Parlons Louisiane

À l’occasion du Mardi gras, Jean-Benoît Nadeau revisite le français louisianais. Un parler qui retrouve de la vigueur et qui se déleste peu à peu du folklore qui lui a longtemps été associé.

Photo : Pixabay

J’ai toujours été ébloui par la poésie du parler louisianais, alors je profite du Mardi gras pour en faire un peu le tour. Il porte une espèce de génie particulier, très fort — qu’il faut célébrer malgré les risques évidents d’engloutissement par le raz-de-marée anglophone. Est-ce l’influence créole, indienne, acadienne, américaine ? Les quatre, ou autre chose encore ?

Mis à part le cas de Zachary Richard et de son arbre dans ses feuilles, j’ai entendu parler cadien pour la première fois à la radio. J’avais 16 ans et nous arrivions du Texas sur l’immense autoroute sur pilotis vers La Nouvelle-Orléans. Alors que quelqu’un changeait les postes sur le récepteur, j’ai soudain entendu un type à la radio qui annonçait en français qu’on « [vendait] de la vaisselle pour manger de dedans ». Nous faisions le tour des États-Unis depuis deux mois, c’était la première fois que j’entendais du français sur les ondes et je ne l’ai jamais oublié.

Bien des années plus tard, en reportage en Louisiane, je me suis intéressé tout spécialement à la langue et à la culture du pays. Le cinéaste Charles Larroque m’avait fasciné en me racontant que les Cadiens se saluent encore en se demandant : « Comment les haricots ? » Selon la situation, on répond que « les haricots sont salés » ou « pas salés » — par allusion au lard qu’on cuisait avec les haricots quand on en avait les moyens, ou pas. Autre variante : « Comment ça plume ? »,  par allusion au fait qu’on peut mettre ou non la poule au pot. Si ça plume joliment, c’est que ça va très bien, merci, et vous ?

Le parler cadien traditionnel est très lié au terroir local. Qu’il s’agisse d’expressions comme « Sérieux comme une poule après pondre » ou « Amarrer ses chiens avec des saucisses » (être riche, avec « amarrer » au sens d’attacher). Ici, un « capon » est un poltron (de « chapon », coq castré) et une « ratatouille » est une querelle entre conjoints. Cela fleure bon la fameuse cuisine cadienne avec son « maque choux » (une recette typique à base de maïs), son « tac tac » (le maïs soufflé), son boudin (porc, riz, oignons et piment mis en tripe) et son gombo (un ragoût, dont on dit qu’il existe autant de variétés qu’il y a de Cadiens).

De la table à la musique, il n’y a qu’un pas. Les haricots ont donné leur nom à l’un des principaux genres musicaux louisianais, le zydeco (mélange de blues et de rhythm and blues) : le mot est une déformation de « zarico ». Quant à la plus célèbre expression louisianaise, « Lâche pas la patate ! » (tiens bon), elle provient d’une coutume, la « danse de la patate », où les couples devaient tenir une patate entre leurs fronts. La coutume s’est perdue depuis deux générations, mais la fameuse chanson éponyme de Jimmy C. Newman a immortalisé l’expression.

Les Québécois ont plus de facilité que les Français avec le parler cadien. D’abord parce que l’oralité est forte au Québec, mais aussi parce que les parlers populaires cadien et canadien ont des racines communes. Comme dans bien des régions de France, toutefois, on prononce « tchin » pour « tiens », on s’« abrille » (se couvrir), on « débarre » la porte ; quand on est mouillé, on est « trempe », et on dit « astheure » pour « maintenant ».

Évidemment, américanité oblige, le parler cadien compte énormément de calques ou d’expressions traduites de l’anglais, comme « Laisser les bons temps rouler » (apprécier le moment présent) ou « padna » (de partner), qui signifie « compagnon », « compagne ». Le terme « cajun » est lui-même une translittération anglaise de « cadien ». À l’inverse, un des traits de l’anglais louisianais est la présence forte de mots français (davantage que pour l’anglais québécois), en particulier des verbes comme « to traîner », « to rôder », « to téter », « to fouiller », qui sont compris par tous, même dans leur conjugaison française. (Beau sujet de thèse : pourquoi le français québécois, qui est dominant au Québec, produit-il moins de gallicismes dans l’anglais québécois que le cadien pour l’anglais de Louisiane ?)

