Parodier le roman d’espionnage façon Echenoz

Le régime de Pyongyang risque d’être encore moins amusé par la publication du 16e roman de Jean Echenoz.

Kim Il-sung et Kim Jong-il: la Corée du Nord dans toute sa démesure. (Photo: Jack Sullivan/Alamy Stock Photo)
Kim Il-sung et Kim Jong-il: la Corée du Nord dans toute sa démesure. (Photo: Jack Sullivan/Alamy Stock Photo)

De la découverte des remèdes contre le sida, l’Ebola et le SRAS à l’invention de l’alcool qui prévient la gueule de bois, les annonces de la Corée du Nord ont le don de susciter l’incrédulité hilare du monde entier. Pas autant, cependant, que les multiples exploits de son leader suprême, Kim Jong-un, lequel aurait grimpé au sommet du mont Paektu (2 744 m) en souliers vernis…

Le régime de Pyongyang, qui s’est déjà offusqué d’être la cible d’une comédie hollywoodienne (L’interview qui tue !), risque d’être encore moins amusé par la publication du 16e roman de Jean Echenoz, qui se moque abondamment des failles et travers de la dynastie Kim. Les lecteurs, eux, ne peuvent que se réjouir de voir l’écrivain français renouer avec le roman d’espionnage, qu’il sait si bien parodier.

L’envoyée spéciale du titre est une ancienne chanteuse dont le grand succès tourne encore en Corée du Nord. La jolie Constance est enlevée par deux malfrats sentimentaux à la solde d’un incapable plein d’initiatives, lui-même commandité par un tueur impulsif qui reçoit ses ordres d’un agent des services secrets français plutôt débonnaire. Les ficelles de tous ces pantins fantaisistes et caricaturaux sont mani­pulées par un vieux général qui entend redorer son blason en utilisant Constance pour désta­biliser l’État communiste.

D’abord séquestrée dans une ferme de la Creuse jusqu’à ce qu’elle soit malléable, notre Mata Hari se retrouve bientôt à Pyongyang, où elle doit séduire un conseiller du gouvernement en matière de nucléaire. Jean Echenoz déploie tout son arsenal ironique pour tourner en ridicule les infra­structures défaillantes de la capitale, les privilèges réservés aux proches du pouvoir et le culte des leaders. Sous la plume exercée et affûtée de ce pro de la prose, même la traversée de la zone démilitarisée devient une partie de plaisir.

L’écrivain n’épargne pas non plus la misogynie du roman d’espionnage, l’insipidité des valeurs traditionnelles françaises, et encore moins les velléités diplomatiques des grandes puissances mondiales, qui « ont tout intérêt à maintenir la Corée du Nord sous sa forme actuelle, malgré leurs vociférations humanistes de pure forme ». Il ne nous laisse surtout pas oublier une chose : ce n’est pas parce qu’on rit des prétentions d’un gouvernement fantoche que Kim Jong-un est drôle pour autant.