Petit à Petit devenu grand

Fervent promoteur de l’« auteur vivant », Claude Poissant fréquente aussi le répertoire : il a monté Racine, Musset, plusieurs fois Marivaux. C’est l’un des metteurs en scène les plus doués de sa génération. Il a beau avoir 52 ans, il est encore tout plein d’enfance. Le 2 février 1978, il fonde avec d’autres le Théâtre Petit à Petit. D’abord destinée au jeune public, la compagnie, longtemps placée sous la responsabilité conjointe de Claude et de René Richard Cyr, passe au public adulte et abrège son nom. Le Théâtre PàP : une identité forte. Sous sa bannière sont nés Les feluettes, entre autres réussites. Depuis le départ de Cyr, en 1998, Poissant tenait seul le gouvernail. Le voici désormais secondé par un co-capitaine.

L’an dernier, vous vous êtes associé au trentenaire Patrice Dubois. Vous sentiez votre moteur fatigué ; vous aviez besoin d’un petit coup de jeunesse ?

— Je voyais venir le moment où je serais las de me parler tout seul. Assurer la pérennité de la compagnie — appelons ça comme ça —, j’y pensais depuis longtemps, mais il fallait trouver la bonne personne. Metteur en scène, comédien et auteur comme moi, Patrice est un artiste et un penseur solide. On peut supporter plus de poids sur les épaules quand il y en a quatre pour recevoir la charge.

Qu’est-ce qui distingue le PàP ?

— Sa mission de privilégier la dramaturgie québécoise contemporaine, ce qui demande au public un esprit d’ouverture et d’aventure. Je veux que chaque spectacle soit un objet artistique différent et déséquilibrant, qui nous amène sur le bord d’une falaise qu’on n’avait pas vue venir.

Après 30 ans de pratique, vous devez bien savoir à quoi sert le théâtre ?

— Si je le savais, j’aurais sans doute arrêté d’en faire. Or, j’en ressens toujours la profonde nécessité.

Musique, arts visuels, danse, théâtre : on vous voit dans toutes les salles et galeries de Montréal. Toujours le même enthousiasme ?

— Quand je vois cinq spectacles par semaine, la mèche de ma tolérance aux tics et au toc est plus courte, mais j’ai toujours l’impression d’apprendre quelque chose, même d’un spectacle raté. Et il me semble que, peu importe le métier qu’on pratique, quand on veut creuser une passion, on doit s’y absorber jusqu’à l’obsession.

C’est pour ne jamais devenir vieux que vous travaillez avec les jeunes ?

— Pour moi, le mot création rime avec jeunesse. Si j’aime travailler avec des acteurs en début de carrière, c’est parce qu’ils n’ont pas encore renié leurs idéaux. Ils tiennent ma flamme allumée. C’est beau de les voir découvrir les choses 20 ou 30 ans après moi. Ils me renseignent sur la société d’aujourd’hui.

Après Le ventriloque, gros succès, vous revenez à Larry Tremblay, avec Abraham Lincoln va au théâtre.

— Chaque fois que je lis une des pièces de Larry, je m’amuse comme un petit fou, mais je ne comprends rien. Au fond, je dois y entendre quelque chose, puisque je m’amuse. Ses pièces, traitant pour la plupart de quête identitaire, comportent des strates infinies. Abraham Lincoln est une satire sur la schizophrénie de l’Amérique. Tremblay mélange la réflexion et le divertissement dans un théâtre plein d’astuces qui pose un sacré défi au metteur en scène. Mais s’il n’y a pas de défi, à quoi bon ?

Comment célébrerez-vous les 30 ans du PàP ?

— Du 16 au 22 mai, on ouvre la porte au public sur trois pièces en chantier. Et le 21, un cabaret-bénéfice réunira une trentaine d’acteurs dans des extraits de pièces qui ont marqué l’histoire de la compagnie.

Abraham Lincoln va au théâtre, avec Patrice Dubois, Maxim Gaudette et Benoît Gouin. Espace Go, à Montréal, du 22 avr. au 17 mai, 514 845-4890.

