Partout des complots

Parmi toutes les explications que les spécialistes ont trouvées à la prolifération des théories du complot, aucune ne mentionne leur attrait narratif. Ce sont pourtant de foutues bonnes histoires, que des auteurs comme Umberto Eco, Thomas Pynchon ou Dan Brown ont souvent tenté d’imiter – avec le succès que l’on sait.

Chronique de Martine Desjardins : Partout des complots
Photo : Fancy / Alamy

Parmi toutes les explications que les spécialistes ont trouvées à la prolifération des théories du complot, aucune ne mentionne leur attrait narratif. Ce sont pourtant de foutues bonnes histoires, que des auteurs comme Umberto Eco, Thomas Pynchon ou Dan Brown ont souvent tenté d’imiter – avec le succès que l’on sait.

L’obsession des conspirations doit beaucoup à la paranoïa engendrée par la guerre froide et par Richard Nixon. C’est justement de 1954 à 1974 que Stephen Carter situe son nouveau thriller, Un roman américain (en lire un extrait >>). Tout commence quand Eddie Wesley, écrivain noir bien en vue, trouve le cadavre d’un avocat dans un parc de Harlem. Peu après, sa sœur disparaît de Harvard et on la soupçonne d’avoir pris la tête d’un groupe radical clandestin.

Eddie découvre non seulement que ces deux incidents sont liés, mais qu’ils font partie d’un vaste complot pour avoir la mainmise sur la présidence des États-Unis, complot impliquant les élites blanches et afro-américaines favorables au Parti républicain. Et pour le déjouer, il doit décrypter non pas des codes, mais plutôt les grands événements politiques qui bouleversent le pays, depuis la guerre du Viêt Nam et les conflits raciaux jusqu’au scandale du Watergate. Comme toutes les théories du complot, l’intrigue dérape parfois, mais elle a l’immense mérite de faire s’affron­ter deux visions opposées de l’Amé­rique qui ne sont ni toute noire ni toute blanche.

La conspiration du silence qui règne dans Storyteller (en lire un extrait >>), de James Siegel, remonte elle aussi à 1954 – l’année où un barrage a cédé en Californie, emportant avec lui tout un village et ses 892 habitants. Quand deux de ces noyés refont surface, 50 ans plus tard, bien vivants, le journaliste Tom Valle se lance dans une enquête qui révèle certains liens de l’affaire avec les essais nucléaires de Los Alamos – et qui met sa vie en danger. Quelle atroce vérité les autorités cherchent-elles à étouffer??

Mais faut-il vraiment croire le narrateur?? En tant que journaliste, Tom Valle n’a aucune crédibilité, ayant été renvoyé d’un grand quotidien new-yorkais pour avoir fabriqué ses articles de toutes pièces. De plus, les éléments du complot qu’il veut éventer ressemblent étrangement à ses propres élucubrations. Est-il un menteur pathologique qui essaie de relancer sa carrière en faisant la une?? Souffre-t-il du délire de persécution?? En laissant planer le doute jusqu’à la fin, ce thriller haletant fait plus que nous mettre les nerfs en boule?: il finit par nous communiquer son intense paranoïa. S’agirait-il là d’un complot contre les lecteurs??

 


TOUS SEXES CONFONDUS

Quand leur bébé naît hermaphrodite, deux parents préfèrent se conformer à la séparation des sexes et en font un garçon. Mais ni la chirurgie, ni les hormones, ni l’éducation n’arrivent à réprimer la part féminine de l’enfant, qui lui inspire une fascination symbolique pour les ponts et qui, à l’adolescence, hurlera pour reprendre ses droits – et son prénom. Se déroulant sur les côtes brumeuses du Labrador, Annabel (en lire un extrait >>) brouille les frontières entre la norme et l’exception pour laisser courir la nature, dont Kathleen Winter nous exhorte à accepter la magnifique diversité. (Boréal, 472 p., 29,95 $)


L’ANNÉE DE TOUS LES DANGERS

La purge anticommuniste de 1965 est l’une des pages les plus meurtrières de l’histoire de l’Indonésie. Tash Aw, romancier d’origine malaisienne, nous présente ce chaos à travers le regard innocent d’un orphelin qui cherche son frère et son père adoptif au milieu des émeutes et des rafles, à Jakarta. Écrit avec une sensibilité brute, La carte du monde invisible est un de ces romans importants qui transcendent même leur sujet. (Robert Laffont, 448 p., 45,95 $)

 

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