Cirque du Soleil : percer le mystère des oh ! et des ah !

Notre journaliste a servi de cobaye dans une expérience menée pour le Cirque du Soleil visant à comprendre ce qui se passe dans la tête de ses spectateurs. Les résultats de ces recherches montrent que l’émerveillement a des effets plus profonds qu’on le pense !

Photo : Cirque du Soleil

J’ai l’impression qu’on me visse quelque chose dans la tête. Je viens d’enfiler un drôle de casque de bain qui me semble rescapé des années 1940, sur lequel sont fixées des lumières style Lite-Brite. Pour qualifier ma coiffe, j’hésite entre Esther Williams dans Le bal des sirènes et Sylvie Fréchette dans sa piscine olympique.

Jared, jeune assistant de recherche, fixe une électrode après l’autre sur mon cuir chevelu, entourant chacune d’une gelée saline pour qu’elle y adhère. « On vous recommande d’applaudir le moins possible pour ne pas faire bouger le casque », dit-il.

Ah, juste ça !

En cette chaude soirée d’avril à Las Vegas, je suis au Bellagio, pastiche d’un opéra vénitien du XIVe siècle, pour assister à la 9 371e représentation du spectacle Ô, du Cirque du Soleil. Et j’ai accepté de me prêter à une expérience.

Même 20 ans après sa création, Ô demeure l’un des plus impressionnants spectacles du Cirque. Deux fois par soir, jusqu’à 1 800 personnes assistent aux prouesses des artistes. Mais ce soir est différent des autres. Chaque fois que moi ou les autres spectateurs équipés de l’électroencéphalographe pousserons un oh ! ou un ah !, l’appareil enregistrera les pulsions électriques de notre cerveau. Le Cirque du Soleil veut entrer dans la tête de ses spectateurs pour comprendre ce qu’ils ressentent.

Depuis les débuts du Cirque, il y a 35 ans, c’est en se fiant à leur instinct, à coups d’essais et d’erreurs, que les saltimbanques créent la magie. La méthode a fait ses preuves, mais elle n’est pas infaillible, comme en témoignent les échecs des productions présentées à Macao, New York et Tokyo au début de la décennie.

(Photo : Cirque du Soleil)

« Lorsqu’on demande à nos spectateurs de décrire ce qu’ils ont ressenti, ils ont tendance à s’exclamer : Wow ! Incroyable ! Oh my God ! » explique Kristina Heney, vice-présidente principale au marketing du Cirque du Soleil. « Ou encore ils décrivent les ingrédients : les acrobaties, les costumes, la musique. Si on peut mieux définir l’effet ressenti, le contextualiser et le mettre en mots, ça nous aidera à comprendre comment créer. Et comment mieux approcher notre public, surtout quand on explore de nouveaux marchés. » Le Cirque, propriété depuis 2015 de deux fonds d’investissement, l’américain TPG Capital et le chinois Fosun, tente de conquérir les marchés émergents, comme l’Inde, où le spectacle Bazzar, d’une ampleur plus modeste, s’est installé en novembre.

Dans quelques instants, des plongeurs de calibre olympique s’élanceront d’une plateforme d’une vingtaine de mètres, deux fois la tour olympique, pour plonger dans un immense bassin de huit mètres de profondeur, sur la musique d’un grand orchestre. Pas exactement le genre de performance qui laisse stoïque.

Les tableaux grandioses se succèdent, les athlètes virevoltent sur une grande barque volante. Des clowns se chamaillent sur une maison à la dérive. Puis, un homme devient une torche humaine pendant d’interminables minutes, avant qu’un majestueux numéro de balançoire russe nous rive sur nos sièges.

On connaissait auparavant six émotions : joie, tristesse, colère, dégoût, peur, surprise. Des études publiées en 2017 par l’Université de Californie à Berkeley en ont plutôt recensé… 27.

La foule est captivée. Moi aussi. Et j’applaudis, malgré l’interdit. Contrairement aux données des autres cobayes qui se prêtent à l’expérience, les miennes ne serviront pas pour l’étude. Les journalistes, on le sait, ont une capacité d’émerveillement limitée. Tout au long du spectacle, je dois répondre à des questions qui apparaissent sur une tablette, ce qui devient presque agaçant : quel est mon degré d’émerveillement ? Est-ce que je me suis senti petit ? Dépassé ?

Surtout, ai-je ressenti le « awe » ?