D’Acadiens à Cadiens

Ces particularismes reflètent une histoire hautement spéciale que les Québécois connaissent mal. Le français en Louisiane s’est appuyé sur trois groupes très distincts. D’abord, les premiers Français débarqués avant 1762, année de la vente de la Louisiane à l’Espagne. Le deuxième grand groupe, qui est arrivé vers 1800, était constitué de 10 000 planteurs blancs et des affranchis réfugiés après l’indépendance d’Haïti. Ces deux groupes se sont rapidement assimilés.

Le troisième grand groupe, moins nombreux, est venu vers 1780. Il s’agissait de réfugiés acadiens. Les Espagnols souhaitaient coloniser la rive droite du Mississippi avec des catholiques pour résister à l’invasion redoutée de colons anglo-protestants. Ces Acadiens se sont d’abord installés autour du bayou Lafourche, au sud-est de La Nouvelle-Orléans, avant de déplacer leur centre à l’ouest. Réfugiés derrière le gigantesque marais de la rivière Atchafalaya (tributaire du Mississippi), ils ont maintenu une culture florissante qui a assimilé pendant un siècle les éléments irlandais, alsaciens, indigènes et afro-américains, malgré l’érosion progressive de leurs droits linguistiques.

Cette histoire complexe fait que plusieurs termes locaux ont diverses significations. Par exemple, il y a deux siècles, « créole » désignait au départ une personne riche. De nos jours, selon la zone, ce terme peut vouloir dire un Cadien, un autochtone ou un Afro-Américain. « Cadien » tend aujourd’hui à désigner quelqu’un qui parle français, alors que « Cajun » fait plutôt référence à un Cadien assimilé.

La culture cadienne a connu un déclin marqué après 1920, résultant de l’exploitation du pétrole par les Texans, de l’ouverture d’une route à travers le marais, de la conscription pendant la Deuxième Guerre mondiale, de l’interdiction du français dans l’enseignement et de l’anglicisation du clergé. Puis, soudainement, en 1968, le gouvernement louisianais a renversé sa politique pour créer le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL, selon l’acronyme anglais), dont le rôle s’est élargi et qui gère aujourd’hui les affaires francophones de l’État. Pendant la même période, une génération de jeunes Louisianais comme Zachary Richard, Barry Jean Ancelet et Amanda LaFleur, pour ne citer qu’eux, se revendiquaient d’une langue que leurs parents avaient souvent refusé de leur transmettre et se la réappropriaient. 

Après le folklore

Toujours est-il qu’on assiste actuellement en Louisiane à une espèce de renouveau francophone. L’instruction par l’immersion française, introduite il y a 30 ans et qui touche présentement 5 300 élèves, donne des résultats. Fait inédit : on voit arriver des francophones très militants issus des cours de français de base de 30 minutes par jour. C’est le cas de Will McGrew, qui a récemment fondé Télé-Louisiane avec Drake LeBlanc et Brian Clary, mais aussi de Bennett Boyd Anderson III, qui vient de lancer la gazette Web Le Bourdon de la Louisiane avec Sydney-Angelle Dupléchin Boudreaux. Il faut d’ailleurs lire le manifeste du Bourdon pour se faire une idée de quel bois se chauffe cette jeune génération.

Dans ce renouveau, la vieille identité cadienne tend à se diluer en « francophonie louisianaise », un peu comme ce que l’on observe au Canada, où la jeunesse va se déclarer volontiers francophone plutôt que « franco-ontarienne », « franco-manitobaine » ou « fransaskoise ». Je précise qu’il s’agit d’une tendance et que c’est rarement d’une netteté absolue.

Ce second souffle a des effets intéressants sur la langue, car le français cadien n’est pas nécessairement celui des jeunes francisés par l’immersion ou les écoles. Ceux-ci se revendiquent d’une même histoire, où il me semble cependant que le folklore tient moins de place. On dit encore « chevrette » (crevette), « nonc’ » (oncle) ou « ti » (petit), mais il y a une tension certaine entre un français cadien assez normatif et le parler du terroir.

Toutefois, ce genre de tension intergénérationnelle est en soi un signe de santé, un peu comme au Québec. À Montréal, bien des jeunes n’utilisent plus des expressions qui étaient courantes il y a deux générations, quand ils les connaissent. Et personne ne pleure le vieux « r » roulé des chansons de Robert Charlebois, qui vieillit bien malgré tout. Il en sera de même du parler cadien, qui va forcément voir naître de nouveaux usages.

Les commentaires sont fermés.