Pas de vacances pour monsieur Mouawad

Cet été, le dramaturge québécois Wajdi Mouawad aurait pu se la couler douce dans le sud de la France, où il habite désormais. Il se retrouve au contraire dans le tourbillon des préparatifs du prestigieux Festival de théâtre d’Avignon, dont il n’est rien de moins qu’« artiste associé ».

Il travaille aux six coins de l’Hexagone, et le rattraper n’a pas été une mince affaire. Il avait été question de Nantes, dans l’ouest de la France, puis de Chambéry, dans l’est, mais c’est finalement à Toulouse, dans le sud, que j’ai réussi à voir Wajdi Mouawad. Le célèbre dramaturge québécois était assis au fond d’un café bondé et bruyant, devant un grand verre de bulles signées Perrier.

J’ai failli ne pas le reconnaître. La chaleur humide avait requinqué ses boucles noires. Son iPod lui donnait une allure certifiée jeune, plus jeune que ses 41 ans. Il portait même une chemise fleurie où s’entremêlaient pétales jaunâtres et rougeâtres. Je lui ai fait remarquer que c’était la première fois que je le voyais porter des couleurs aussi vives. Non sans ironie, j’ai hasardé un : « Y a quelque chose qui ne va pas ? » Le beau ténébreux a éclaté de rire. « Il fait beau. Il fait chaud. Je suis en vacances. » Pour compléter la réponse, j’ai osé : « Et la vie est belle. » Mouawad, un auteur qui n’a de cesse de décortiquer nos délires et nos détresses, a répondu à la provocation. « On ne va quand même pas aller jusque-là », a-t-il ajouté, toujours aussi souriant, cependant. Il a beau être habité par ce qu’il appelle un « étrange chagrin », Mouawad avait l’air heureux.

Il est vrai que, depuis quelques années, la vie lui sourit. Au Canada, il dirige le Théâtre français du Centre national des Arts, à Ottawa. En France, il est l’un des auteurs contemporains les plus en vue : au cours de la dernière année, le public parisien a pu voir cinq de ses pièces ! En tant qu’« artiste associé » du Festival d’Avignon – poste prestigieux confié uniquement à des artistes de réputation internationale -, il influera sur la direction artistique de l’une des plus grandes fêtes du théâtre au monde (du 7 au 29 juillet).

Il a fait équipe avec les deux codirecteurs du Festival (Vincent Baudriller et Hortense Archambault), qu’il a initiés à sa méthode de travail si particulière. Car Mouawad enchaîne les idées et les répliques en enchaînant les pas. En clair, il marche. Et il a littéralement fait marcher les deux directeurs dans les villes qui comptent pour lui. À Montréal, à Beyrouth et dans plusieurs villes françaises. Il résume : « On a beaucoup marché [lire : beaucoup réfléchi]. On a passé des nuits blanches ensemble [lire : beaucoup discuté]. » Maintenant qu’il est en vacances, il dort quatre heures par nuit, une de plus qu’en temps normal.

Mouawad a quitté Montréal il y a trois ans pour s’installer, avec ses livres, à Toulouse, où il profite de son anonymat. Sa renommée dépasse pourtant les frontières de la France. Ses livres ont été traduits en 18 langues, y compris le japonais. La traduction allemande de sa pièce Incendies – la saga de deux jumeaux qui retournent dans le pays de leur mère, qui vient de mourir – connaît un succès incontestable en Allemagne et en Autriche : elle a été montée 22 fois dans autant de villes. « Ils la montent, ils la montent, ils la montent ! » constate Mouawad, qui s’explique mal cet engouement, d’autant plus que le public germanophone serait, dit-on, peu sensible au style qui est le sien et qu’il décrit lui-même comme « baroque, un peu lyrique ».

C’est peu dire. Sa langue est même de plus en plus foisonnante. Elle porte encore la trace des chansons arabes qu’il a fredonnées, enfant, au Liban, des poèmes qu’il a dévorés, adolescent, sur les chemins de l’exil, d’abord en France, puis au Québec. Son style a récemment pris une tournure plus poétique, notamment dans Le Soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face, une pièce inspirée (encore plus que les autres) par le théâtre grec. En France, où elle a été créée la saison dernière, cette pièce a divisé la critique. L’hebdomadaire Le Point a aimé : « Le texte de l’auteur prodige libano-québécois est superbe, comme toujours. » Le journal en ligne Les Trois Coups, consacré au « spectacle vivant », a peu goûté : « On dirait qu’il a pondu ce truc sur un coin de table entre deux avions. »

Mouawad et moi sortons du café, trop bruyant pour qu’on y enregistre une interview, et nous retrouvons sur la place Saint-Georges. Je note qu’il s’agit du saint patron de Beyrouth, personnage de légende probablement aussi fictif que le dragon qu’il a terrassé. Mouawad relève qu’à Toulouse, c’est sur cette jolie place qu’ont eu lieu les exécutions publiques (jusqu’au 18e siècle). Nous revoilà sur le terrain de son théâtre, qui explore la face cachée des choses et demande des comptes au passé.

La nouvelle pièce de Mouawad, Ciels, dont la première aura lieu le 18 juillet à Avignon, ne s’attaquera pas, toutefois, à ce dragon-là. Bien qu’il s’agisse de la dernière d’une tétralogie, un ensemble de quatre pièces appelé Le sang des promesses, elle se démarquera des grandes œuvres épiques que sont Littoral, Incendies et Forêts. Elle n’évoquera pas les temps jadis, ne donnera la parole à aucun mort. Chacun des cinq acteurs ne tiendra qu’un seul rôle (alors que les comédiens de Mouawad interprètent souvent une flopée de personnages). Même les spectateurs auront droit à quelques surprises, puisqu’ils seront, cette fois-ci, intégrés au décor.