Voilà une traduction complexe. Quand le président des États-Unis George W. Bush a lancé le bombardement de l’Irak, en 2003, l’opération s’appelait Shock and Awe (choc et stupeur), ce qui conférait au terme une connotation négative. Mais au contraire, le awe — comme dans awesome (génial, fantastique) — est une sorte de révélation. Des dictionnaires le traduisent par « admiration », mais ce n’est pas exactement ça. La « crainte révérencielle » ou l’« effroi mêlé de respect », comme le suggère Google ? Sans doute.

Vous vous souvenez d’un moment où vous avez vacillé, tellement ce que vous voyiez était inimaginable ou à couper le souffle ? Pour moi, c’était devant le Grand Canyon, béat comme un bébé qui découvre le monde. Pour d’autres, c’était devant leur nouveau-né, soufflés par le mélange de force et de fragilité. Ce moment, c’est le awe — qu’on traduira par l’émerveillement.

« C’est un état de surprise intense, qui génère un désir de comprendre, mais qui sort de notre schème habituel de pensée, et qui peut entraîner des changements de comportement », résume le neuroscientifique Beau Lotto, qui mène l’expérience sur les spectateurs de Ô. « C’est quand ce qu’on voit nous soulève et nous fait à la fois sentir très petit et très connecté au monde. »

* * *

Beau Lotto dirige le Lab of Misfits (laboratoire des marginaux), à New York, un studio de recherche privé qui réalise des expériences interactives alliant art et science. Avec ses chemises fleuries, ses cheveux mi-longs et sa barbe de trois jours, le chercheur originaire de Seattle, qui a enseigné les neurosciences au University College de Londres, a davantage l’allure d’un jongleur hippie que celle d’un neuroscientifique.

Les perceptions, c’est le dada du chercheur, qui a aussi fondé Ripple, une jeune pousse techno qui crée des applications en réalité augmentée. « Mon but, c’est de tenter de comprendre comment le cerveau fonctionne, à quelle logique il obéit. Ce que nous voyons quand nous ouvrons les yeux et comment nous le voyons. »

La science de l’émotif a beaucoup évolué dans les dernières années. On connaissait auparavant six émotions : joie, tristesse, colère, dégoût, peur, surprise. Des études publiées en 2017 par l’Université de Californie à Berkeley en ont plutôt recensé… 27.

Le awe est l’une des plus puissantes d’entre elles. L’émerveillement aurait plus d’influence que d’autres émotions sur le cerveau, et à plus long terme. La recherche compare son effet à la prise de psychotropes.

L’émotion générée par l’univers circassien est si forte qu’elle peut nous détourner du flot de pensées quotidiennes et nous absorber dans le fameux « moment présent ».

Mais étant donné son caractère vertigineux, l’émotion est difficile à reproduire. L’hypothèse de Beau Lotto, c’est qu’un spectacle du Cirque du Soleil peut générer cette sensation d’émerveillement de façon assez intense pour permettre de la mesurer. L’invitation du Cirque ne pouvait donc mieux tomber. « Le Cirque crée des expériences artistiques qui semblent transformer les spectateurs. Et il le fait à grand déploiement. L’émerveillement semble lié à cet élément de grandeur », affirme le chercheur.

La structure d’un spectacle circassien est aussi idéale pour l’expérience. « Les spectacles n’offrent pas une performance linéaire, ils fonctionnent par vagues, passant d’un saut époustouflant à deux clowns maladroits qui font naître un tout autre sentiment. Notre perception est liée à l’interprétation, et notre cerveau aime les contrastes. »

Pour observer si certaines ondes du cerveau sont associées à l’émerveillement, l’équipe de Beau Lotto a choisi l’électroencéphalographie, une méthode assez courante qui permet de mesurer l’activité électrique du cerveau. « On pourra comprendre si l’émotion a une signature, explique-t-il. Et comment le cerveau réagit. »

Pendant cinq soirs, 280 personnes ont participé à l’expérience. Parmi elles, 60 faisaient le test de l’électroencéphalographe, 125 ne répondaient qu’au questionnaire durant le spectacle, tandis qu’une centaine d’autres étaient uniquement sondées avant ou après la représentation. En comparant les données entre elles, Beau Lotto espérait découvrir le fonctionnement de l’émerveillement.

Sept mois plus tard, le chercheur me transmet les résultats de l’expérience. Et ils sont étonnants. Les électroencéphalogrammes ont montré chez les spectateurs de Ô une baisse notable de l’activité du cortex préfrontal du cerveau, celui qui arbitre les conflits, détermine le bien et le mal et soupèse les conséquences de nos actions.

