Parapluies

Extrait du roman Parapluies, par Christine Eddie, avec l’aimable autorisation des éditions Alto.

Extrait du roman Parapluies, par Christine Eddie

BELLA CIAO

         Je m’imagine toujours que quelque chose de merveilleux va survenir, comme la fin de l’occupation israélienne et le retour de la morue dans l’Atlantique. Ou des nouvelles de Matteo. Pour la Palestine et la morue, il faut s’armer de patience compte tenu de l’effondrement du monde dans les journaux. Mais pour Matteo, j’ai empoigné l’espoir avec la vigueur d’une carmélite et j’ai tenu bon, même si rien ne s’est annoncé à part la pluie. Il a plu durant trente-quatre jours d’affilée. Trente-quatre jours de brouillasse, sans soleil. C’est à peine si je m’en suis rendu compte, trop occupée à guetter le téléphone, un courriel, les bruits dans l’escalier. Rien. Silence radio. Matteo s’était défilé pendant que je dormais et, trente-quatre jours d’affilée, je suis tombée d’un centième étage en agitant les bras.

         La plupart du temps, je me réfugiais chez moi où il se passait des choses terribles, comme la guerre au Darfour et des glissements de terrain en Chine et le Groenland qui fond un peu plus chaque semaine. Pour tenir le coup, je m’astreignais à des activités qui ne m’avaient jamais intéressée auparavant. Enlever les marques de doigts sur le chrome du robinet, border d’abord le pied du lit avant de faire les coins, tout ça. Je pouvais ainsi détourner mon esprit vers des sujets plus fondamentaux que les déserteurs de domiciles conjugaux. La moitié des primates est menacée d’extinction. L’autre moitié vit sans eau potable. Le fait de ne me reconnaître ni tout à fait dans un camp, ni tout à fait dans l’autre me consolait. Un peu.

         Je vidais consciencieusement le lave-vaisselle, une fourchette à la fois, quand le lecteur de nouvelles m’a cassé les bras. Une Somalienne de treize ans qui avait dénoncé son viol à la milice s’était fait lapider à mort par cinquante hommes devant un millier de spectateurs. C’est un camion qui avait transporté les pierres jusqu’au stade. On les enterre jusqu’au cou avant de les frapper. Sur le coup, je n’ai rien su d’autre parce qu’ils ont enchaîné avec les nouvelles du sport.

         Elle s’appelait Aisha.

         Le lendemain, un entrefilet dans le journal m’a achevée. Il m’apprenait que le code pénal qui régit une lapidation demande que les pierres ne soient pas trop grosses, afin de garantir une mort lente et douloureuse. À partir de ce moment, Aisha m’a suivie partout. Son corps secoué de tremblements sous la terre lourde. Son cœur pulsant trop fort. Les mouvements hystériques de la foule. Le premier filet de sang, au bord des lèvres. Sous l’œil. Dans le cuir chevelu. Les cailloux lancés un à un, avec la force froide de la haine. Un camion entier de haine.

         J’ai révisé de fond en comble ma définition du malheur. Pendant que la Somalie se qualifiait au record mondial de la barbarie, je mesurais ma chance. Contrairement à celle d’Aisha, ma vie ne s’était jamais tout à fait décousue, il y avait toujours eu un moment où le fil trouvait un nœud qui empêchait le tissu de se défaire complètement. Le vent soufflait dans le bon sens quand je suis née et mes parents en ont profité pour se faufiler dans la classe moyenne. Ils m’ont offert une jeunesse tranquille, loin des guerres et des dictatures qui brûlent le cerveau. Enfant, je regardais une partie de mes contemporains mourir à la télévision avec un ventre rond et des mouches qui leur frôlaient le visage. « Pense à l’Éthiopie », disait ma mère et je terminais mon assiette en pensant à l’Éthiopie, avant d’aller dormir sur mes deux oreilles. J’ai grandi à l’abri de tout, en ne manquant de rien, avec des drames d’enfant qui sentaient l’huile de foie de morue et les mitaines mouillées.

         Adulte, je serais peut-être devenue une vraie boute-en-train si mes deux parents n’avaient pas eu l’idée de mourir en même temps et de me laisser toute seule derrière. J’aurais pu ne jamais venir à bout de ce deuil. Pourtant, j’ai quand même fini par tomber sur Matteo, qui a un don naturel pour la résurrection. Alors le soir, dans mon lit désert, en attendant qu’il revienne, je me couchais avec deux oreillers collés dans le dos et je serrais Aisha dans mes bras. La petite fermait les yeux en priant, ou bien elle les ouvrait en hurlant. Nous dormions mal.

 

La suite dans le livre…

 

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