Ciels sera aussi une pièce plus courte – elle ne durera que deux heures et demie, alors que Mouawad n’a pas hésité dans le passé à faire des spectacles de quatre heures. Ses détracteurs lui reprochent son côté verbeux, parfois obscur. Il est vrai qu’il faut s’accrocher lorsque Mouawad s’aventure sur le terrain des idées, de la « politique de la douleur humaine » (un concept qui emprunte à la « solidarité des ébranlés » du philosophe tchèque Jan Patocka). Il faut être attentif lorsqu’il explique qu’il se méfie du prêt-à-penser à une époque – la nôtre – qui souffrirait de l’absence d’idées, d’un vide qui susciterait angoisses et dépressions. Cette vacance de la pensée, Mouawad cherche à la combler à sa façon, y compris sur scène.

Il parle de Ciels comme d’une ode au présent, qu’il préfère aux avenirs radieux promis par les marchands d’illusions. Mouawad ne prononce d’ailleurs jamais le mot « avenir » ; il dit plutôt « présent futur ». Cela donne à son langage un côté ampoulé, sauf que de cette ampoule jaillit une belle lumière. Par exemple : « On peut avoir des moyens, qui sont souvent louables – l’amour, l’amitié, le pardon, l’attention, l’écoute, la mémoire -, mais lorsqu’on les érige en fins, en dogmes, on hypothèque les présents futurs. » Autre exemple (sur sa crainte des idéologies) : « Toute idée, même l’amour, qu’on pourrait mettre au-dessus des autres, peut, dans un contexte particulier, détruire. » Ou encore (sur l’importance de réinventer nos valeurs) : « Il en va de notre humanité comme de nos amours, il faut constamment les renouveler. On ne peut pas dire une fois pour toutes à la personne avec qui on vit : « Je t’aime ! Voilà, c’est réglé ! » »

Sur l’humanité, Mouawad en connaît un rayon, y compris sur ses ratés. Enfant, il a été témoin à Beyrouth, au début de la guerre du Liban, en 1975, de l’incendie d’un autobus rempli de réfugiés palestiniens, un crime qui revient dans son œuvre comme un leitmotiv. Pas étonnant qu’il ait écrit que l’enfance est « comme un couteau planté dans la gorge ». Qu’il tente, à l’évidence, de recracher. Pas toujours facile quand on a grandi à Deir el-Kamar (« le couvent de la lune »), son village natal, dans les années 1970. Lorsque Mouawad a proposé à Robert Lepage un « jeu enfantin », une discussion par courriel sur le thème « J’ai 11 ans », il a raconté qu’il s’était un jour amusé, avec des garçons de son âge, à démonter et à nettoyer une kalachnikov… (Les tigres de Wajdi Mouawad, Le Grand T, 2009).

Pour Lepage, qui compte parmi ses admirateurs, Mouawad est un « vrai écrivain ». Dont le vrai sujet serait ses fantômes. Ce n’est peut-être pas un hasard si les prénoms de tant de personnages masculins dans l’œuvre de Wajdi Mouawad commencent par la lettre « W ». Robert Lepage a « adoré » Seuls, pièce de Mouawad où il est abondamment question de… Lepage. Le « chef de gang » d’Ex Machina (voir L’actualité, 15 mai 2009) ne se considère pas, pour sa part, comme un « vrai écrivain », mais plutôt comme un adepte de l’« écriture scénique ». Mouawad ne partage pas son avis : « Au théâtre, le spectateur est devant un spectacle, pas devant un texte. Dans les spectacles de Robert, la matière textuelle n’a pas la même importance que dans les miens. Cela ne veut pas dire que ce n’est pas un auteur. Quand tu regardes comment il écrit avec des images ! Si cela n’est pas un auteur, je ne sais pas ce que c’est ! »

Mouawad m’accompagne à l’arrêt du car qui me ramènera à l’aéroport. Nous faisons quelques pas dans Toulouse, que les Français surnomment la « Ville rose ». Ses briques rougeâtres, dit Mouawad, lui rappellent Montréal. Il avoue toutefois qu’il ne s’est jamais senti totalement québécois, lui, l’immigrant qui s’est si souvent fait demander s’il se sentait davantage québécois, français ou libanais. « Pourtant, j’étais totalement accepté et reconnu en tant qu’artiste au Québec », insiste-t-il. S’il se dit québécois, c’est « par solidarité, par amitié pour les Québécois, parce [qu’il] aime le Québec ». En France, on ne lui a guère laissé le choix. « Les gens ne me posent pas la question. La réponse, on me l’impose : on me dit que je suis libano-québécois. Les Français ont fait de moi un Québécois. »

Nous avons tous, dit-il dans la langue qui est la sienne, des « non-advenus ». Certains n’auront jamais d’enfants, par exemple. Lui, explique-t-il, ne pourra jamais dire : « Ici, c’est chez moi. » Il préfère formuler la question autrement : « Où est-ce que je me sens le mieux ? » « À ça, s’exclame-t-il, je peux répondre ! » Et sa réponse fuse : « Au soleil, dans un endroit où la mer n’est pas très loin. Je suis à l’aise au soleil, dans la chaleur… » Mouawad est sûrement plus québécois qu’il ne le pense.

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