait d’écrire, dans ma vie. »Ce qui ne l’empêche pas d’être particulièrement sensible aux conditions de vie des « S.D.F. », comme on dit en France. « Je sais que c’est un phénomène de société qui ne touche pas seulement les jeunes et qu’on en trouve autant à Paris qu’à Montréal. Des gens perdus, j’en ai rencontré beaucoup. Et ça m’a profondément troublée. Probablement parce que moi, qui ai habité deux pays profondément, je suis sensible à ça: être entre deux chaises. »La Delphine d’Est-ce que je te dérange? dit: « Je n’ai pas de pays. Mon pays c’est n’importe quelle ville où il y a des trottoirs pour marcher. » Et plus loin: « Je n’ai pas de pays. Pas de pays du tout. »Mais Anne Hébert précise: « Je n’aurais jamais pu dire ça. Absolument pas! Le Québec est fortement, profondément mon pays. Et, comme j’ai vécu longtemps en France, j’ai fait des racines là aussi. Après 40 ans, vous savez, c’est bien ancré. » L’an dernier, lorsqu’elle a quitté la France, Anne Hébert se disait « inquiète et émue » à l’idée de rentrer au Québec. Après un an, elle avoue se sentir quand même « un peu dépaysée »: « Ce n’est pas le Québec que j’ai connu… » Et finalement: « Je suis toujours inquiète et émue. C’est probablement mon état naturel. »Correction : Les éditions du Seuil ont pour distributeur Diffusion Dimedia et non Boréal. Les éditions du Boréal ne sont ni le «distributeur officiel du Seuil» ni le coéditeur avec le Seuil de l’oeuvre d’Anne Hébert au Québec. L’oeuvre romanesque de celle-ci est publiée au Seuil, mais son plus récent recueil de poésie, Poèmes pour la main gauche, est paru à Boréal en 1997.

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Marcello del Plato Monte Royale

Dans son dernier roman, Un objet de beauté, Michel Tremblay crée de toutes pièces un peintre de la Renaissance, à qui il donne la parole, et dont il décrit longuement les oeuvres, qui auraient été plagiées par Léonard de Vinci et quelques autres barbouilleurs de son époque.Il s’appelle Marcello del Plato Monte Royale, dit le Marcello (1459-1548).Vous voilà bouche bée. Je le suis, moi aussi. Et vous serez encore plus ahuri quand vous lirez le roman (car vous le lirez). Quand vous découvrirez que les personnages de la grande fresque peinte par Marcello dans la chapelle Sixtine viennent tout droit de la ménagerie de Michel Tremblay: la «grosse femme», Albertine et son Marcel, etc.Le texte est à la fois d’une rouerie et d’une naïveté proprement invraisemblables. Le romancier fait dire, par exemple, à Piero della Francesca: «Comment tu fais, Marcello, ta perspective est toujours parfaite, alors que mes personnages à moi…» Il fait cohabiter les vocabulaires les moins compatibles, «une venelle pentue derrière le Vatican» et des personnages «paniqués». Il souffle à tous vents une érudition de papier mâché, accumule les clichés, les phrases ridicules.«Eppur’, si muove!» disait Galilée. Et pourtant, ça marche! On est emporté par ce torrent de mots, par une conviction, un plaisir d’écrire si hénaurmes, si évidents, que pas un instant, malgré toutes sortes de réticences, on ne songe à interrompre sa lecture. Michel Tremblay livré sans retenue à la folie de l’écriture, c’est assez extraordinaire.Si je dis qu’Un objet de beauté est le roman le plus puissant qu’ait jamais écrit Michel Tremblay – à des annéeslumière des bluettes sentimentales qui l’ont précédé ces dernières années -, on voudra bien exclure de cette opinion toute idée de perfection. Il s’agit là, au contraire, d’un roman extrêmement imparfait, mêlant de façon incongrue, comme je l’ai dit, les registres de langage les plus divers, la vulgarité et la préciosité, confondant l’invraisemblable et le fantastique, permettant au narrateur d’intervenir à tout propos dans le récit pour nous faire part de ses sentiments et, enfin, désobéissant aux lois les plus communément reçues de la composition romanesque. Michel Tremblay s’avance, ici, splendidement armé de tous ses défauts, les exhibant avec une totale impudeur. Mais, en littérature, les défauts ont cette propriété singulière de se transformer en qualités, lorsqu’ils sont mis au service d’une puissance de langage.Les premières pages, superbes, nous plongent dans le petit enfer