Petites musiques d’une nuit d’automne

Le piano de Nancy Huston, les « galops » d’Yves Beauchemin, la mélopée postmoderne d’Hélène Monette.

Un petit roman de Nancy Huston, qui traînait depuis quelque temps sur ma table et que j’hésitais à ouvrir, parce que le précédent m’avait un peu déçu. Le tapuscrit du nouveau roman d’Yves Beauchemin qu’on vient de m’envoyer à toute vapeur, sans doute parce qu’il est destiné au statut de best-seller. Quelques pages, enfin, d’une romancière, Hélène Monette, qui fut particulièrement bien reçue à la Foire de Paris, il y a quelques mois, mais qui cette fois rassemble en volume des textes divers, proses, dialogues, poèmes. Peut-on imaginer plus varié, plus discordant? Tels sont les hasards – à quel point dirigés, je ne sais trop – de la lecture professionnelle.

Je ne crois pas avoir jamais lu, chez Nancy Huston, de roman plus émouvant, plus vrai que ce récit assez bref intitulé Prodige. Elle y utilise un procédé semblable à celui du dernier roman d’Anne Hébert et qui consiste à donner la parole, tour à tour, à chacun de ses personnages, fût-il épisodique comme le voisin grincheux. Le mot du titre s’applique doublement à un des personnages du roman, Maya, qui a été arrachée à une mort prématurée par sa mère, et qui, à 10 ans, est reconnue comme un prodige du piano. La mère, aussi, est pianiste, mais seulement une bonne pianiste; et la grand-mère russe – personnage éclatant de vitalité, de charme, parlant à Dieu comme à un vieil ami -, qui vit avec elles, le fut autrefois. Il n’y en a que pour le piano dans cette maison, et il n’est pas étonnant que le père ait pris ses distances.

Nous pressentons dès le début qu’un désastre va se produire, une vie se détruire, et que cette vie ne peut être que celle de Lara, la mère. La force du roman vient de ce que cette catastrophe paraît inévitable, et qu’elle échappe à toute explication rationnelle. N’est-ce pas la musique elle-même qui tue, ou peut-être l’impossibilité de satisfaire à ses exigences? Nancy Huston parle admirablement du piano, avec une passion nourrie de connaissances précises; et le livre tout entier est porté par la musique des mots, une musique à la fois exaltante et angoissante.

Yves Beauchemin aime également la musique – on se souviendra du compositeur Bohuslav Martinek, personnage de Juliette Pomerleau -, mais si l’on cherchait une forme musicale pour décrire le mouvement de ses romans, ce serait forcément le galop, comme on en entend par exemple chez Johann Strauss et Jacques Offenbach. Or donc, Guillaume Tranchemontagne, riche propriétaire d’une « société de pause-café », ayant atteint l’âge respectable de 59 ans, est tout à coup saisi par la tentation de faire le bien. Sans une seconde d’hésitation, il fait monter dans sa voiture une jeune inconnue qui vient d’accoucher à l’hôpital Notre-Dame, l’installe dans sa grande maison avec le bébé, en tout bien tout honneur, et hop c’est parti, ça ne s’arrêtera que quelques centaines de pages plus loin.

La tentation (dangereuse) de faire le bien est un grand sujet, qui pourrait susciter des réflexions un peu profondes si le romancier consentait à courir moins vite. Mais voilà, nous sommes chez Beauchemin, le Beauchemin qui fait courir les foules, et il ne s’agit pas de réfléchir mais d’aller, de multiplier les personnages, les actions. Parfois, il faut bien le dire même si le mot est trop facilement prévisible, c’est… un peu fort de café, la vraisemblance ne trouve pas toujours son compte dans ce mouvement perpétuel. Mais on sera tout de même content, je pense. Si les personnages sont assez convenus, l’action plutôt mécanique, en revanche le romancier excelle dans la description, celle des visages comme celle des lieux. Abandonnez l’idée que vous aviez de vous rendre un jour à Fermont. Yves Beauchemin vous le donne tout entier, pour pas cher, c’est vraiment comme si vous étiez là.

Où serez-vous quand vous lirez le recueil d’Hélène Monette, Le Blanc des yeux? Chez vous, tout à fait chez vous, dans votre propre époque, dans le postmoderne: « Il y a apparence de joie dans le réfrigérateur / l’amour est postmoderne. » Ce sont là des vers, bien sûr, et l’on peut s’étonner qu’ils paraissent dans une collection habituellement vouée au récit. Mais ceux qui auront aimé Unless feront aisément la transition vers ce recueil où, d’une plume légère, comme au fil de la plume, sans trop s’inquiéter de la forme de ses textes, l’auteur fait entendre la petite chanson de l’air du temps.

C’est une chanson triste, où s’égarent parfois quelques accents de révolte, mais, comme on le sait, la révolte n’est pas postmoderne. Le sentiment dominant du livre est la fatigue, une lassitude profonde: « Laissez-moi aller. Je suis d’un temps fatigué… » Tout le livre module cette fatigue, avec des bonheurs divers. Les poèmes aux lignes coupées m’ont d’abord paru inférieurs aux poèmes en prose, mais la préférence s’est inversée quand je suis arrivé au long poème de la fin, « Puisque je ne suis pas devant vous », qui fait entendre la note juste d’un désarroi très actuel. Cela se lit comme un roman – ou presque.

Les Émois d’un marchand de café, par Yves Beauchemin, Québec Amérique, 495 pages, 24,95$.

Prodige, par Nancy Huston, Actes Sud/ Leméac, 171 pages, 30$.

Le Blanc des yeux, par Hélène Monette, Boréal, 145 pages, 19,95 $.

PRODIGE

Si difficile à faire comprendre, ça: qu’il y a un tempo juste, et un seul, et qu’il s’agit de s’y couler. Tout le reste est faux…

Nancy Huston

LES ÉMOIS D’UN MARCHAND DE CAFÉ

Était-ce le début de la fameuse andropause, à laquelle il croyait jusqu’ici avoir échappé? Ou alors, comme pour tout homme approchant du terme de sa vie, le moment du bilan venait peut-être de s’imposer, les « grandes questions », qu’il avait toujours fuies dans l’agitation du travail et du plaisir, se dressaient enfin devant lui, inéluctables, attendant une réponse.

Yves Beauchemin

LE BLANC DES YEUX

Il me semble que dorénavant les mots seront absents, tellement vidés de leur sens, désormais les mots ne rimeront à rien car, enfin, qui écoute quelque chose ou quelqu’un dans ce tintamarre continu?

Hélène Monette

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