Par delà le deuil, la victoire ?

À la mort de l’étalon avec lequel Éric Lamaze a gagné la médaille d’or aux Jeux de Pékin, de nombreux amateurs ont craint que le cavalier ne retrouve jamais une monture à sa mesure. L’écrivaine et écuyère Marie Hélène Poitras raconte le retour en selle d’un champion.

Photo : Daniel Munoz/Reuters

Je rentrais à Montréal par le pont Champlain lorsque j’ai appris la mort de Hickstead par un bulletin d’informations à la radio.

Encore aujourd’hui, je ne peux me résoudre à regarder les images des derniers instants de vie du cheval gagneur d’Éric Lamaze, foudroyé par une rupture de l’aorte au bout d’un parcours éclatant à Vérone, en Italie. J’en suis incapable. J’aime voir les chevaux debout, fiers et solides sur leurs quatre sabots, les naseaux frémissants, prêts à s’élancer. Une idée m’obsède : avant de s’effondrer, Hickstead a donné quelques secondes à son cavalier pour qu’il puisse mettre pied à terre, évitant ainsi de tomber sur lui.

Entre l’homme et le cheval, il y avait plus qu’un partenariat sportif. On ne gagne pas une médaille d’or en individuel et une d’argent en équipe à des Jeux olympiques sans qu’un lien très fort unisse le cavalier et la bête.

À l’annonce de la mort de Hickstead, je me suis demandé si Éric Lamaze, cet enfant prodige du sport équestre canadien, aurait assez de temps pour trouver une nouvelle monture en vue des Jeux de Londres, neuf mois plus tard. Et s’il reviendrait même un jour à la compétition. Comment remplacer Hickstead, ce cheval au cœur immense, qui a tout donné au ténébreux Lamaze ?

Le cavalier de 44 ans, Mont­réalais d’origine établi en Belgique depuis quelques années, sera bel et bien en selle à Londres. Il montera probablement Derly Chin de Muze, une jument Warm­blood de neuf ans, à la robe couleur caramel brûlé. « J’ai le choix entre un cheval relativement expérimenté que je connais moins, Verdi, un hongre [cheval castré] gris de neuf ans, et Derly Chin, encore un peu verte, mais que je monte depuis un moment déjà », a dit le cavalier lors d’une conférence de presse très courue à Calgary, en juin, dans le cadre des réputées épreuves de saut d’obstacles de Spruce Meadows.

« Je ne suis pas exactement en position de défendre mon titre de médaillé d’or, a-t-il ajouté. Mes chevaux sont jeunes et plus ou moins expérimentés… Mais je crois en eux. Et je suis dans ce milieu depuis assez long­temps pour savoir que les miracles arrivent. »

Le Canada sera représenté par quatre cavaliers et quatre chevaux à Londres, plus un duo remplaçant. Outre Lamaze, il y aura Ian Millar (65 ans), qui en sera à ses 10es Jeux et montera Star Power. Yann Candele (41 ans), monté sur Carlotta Singular La Magnifica, Tiffany Foster (28 ans), sur Victor, et Jill Henselwood (49 ans), sur George, étaient pressentis pour compléter l’équipe olympique de saut d’obstacles au moment de mettre sous presse.

Les sports équestres cons­tituent la seule discipline olym­pique où hommes, femmes, juments, hongres et étalons sont en compétition dans un même manège. Le cheval accomplit environ 75 % du travail ; le reste du mérite revient au cavalier. Il y a bien sûr des chevaux d’exception, mais qu’en est-il des hommes et des femmes qui les montent ?

Ian Millar, qui fut intronisé au Temple de la renommée des sports du Canada en 1996 avec Big Ben, son hongre alezan de sang belge, fait remarquer que les meilleurs cavaliers au monde ne sont pas dans la vingtaine. « Plutôt dans la trentaine ou même la quarantaine ! » dit-il depuis son centre d’entraînement équestre, la Millar Brooke Farm, à Perth, en Ontario. Bien monter à cheval est un art qui s’apprend avec le temps et l’expérience. Demander souvent, se contenter de peu, récompenser beaucoup est la clé avec les chevaux.

« Il y a deux manières d’abor­der le cheval, explique Ian Millar. Soit vous commencez par vous en faire un ami, puis vous l’entraînez et il aura envie de gagner pour vous faire plaisir. Soit vous l’entraînez, simplement, puis avec le temps un lien s’établit, se développe, et le cheval devient votre ami.» Peu importe la manière, poursuit-il, « les cava­liers d’exception ont tous cette capacité de faire en sorte que le cheval ait envie de leur offrir le cadeau de la victoire ».