En français dans le texte

C’est une brindille aux yeux bleus ; un trou entre les incisives centrales lui donne un air de Vanessa Paradis. Dans la voix qui agrafe, un accent tout mignon. À l’inverse de la francophone Pascale Picard, qui chante en anglais (au Club Soda les 18 et 19 avr.), Andrea Lindsay, anglophone d’Ontario, a choisi d’écrire et de chanter en français. On s’étonne : pourquoi opter pour le français quand l’anglais pourrait ouvrir un immense marché ? La réponse fuse : « Il faut suivre ses passions plus que le marché. »

Sa passion pour la langue française remonte à ses 18 ans, lors d’un séjour à Paris, où elle retourne l’année suivante en immersion totale, cette fois comme fille au pair. Revenue à l’Université de Guelph, elle réoriente son programme vers le français et, à la surprise de ses parents et de ses deux sœurs, se met à composer dans une langue qu’ils ne comprennent pas.

Son album, La belle étoile, « bricolé dans un appartement avec très peu de moyens », paraît en 2006. Il se fait connaître très lentement. Mais un nouvel agent et une nouvelle équipe de production accélèrent les choses en 2008. Quelques prix tombent dans son escarcelle, dont deux attribués par RIDEAU, en février dernier. Ainsi, le Prix des diffuseurs européens permettra à la lauréate d’effectuer, au printemps 2009, une tournée dans l’Europe francophone. Avec sa pop musette et ses chansons émerveillées.

« Les contraintes que m’impose ma langue d’emprunt font que mes chansons sont naïves et les thèmes concis. » Il y est question d’amour, du dernier des cosmonautes, « de la vie qui passe dans les yeux de Marie ». À ses propres paroles, elle greffe un poème de Victor Hugo, Demain, dès l’aube, qu’elle a mis en musique, et réactive « Porque te vas », chanson popularisée par Jeanette, entendue dans le film Cría cuervos, de Carlos Saura.

Installée à Montréal depuis quelques années, Andrea, qui dit penser et rêver en français — mais jurer en anglais —, incite ses amis unilingues à s’ouvrir à la culture francophone. « Loin de me complexer, l’abondance de talents au Québec me stimule. » Comme la motive l’appui des Franco-Ontariens, de plus en plus isolés dans leur communauté, qui se réjouissent qu’une anglophone ait adopté le français pour faire carrière.

Andrea Lindsay n’a pas encore beaucoup de spectacles dans les jambes. Une trentaine, juste assez pour ne plus baisser les yeux quand on la regarde. La chanteuse est timide, mais elle se soigne. Avant sa rentrée québécoise, prévue pour l’automne, allez la découvrir, façon acoustique, avec sa guitare, sa voix de bonbon et ses bulles d’airs frais.

Quatrième Salle (Centre national des Arts), à Ottawa, le 18 avr., 613 755-1111.
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PARENTHÈSE

Faisons un rêve

• Z’en avez pas marre, vous, des galas, vidéogags, « grandes entrevues » et autres capsules de Juste pour rire diffusés sur toutes les chaînes de télévision, et dix fois plutôt qu’une ? Un numéro médiocre de Peter MacLeod — un exemple pris au hasard — ne devient pas meilleur parce qu’on le présente en boucle. Qu’on accorde à Juste pour rire une chaîne spécialisée et qu’on récupère les créneaux horaires laissés libres par ses produits pour programmer des émissions consacrées au théâtre — je rêve —, à la danse — je délire — et aux arts visuels — qu’on m’enferme ! Attendez, pas des émissions avec du monde assis autour d’une table à piapiater (bobo la tête), mais des créatives, qui sortent des niches, où la culture péterait le feu comme dans 24 heures chrono. On n’y parlerait pas d’art, on verrait de l’art, on en ferait, tiens. Et les artistes ne seraient pas obligés d’être drôles ni de servir la soupe à l’animateur 100 fois plus payé qu’eux. Des émissions qui n’imposeraient pas de clause d’audience et qui ne seraient pas sur les ondes quand tout le monde dort.

• Il y en a qui ne dorment pas : Patrick Huard, Guillaume Lemay-Thivierge et Claude Legault. Sur leur nom se font les montages financiers des films québécois. Pouvez-vous indiquer leurs équivalents féminins ? Isabelle Blais ? Oui, peut-être. Mais croyez-vous qu’à rôle d’égale importance elle perçoive le même cachet que ses camarades ?