Une prestation du Cirque, ou toute autre chose suscitant un sentiment similaire de fascination, rendrait les gens plus accueillants et plus ouverts aux nouvelles idées. Plus empathiques aussi, moins dans l’égo.

Cela laisse supposer que l’émotion générée par Ô est si forte qu’elle peut nous détourner du flot de pensées quotidiennes et nous absorber dans le fameux « moment présent ». En cette ère de concurrence pour capter l’attention, où l’omniprésence des réseaux sociaux alimente un bavardage mental constant, le spectacle place le cerveau en mode imperméable à la distraction.

Les résultats montrent aussi une hausse de l’activité du « réseau du mode par défaut », c’est-à-dire les régions cérébrales actives lorsqu’on n’est pas concentré sur le monde extérieur, et lorsque le cerveau est actif, mais au repos.

Ces fonctions, étudiées en neurosciences, sont notamment associées au rêve éveillé et à la méditation de pleine conscience. Elles conduisent à des pensées profondément ancrées et centrées. En clair, l’expérience du spectacle procurerait des bienfaits similaires à ceux de la relaxation.

Des répondants au questionnaire ont aussi reconnu davantage de moments d’émerveillement dans leur vie après la représentation qu’avant. « C’est dire comment la mémoire fonctionne, souligne Beau Lotto. L’émotion était si puissante qu’elle a recadré ce qu’ils percevaient de leur passé, y voyant plus d’émerveillement que ce qu’ils croyaient auparavant. »

Pour le Cirque, les résultats sont au-delà des espérances. « On ne cherchait pas à établir une recette pour l’émerveillement ou à trouver artificiellement des moments qui font l’effet, dit Kristina Heney. Mais d’un point de vue marketing, ça nous conforte dans l’idée que l’émerveillement se vit avant tout en salle, et non pas en représentation virtuelle. »

* * *

Mais ce qui a surtout surpris le chercheur, c’est que l’émotion semble « submerger le cerveau d’un désir de se connecter avec l’entourage, avec l’humanité, ce qui atténue les notions préconçues et les vieux stéréotypes ». On serait ainsi plus enclin à se lier à ses voisins de siège, notamment.

Une prestation du Cirque, ou toute autre chose suscitant un sentiment similaire de fascination, rendrait les gens plus accueillants et plus ouverts aux nouvelles idées. Plus empathiques aussi, moins dans l’égo. Les personnes ayant ressenti l’émotion ont témoigné d’un besoin moindre d’« avoir raison », et auraient été plus réceptives aux opinions qui auparavant leur auraient paru impensables.

(Photo : Cirque du Soleil)

Ce qui surprend dans une ère de polarisation, où l’intolérance semble fleurir. L’émerveillement pour pousser la curiosité et combattre les extrémismes ? Beau Lotto n’hésite pas à franchir le pas : « Si quelqu’un est intolérant, il est dans un état de peur ou de colère. On pourrait utiliser ce genre d’émotion comme processus de gestion de l’anxiété, pour faciliter le bien-être des gens, surtout les relations entre individus. Ceux qui cherchent à attirer l’attention, à transmettre un message ou à influencer un public devraient miser sur des expériences qui font appel à l’émerveillement s’ils veulent briser la cacophonie et les distractions. »

Notre quotidien regorge bien plus de stress que d’émerveillement, rappelle-t-il. Pour aller au-delà de ses perceptions, l’humain a besoin de curiosité. « Notre cerveau n’évolue pas en recevant passivement. Si notre cerveau n’est que pris en charge par le divertissement, il n’opère plus. C’est la différence avec l’engagement. »

L’effet de l’émerveillement est-il durable ? « On l’ignore, parce que l’expérience n’a duré que le temps du spectacle. Or, nous n’avons pas mesuré que les émotions conscientes, mais aussi les changements inconscients dans la perception. Nous savons que les souvenirs restent en nous. Le cerveau humain a besoin de vivre les émotions dans le réel afin de pouvoir les reproduire dans un contexte virtuel. Alors, si on est capable de se remémorer cet état, jusqu’à un certain point, on pourrait le recréer. »

Selon Beau Lotto, des recherches plus poussées pourraient mener à de nouvelles formes de thérapie. « C’est s’avancer, mais ce n’est pas aller trop loin. Mon laboratoire s’intéresse à la manière dont le cerveau réagit à l’incertitude et à l’émerveillement, ainsi qu’aux applications possibles de cette relation. On ne peut pas être certain que ça fonctionnerait, mais ça vaut le coût d’essayer. »

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