d’Albertine et de son fils Marcel, le demeuré, réduits à survivre dans un sous-sol minable, rue Sherbrooke, près de Saint-Denis; Albertine, plus elle-même que jamais, enveloppée de sa rancoeur comme d’un somptueux manteau, toujours au bord de la tragédie, Marcel, âgé de 22 ans maintenant, âme d’enfant dans un corps d’homme, qui s’invente des récits imaginaires – films, romans – pour échapper à la violence qu’il sent monter en lui. C’est lui, bien sûr, qui a créé Marcello del Plato Monte Royale: invraisemblable, mais vrai. Il a également imaginé, entre autres fictions consolantes, un roman à la Gabrielle Roy dans lequel il décrit, avec une intensité à peine soutenable, un feu de brousse en Saskatchewan.Mais je ne vais pas signaler tous les passages du roman qui seraient dignes de l’anthologie. Ils sont nombreux. Nombreuses, aussi, les pages où l’intérêt risque de flancher, tant Michel Tremblay prend des risques. Autour d’Albertine et de Marcel, qui occupent le centre de l’action, tournent des personnages d’importance diverse: la «grosse femme», qui a une mort digne d’elle, Thérèse, qui n’en fait qu’à sa (mauvaise) tête… Tous se retrouveront, à la fin, sauf la «grosse femme», dans l’ancien logement de la rue Fabre, pour une fin qui ressemblera, inévitablement, à une démolition.Il m’est venu une pensée un peu étonnante en sortant du roman. Je me suis souvenu du livre autobiographique de Fernand Dumont, dans lequel il parle du travail qu’il n’a cessé de faire, sa vie durant, pour rapprocher la culture populaire, celle de son enfance, de la culture savante, qu’il pratiquait avec ferveur. Il y a de cela, me semble-t-il, chez Michel Tremblay, dans Les Belles-Soeurs comme dans Un objet de beauté, le heurt de deux cultures difficilement accordées. C’est à se demander si ce conflit n’est pas une des causes fondamentales de la difficulté que nous avons, Québécois, à nous exprimer complètement. Mais les choses, chez Tremblay, se passent de façon moins ordonnée que chez Fernand Dumont; il est, lui, écrivain, brasseur de mots, non philosophe. Et son monde, à lui, est d’une tristesse infinie. Privilège d’artiste.Si, par ailleurs, vous sentez le besoin de méditer un peu sur l’écriture, la lecture, le livre, vous serez peut-être bien avisé de le faire en compagnie de Suzanne Jacob, dont le bel essai intitulé La Bulle d’encre remportait il y a quelques mois le Prix de la revue Études françaises, à l’Université de Montréal. C’est tout à fait un livre de Suzanne Jacob: d’une pensée exigeante, voire têtue, délicieusement compliquée à l’occasion, usant de tous les moyens, fiction aussi bien que réflexion, pour faire passer des convictions profondément senties. Elle plaide passionnément pour l’autre, pour l’autrement – contre ce qu’elle appelle le «vécu», le «terminé» -, pour ce qui permet d’échapper à la «fiction dominante». C’est dire qu’il y a de la polémique dans l’air, de la protestation. Mais l’ouvrage est porté, avant tout, par la passion de créer, d’inventer. En guise de conclusion, Suzanne Jacob nous communique son admiration pour deux grands livres: le Monsieur Melville de Victor-Lévy Beaulieu (oui, c’est un grand livre) et La Mort de Virgile de Hermann Broch.Un objet de beauté, par Michel Tremblay, Leméac/Actes Sud, 340 pages, 29,95$.La Bulle d’encre, par Suzanne Jacob, PUM/Boréal, 130 pages, 19,95$.UN OBJET DE BEAUTÉAujourd’hui, tout le monde a déménagé. Tout le monde. La famille au grand complet. Et plus rien ne ressemble plus à rien. Il a vu sa grand-mère Victoire mourir, il a même cru voir son âme s’envoler au ciel, sa mère est de plus en plus songeuse, renfermée et vindicative en même temps, sa soeur passe ses journées dans un bain trop chaud malgré les recommandations du médecin qui prétend qu’elle se fait bouillir comme un homard et que ça l’affaiblit dangereusement, ses cousins ne lui parlent presque plus parce qu’ils ont peur de lui – c’est du moins ce qu’il ressent en leur présence, parce que jamais ils ne la sollicitent -, son oncle Édouard, le frère cadet de sa mère, continue à se prétendre duchesse dans un monde où chacun peut devenir ce qu’il veut, et son oncle Gabriel boit parce que… Parce que sa tante Nana va mourir. Michel Tremblay