Peaux de chagrin

Peaux de chagrin, par Diane Vincent, publié avec l’aimable autorisation des Éditions Tryptique.

Je n’avais pas vu Sandro depuis au moins un an, peut- être trois, et le voir dans cet état me chavirait. Il était là, magnifi que, abandonné entre mes mains. Quand je dis qu’il était entre mes mains, ce n’est pas une image. Sandro était étendu sur ma table de massage et reposait, confi ant, pendant que je faisais mon travail. Et du travail, il y en avait ! Les nerfs tendus, des cailloux plein les muscles, mais ce n’était pas le pire…

Son corps avait la même puissance qu’autrefois et sa peau n’avait rien perdu de son lustre, malgré la soixantaine annoncée. Mais quelqu’un avait joué méchamment sur son dos, saccageant l’œuvre. Ce que j’avais pris pour une simple peine d’amour quelques minutes plus tôt prenait des allures de vengeance ou d’ultimatum. Était-il venu voir l’amie de toujours, la guérisseuse patentée ou la consultante occasionnelle en matière épidermique pour la police de Montréal ? Ou les trois ?

– Mais qu’est-ce qu’on t’a fait ? Qu’attends-tu de moi ?

ai-je demandé en silence.

J’avais tellement de questions, mais tellement peur des réponses !  

J’ai traité Sandro pendant plus d’une heure, en commençant par des manœuvres apaisantes pour prendre un ascendant sur ses démons. Puis, du bout des doigts, j’ai massé les cicatrices avec de l’hélycrise pour en atténuer les enflures, usé d’une pommade de gingembre et d’huile de sésame pour désinfecter les plaies et appliqué des pierres chaudes pour dénouer le tout. Selon mon évaluation, les cicatrices remontaient à une quinzaine de jours. Les plaies étaient suturées mais encore très rouges, et il y avait çà et là des foyers d’infection. Les traits, comme de profondes griffures, avaient été faits avec un outil tranchant à plusieurs griffes, comme une fourchette aux pointes acérées, et faisaient des encoches par endroits, comme si la main, appuyée trop fortement dans la chair, s’était embourbée. Cela n’avait rien à voir avec la technique utilisée pour faire des scarifi cations propres (pour autant que ça puisse l’être) ; c’était des traits prononcés en va-et-vient comme pour biffer le dessin original. Et puis, il y avait cette masse encore plus ravagée, peut-être une brûlure, sur l’omoplate droite. Celui qui avait fait ça savait ce qu’il faisait. Celui ou celle d’ailleurs : une femme aurait pu faire ce gâchis, pour peu que mon colosse ait été réduit à l’impuissance auparavant. Chose certaine, cela avait été fait sans le consentement de Sandro.

Je laissai mon ami endormi et allai me coucher ; ce qu’il restait de nuit porterait conseil. J’avais besoin de retrouver Alejandro « Sandro » Xochitl dans les méandres de mes souvenirs pour me rasséréner et tenter d’y voir clair.  

Comment oublier notre première rencontre ? Du haut de mes vingt-deux ans, j’avais intégré un groupe de botanistes qui travaillaient sur les propriétés antiseptiques d’une argile rouge à Samoa, et quand j’arrivai au campement, à la fin d’une journée dans la jungle, un collègue me dit qu’on avait un visiteur, un jeune hippy latino défoncé aux noix de bétel qui avait au hasard choisi ma tente pour s’effondrer. Furieuse et curieuse, j’entrai dans la tente, prête à expulser l’intrus manu militari. L’histoire fut tout autre. Sandro était étendu sur mon sac de couchage dans un état comateux et, à la vue de ses pieds et de ses jambes, je compris qu’il avait été assailli par une variété vorace de fourmis blanches. Le temps était venu de tester l’effi cacité de l’argile. J’en fi s une pommade avec quelques gouttes d’eucalyptus dans une huile de coco et l’appliquai sur ses plaies. Dieu qu’il était beau ! Alors, poussant mon zèle un peu plus loin, je m’affairai à nettoyer son corps crasseux avec une eau d’hibiscus et le massai longuement. Il ne revint à la vie que tard dans la soirée, un peu paumé mais déjà charmeur.

– Je ne savais pas que ce Club Med offrait un tel service aux chambres !

– Seulement aux clients qui ont d’abord brandi leur American Express Gold, répondis-je.

– J’avoue que j’en ai profi té un peu. Cela fait déjà un moment que j’ai émergé.

– Alors je suis démasquée. Vous savez que j’ai abusé sauvagement de votre pauvre corps sans défense !

– Pas si sauvagement que ça ! J’aurais pu en supporter davantage.

Je lui proposai de l’eau fraîche et lui racontai comment j’avais pansé ses blessures. Il m’en remercia, coquin. Puis, il me raconta tout, de sa naissance à ce jour. Nous avons parlé pendant des heures de nos passions et de ses excès, et au matin nos routes se superposaient.  

Sandro était fasciné par les décorations corporelles, et je me spécialisais dans les manipulations et les potions curatives ou bienfaisantes. Notre passion pour la peau nous réunissait, à des phases différentes, celle de l’exultation et souvent de la douleur pour lui et celle de l’apaisement pour moi. Nous nous faisions confi ance. Il savait que, tant que j’étais dans les parages, il pouvait tester les drogues et les décoctions, les incisions et les initiations ; je le remettrais sur pied. Je savais qu’avec lui à mes côtés personne n’oserait malmener cette Nord-Américaine trop curieuse.

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