Dans le monde équestre, on dit des grands cavaliers « qu’ils montent par sentiment », raconte Roger Deslauriers, directeur général du site olympique de Bromont et père de Mario Deslauriers, un autre grand nom de la discipline (qui concourt désormais aux États-Unis). Ils « sentent » leur bête, ajoute-t-il. « À la fraction de seconde où le cheval fait une erreur, le cavalier la corrige. Ça, tu l’as ou tu l’as pas. C’est inné. Ce sont des gens qui font corps avec l’animal. »

Éric Lamaze aurait pu décider d’arrêter après la mort de Hickstead, rappelle Roger Deslauriers. Car un tel cheval, « tu en rencontres un dans une vie si tu es chanceux ».

Comment se remet-on de la mort d’un animal aussi remarquable que Hickstead ? « J’ai pensé tout arrêter, mais avec l’aide de grands amis et investisseurs, j’ai trouvé de nouveaux chevaux et remis le pied à l’étrier », a dit Lamaze en juin. Temps d’arrêt, puis l’athlète ajoute : « Le seul truc que je connaisse pour continuer, c’est de me rappeler les moments forts vécus en compagnie de Hickstead. » Partout où il passe, les gens lui parlent de son cheval. « Ce n’est pas un sujet tabou. Parler de Hickstead et de son talent immense, c’est comme l’avoir encore un peu avec moi. Ça me permet de continuer avec le sourire, non pas la larme à l’œil. »

Deux cavaliers avant lui avaient refusé de travailler avec ce demi-sang hollandais à la robe baie. Tempérament bouillonnant, pas très grand, mais vif, compétitif et conqué­rant… Beaucoup ont dressé des parallèles entre le cavalier et sa monture. « Ce cheval n’avait pas une technique extra­ordinaire, mais il donnait tout, dit Roger Deslauriers. Et c’est pour ça qu’il gagnait. » Au début, rappelle-t-il, « Hickstead n’était pas très « smatte ». Mais Éric a persévéré », poursuit celui qui fut aussi l’un des premiers entraîneurs de Lamaze lorsque ce dernier était un jeune adolescent.


Pour les Jeux de Londres, Lamaze aura le choix de monter Derly Chin de Muse (ci-dessous) ou Verdi (en bas).

Photo : Todd Korol/Reuters

Photo : Alterphotos/Arnedo/Newscom

Lamaze a connu un parcours cahoteux : enfance difficile, parents toxicomanes, décrocheur à 15 ans, déclaré positif à la cocaïne à quelques reprises… Le cas du cavalier qui revient de loin et qui a su trouver, la main posée sur l’encolure du plus noble animal, une forme de rédemption.

À Londres, l’athlète – qu’un groupe d’admiratrices, les « Lamazing Ladies », appellent dans leur site Facebook leur « beau cavalier » – aura les caméras braquées sur lui. Mais les téléspectateurs québécois seront-ils au rendez-vous ? Les épreuves équestres n’attirent guère les foules au Québec. Le public ontarien et albertain en est plus friand. « Comme cavaliers, on doit travailler à faire connaître notre sport », dit Ian Millar.

Le public s’intéresserait peut-être davantage aux sports équestres s’il savait ce qui se cache derrière le visage impassible des cavaliers. « La position du cavalier est primordiale, précise Roger Deslauriers. Tout est une question d’équilibre et de bon maintien, sinon le cheval reçoit de fausses demandes. » Ce qu’on lit sur le visage du cavalier et qui lui donne cet air d’être au-dessus de ses affaires, « c’est de la concentration ».

Et de la concentration, il en faut. On doit bannir l’hésitation et la peur quand on monte un animal si puissant dans un contexte aussi compétitif. « On ne peut se permettre d’être distrait ni nerveux, dit Ian Millar. Ça insécuriserait le cheval et mettrait trop de pression sur lui. Le cavalier incarne la force stabilisatrice. Ce que vous lisez sur nos visages, c’est la conscience suraiguë du cheval que nous montons. »

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L’achat d’un cheval « olympique » coûte dans les sept chiffres. C’est avec son commanditaire Ashland Stables, centre équestre américain, et l’écurie Torrey Pines Stable, située à Schomberg (Ontario), qu’Éric Lamaze a acquis Derly Chin de Muze.