Peter Behrens

Lisez un extrait de La loi des rêves, de l’auteur Peter Behrens, traduit de l’anglais par Isabelle Chapman. Avec l’aimable participation des éditions Christian Bourgois.

Lisez aussi la chronique de Martine Desjardins.

Prologue
Le fermier anglais, perplexe

Sur la route de Scarriff qui le ramène chez lui, le fermier Carmichael chevauche Sally, sa jument baie, à travers les ruines de l’Irlande. Les masures, laissées à l’abandon, n’ont plus de toit. À un carrefour, il tombe sur une famille d’expulsés et tend à la femme un penny, geste pour lequel elle le bénit, pendant que ses enfants le regardent fixement et que son mari, un mastodonte, reste accroupi sur l’herbe du talus, la tête dans les genoux.

Le cuir de la selle craque. Encore quatre miles à parcourir. Carmichael chemine en direction du nord-est sur une route droite et régulièrement pavée. Ses oreilles bourdonnent sous l’effet du changement de temps qui s’annonce. Entre ses jambes, la vieille jument est robuste, vive.

Owen Carmichael est un bel homme, maigre mais bien proportionné, vêtu d’un manteau noir lustré de pourpre par l’usure. Il est coiffé d’un chapeau de paille retenu sous son menton par un ruban, et chaussé de bottes qu’il tient de son père. Ses habits de ville sont roulés dans un ballot accroché à l’arrière de sa selle. Il lève les yeux et regarde les nuages filer en tourbillonnant, alors que sur la route, où souffle un petit vent d’ouest, l’air est doux : depuis qu’il est parti ce matin pas une goutte de pluie ne l’a mouillé. Carmichael observe souvent le ciel. Cela lui donne une vision de pureté, de possible et de plénitude éternelle.

À une légère variation dans l’allure de sa monture, il baisse les yeux. Sur la route devant lui, au beau milieu, il aperçoit un tas de guenilles.

La jument, frappée de plein fouet par la puanteur, tressaille et hennit, puis c’est Carmichael qui la sent, portée par la brise, l’odeur de la mort, aigre et venimeuse.

Lui lâchant un peu la bride, il effleure la jument de ses talons, la force à adopter un bon petit galop. Il lui fait décrire une large courbe autour de l’amas de haillons qui palpitent dans la brise et où un bras blanc et raide lève le poing en l’air. Sur ce bras se tient perché un corbeau. Plusieurs de ces oiseaux de malheur sautillent furtivement dans les herbes folles du fossé. S’il avait eu un fouet, avec quel plaisir il l’aurait fait claquer…

Au vent, la pestilence disparaît. Carmichael descend vivement de cheval. Les rênes dans une main, il se penche pour ramasser un caillou. Il vise le corbeau, le manque. Le caillou ricoche sur la route avec un bruit métallique. Après un moment d’hésitation, l’oiseau bat des ailes et, dans un croassement paresseux, s’envole en dessinant de grands cercles autour de la charogne, et de Carmichael.

Désemparé, le fermier se remet en selle et poursuit sa route.

Il s’est rendu à Ennis afin de voir l’agent qui gère les affaires de son landlord, monsieur le comte, sixième du nom. Au souvenir de cet entretien, Carmichael sent son dos se crisper. Il déteste tout cela : les mesquineries des transactions juridiques, les rites de la tenure, le versement du loyer, l’odeur mortifère de l’encre.

Un homme taillé pour la campagne, l’odeur des champs et les promesses du ciel, voilà ce qu’il est. Il a des mains faites pour tenir les rênes de sa jument baie, une bête volontaire. Il l’a payée trop cher pour ce qu’elle vaut, vingt-cinq livres, mais c’était il y a longtemps, et depuis, il s’est pardonné cette folie.

Il est soulagé d’avoir quitté Ennis et ses rues défigurées par la mendicité. Hommes rendus à l’état de bêtes, femmes prostrées sous tout ce qui peut servir d’auvent, les mères serrant contre elles de misérables petits enfants qu’on dirait écorchés vifs.

La mort subite de monsieur le comte père, fauché par le choléra en Italie, avec révélé qu’à force de mener grand train, il était criblé de dettes. Les finances de son tout jeune héritier devaient dès lors être soumises à des mesures de redressement impitoyables.

? De la viande, pas de céréales. Du bœuf et du mouton, voilà ce qui rapporte, lui a expliqué l’agent du landlord. Ces coteaux montagneux qui sont les vôtres – les moutons y seront très bien.
L’Irlande importait par troupeaux entiers des moutons et des vaches écossaises.
 ? J’ai soixante familles de tenanciers qui vivent là-haut, protesta Carmichael.
 ? C’est trop. Il n’y en a pas assez pour tout le monde.
 ? En effet, admit Carmichael.
 ? Débarrassez-vous d’eux, conseilla sèchement l’agent. En un mot : expulsion ! Ces terres doivent être converties en pâturages. Forcément, si vous voulez payer votre loyer. Quels que soient vos arrangements avec eux, ils n’ont aucun droit, ils n’ont pas de bail. Vous n’avez besoin de bras que deux ou trois semaines par an. Engagez des saisonniers, ne vous sentez pas obligé de loger des ouvriers en permanence. Il faut les renvoyer.

Carmichael connaît bien ces paysans des montagnes; il a passé sa vie à les diriger d’une main de fer dans un gant de velours. Ce sont des gens pacifiques, indolents même, pourvu qu’ils aient leur lopin de terre, leur cabane douillette, leur feu de tourbe. Ils se reproduisent comme des lapins et se contentent de très peu, mais il ne faut surtout pas toucher à leur terre. Si on essaye de les en écarter. Ils deviennent enragés.