LES RENDEZ-VOUS

THÉÂTRE / UN CARL, DEUX CARLO

Venise, milieu du 18e siècle. Carlo Goldoni tape sur le nez de l’opéra, portraiture ses divas et ses castrats en de piètres artistes soignant plus leur tirelire que leur chant. C’est drôle et acéré. Carl Béchard dirige un trio féminin de choc — Sylvie Drapeau, Pascale Montpetit et Sophie Cadieux — dans L’imprésario de Smyrne. Théâtre du Nouveau Monde, à Montréal, du 15 avr. au 10 mai, 514 866-8668. Pour sa part, le Trident présente L’oiseau vert, de Carlo Gozzi, défenseur de la commedia dell’arte et par là adversaire du « réformateur » Goldoni, qu’il traitait d’« useur de plumes ». Salle Octave-Crémazie (Grand Théâtre de Québec) du 22 avr. au 17 mai, 418 643-8131.

DANSE / TERRAIN GLISSANT

Manquait plus que ça : le célébrissime Lac des cygnes, de Petipa-Tchaïkovski, sur patins à glace, et sur la scène de la salle Wilfrid-Pelletier par-dessus le marché ! Malgré les triples axels, les spirales de la mort et autres pirouettes Bielmann, l’histoire reste celle d’un prince qui tombe amoureux d’un cygne. Hâte de voir — sur lames — les fameux 32 fouettés du 2e acte (on connaît ses classiques !). Avec The Imperial Ice Stars, 25 patineurs bardés de médailles. Place des Arts, à Montréal, du 16 au 27 avr., 514 842-2112.

BAROQUE / EN GALANTE COMPAGNIE

Sicilien né en 1961, Fabio Biondi commence sa carrière de violoniste baroque à l’âge de 16 ans ; en 1989, il fonde Europa Galante et se met à bousculer les traditions. Son enregistrement des Quatre saisons, de Vivaldi, décapées par un grand coup de théâtralité, est un triomphe international. De même, il revigore les Scarlatti, Boccherini, Tartini, etc. Biondi et son ensemble viennent montrer de quel bois ils chauffent Purcell, Telemann, Galuppi… et Vivaldi, bien sûr. Salle Raoul-Jobin (Palais Montcalm), à Québec, le 14 avr., 418 641-6040.

MUSIQUE / JEU DE THARAUD

Maurice Ravel affirmait : « La musique d’un concerto peut être gaie et brillante, et il n’est pas nécessaire qu’elle prétende à la profondeur et qu’elle vise à des effets dramatiques. » Ainsi en va-t-il de son virtuose Concerto pour piano en sol majeur, qu’interprète le Français Alexandre Tharaud. C’est l’homme de la situation : il a enregistré, en 2003, l’intégrale pour piano de Ravel — une merveille. Invité de l’orchestre de chambre I Musici de Montréal. Théâtre Maisonneuve (Place des Arts), à Montréal, le 16 avr., 514 842-2112.

THÉÂTRE / LA ROSE ET LE ROSSE

Attention, spectacle mythique, créé à Paris en 1979 : La rose et la hache, d’après Richard III ou L’horrible nuit d’un homme de guerre, de Carmelo Bene, variation sur la pièce de Shakespeare. Bene (1937-2002) disait : « Dans sa vie, Shakespeare a été lui-même un spectacle. À présent, il est un texte. Il faut être un beau salaud pour refuser l’infidélité qui lui est due. » Il ne s’en est pas privé, l’Italien, et le metteur en scène Georges Lavaudant a à son tour rudoyé la pièce de Bene. Il en est ressorti un spectacle « d’une intelligence aiguë et d’une beauté effilée » (L’Express). Ariel Garcia Valdès, acteur miraculeux aux très rares prestations, terrifie et bouleverse en Richard III, le roi difforme, tandis que Lavaudant en personne joue l’ex-reine Marguerite. Centre national des Arts, à Ottawa, du 22 au 26 avr., 613 755-1111.

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