? Si je les renvoie, ils vont mourir de faim, s’insurgea Carmichael.
 ? Sir! Avec le mildiou, ils mourront de faim de toute façon ! À cette différence près que vous mourrez avec eux, car vous devrez vous acquitter du droit des pauvres pour chacun de vos protégés! Non, non, débarrassez-vous de ce boulet. On a une armée dans ce pays, grâce au ciel ! S’ils veulent jouer aux rebelles, ils verront de quel bois nous nous chauffons. Des moutons, voilà ce qu’il faut engraisser, et non des gens. Les moutons, ça rapporte. Pour les moutons, la demande est forte, l’offre basse. Pour ce qui est des Irlandais, il y a du surplus à ne savoir qu’en faire.

Une horloge en cuivre tictaquait sur la cheminée. Dans l’âtre les cendres de la veille n’avaient pas été balayées. L’agent du landlord s’était excusé auprès de Carmichael de déjeuner en sa présence. Il parsemait son bureau de miettes de pain et de cubes de fromage jaunes et cireux.

Les soldats ne servent à rien, songea Carmichael. Ils ne peuvent pas protéger une ferme isolée.

? Celui qui se risque à expulser ces paysans des montagnes, ces gens des cabanes, eh bien, il a des chances d’y laisser sa peau, s’entendit déclarer Carmichael.

Était-ce la peur qui lui avait soufflé ces mots ? La peur lui avait toujours servi d’aiguillon, la peur fouettait son courage. La peur le poussait à se jeter passionnément à la face de ce qui l’effrayait le plus.

? Quel ennui, soupira l’agent. Moi qui pensais que vous auriez envie d’intégrer la montagne à votre…

? C’est de la haute tourbière, l’interrompit Carmichael d’un ton cassant. Tout juste bonne pour les paysans des montagnes et leurs patates.

Non, ce n’était pas de la peur. Il ne craignait ni les rebelles ni les paroles insultantes. Ce qu’il ressentait était une sensation d’impuissance. Ces paysans étaient trop nombreux. Comme son père avant lui, il s’était toujours montré trop généreux. Selon le système du conacre, il avait accordé trop de lopins à un trop grand nombre de tenanciers. Et à présent, ils étaient des douzaines à se cramponner comme des chardons aux pentes de Cappaghabaun, la partie montagneuse du domaine.

? Des moutons, avait conclu l’agent. Des vaches écossaises et des moutons.
 ? Je ne peux pas les déloger.
Il y avait dans ses intonations quelques chose de geignard qui lui fit horreur. Cela lui rappelait ses tenanciers quand ils descendaient lui présenter leurs doléances.

? Le mildiou a frappé chez vous ? s’enquit l’agent. Je l’ai entendu dire. Suis-je bien renseigné ?
 ? Sur les hauteurs, on n’a encore rien ramassé. Il est encore trop tôt pour juger.
 ? Mais le mildiou a gagné la région de Scarriff, n’est-ce pas ? Les terres en bordure de rivière, si je ne m’abuse ? Les feuilles poussent-elles noires ?
 ? Oui.
Le fermier avait pu en effet le constater de ses propres yeux le matin même.
 ? Dans ce cas, le mal gagnera la montagne, décréta l’agent, l’air content de lui. On n’a pas le choix. Sans leurs patates, s’ils traînent plus longtemps là-haut, ils vont crever de faim. Je vous le répète, d’une façon ou d’une autre, vous serez débarrassé de ces gens-là. La surpopulation, monsieur, voilà ce qui coule ce pays.

Et c’était la vérité.

Ayant mis un mile de moins entre lui et la ferme, Carmichael longe un champ de navets. Y sont éparpillés des femmes en pèlerine et de jeunes enfants nus, pareils à des mouettes que le vent aurait égarées à l’intérieur des terres.

Owen Carmichael garde les yeux fixés sur la belle route droite et bien pavée. Il serre les genoux, sa monture se met à marcher d’un pas plus vif. Il sera à l’heure pour le dîner. Ensuite, il ira voir si les blés sont mûrs pour la moisson.

Les femmes les plus proches de la route interrompent leur ramassage de déchets et se redressent pour le regarder passer.

Le fermier songe qu’il n’a hélas plus les moyens de verser la redevance pour les pauvres qui prolifèrent sur ses terres. Sa situation est devenue intenable.

Expulsion, expulsion.

La voix de l’agent résonne encore à ses oreilles, aussi coupante et sèche qu’une feuille de papier. « Tout investissement, monsieur Carmichael, doit afficher un taux de rendement convenable. »

Une des femmes l’interpelle dans la langue qu’Owen Carmichael a entendue toute sa vie mais ne comprend pas. Au lieu de l’ignorer, il commet l’erreur de tourner la tête vers elle. L’instant d’après elles sont plus de douze à monter sur la route et à s’avancer vers lui de front, des femelles aux jambes gainées de glaise grise qui brandissent des enfants nus hurlant de faim.

Ce soir-là, dans son champ de blé, il cueille un épi, écrase les grains au creux de sa paume, en pose un sur sa langue et donne un coup de dents.

Puis il ouvre la main.

Légers et secs, les grains pâles, mûrs à point, ne pèsent presque rien.

Dans la seconde, un vent vagabond les emporte.

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